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LES i
LITTÉRATURES POPULAIRES
TOME XII
LES
LITTÉRATURES
POPULAIRES
DE
TOUTES LES NATIONS
TRADITIONS, LEGENDES
CONTES, CHANSONS, PROVERBES, DEVINETTES
SUPERSTITIONS
MAISONNEUVE ET C
TOME XII
PARIS J/ .1
-, ÉDITEuVs^
25, QUAI VOLTAIRE, 2) ^V^^
1883
Tous droits réservés
GARGANTUA
DANS LES TRADITIONS POPULAIRES
GARGANTUA
DANS
LES TRADITIONS POPULAIRES
l'AR
Paul SEBILLOT
PARIS
MAISONNEUVE ET C-, ÉDITEURS
25, (iUAI VOLTAIKU, 2 5
1883
Tous droits réservés
INTRODUCTION
a^^s^'w/ plus de deux cents ans après la publi-
cation du livre immortel de Rabelais, que
l'on voit formuler pour la première fois
l'idée que Gargantua pouvait lien n'être pas sorti,
comme Mitterve, tout armé de son cerveau. La
pensée n'en vint même pas aux nombreux com-
mentateurs qui dépensèrent tant d'ingéniosité à sou-
lever le voile des allusions rabelaisiennes, et ils
auraient dédaigneusement souri rien qu'en entendant
émettre la proposition qu'une œiiwe de génie avait
bien pu avoir pour point de départ un thème popu-
laire.
An commencement de ce siècle seulement, la ques-
Il INTRODUCTION
tion fut posée à l'occasion d'une légende recueillie dans
le pays de Ret:( par Tliomas de Saint Mars (cf. cette
légende p. ç^ du présent volume). Eloi Johanneau,
dans une note à la suite, émit l'opinion que Gargan-
tua était l'Hercule Pantophage des Gaulois.
Plus tard, dans la pi- cf ace de l'édition Variorum
de Rabelais, il affirma que Gargantua était emprunté
à la tradition populaire :
« Rahdais n'est point l'inventeur du personnage
mythologique de Gargantua; la tradition de ses
exploits était répandue particulièrement en Touraine,
en Anjou (i) et dans le duché de Ret:{, bien avant
qu'il ne songeât à faire de ce héros gigantesque le
prototype de son roman. Sa fable et sa légende sont
encore populaires dans toute la France et peut-être
dans toute l'Europe, et font partie de la Bibliothèque
bleue depuis un temps immémorial. » (T. I, p. 37).
En iS2p, Philaréte Chasles disait : « Il y avait
en Touraine un Gargantua obscur et chimérique qui
avait une grossièn-e légende; Rabelais emprunta au
(i) L'affirmalkn de popularité particulière des exploits de Gar-
gantua en Totiraine et en Anjou est contredite par l'enquête qu'ont
bien voulu y faire pour moi plusieurs saiants de ces pays ; ainsi qu'où
le verra (pp. i6y à 169), il n'est guère d'ancienne proa'ince de
France qui ait donne des résultats plus minces, et pourtant les pays
voisins possèdent des légendes gargantuines asse\ nombreuses.
INTRODUCTION III
peuple ce héros fabuleux. » (Tableau de la littéra-
ture française au xvi^ siècle).
Dans la deuxième édition de la Mythologie alle-
mande (iS^j), le savant Jacques Ciimm y vit une
tradition qui remontait à l'époque celtique.
Ce fut aussi la conclusion de Bourquelot, qui con-
sacra au Gargantua populaire toute une mono-
graphie, oie abondent les détails curieux. Voici des
extraits de la partie théorique de sa dissertation :
« Le nom de Garganttia est connu de tout le
monde : les nourrices l'apprennent aux petits enfants,
les hommes s'en souviennent et le répètent parce qu'il
représente pour aix une idée de puissance et de
grandeur extraordinaires. Gargantua est un type
particulier qui a plusieurs analogues, mais auquel
rien ne ressemble complètement, ni le cyclope antique,
ni le géant pourfendeur , ni l'ogre du moyen âge.
Chacun s'est créé en soi-même une inuige de Gar-
gantua; chacun sait quelque épisode de sa hi:^arre
histoire. Bien que sa nature soit une de celles aux-
quelles notre imagination attribue une supériorité
physique ou morale sur les hommes, le peuple songe
à lui sans terreur et parle de lui avec une soiie de
bienveillance respectueuse ; c'est une puissance éteinte,
mais qui vit encore dans les souvenirs. Sa popularité
IV INTRODUCTION
est grande, surtout dans les campagnes, au fond des
villages et des hameaux.
« Quelle est l'origine de ces souvenirs d'un person-
nage conservés en tant de lieux différents ? D'oîi nom
sont venus ce nom de Gargantua qui s'est perpétué
dans la mémoire de tant d'hommes, cette image du
géant, si caractérisée, si populaire, cette histoire dont
les fragments sont éparpillés dans les campagnes, et
dont on pourrait en quelque sorte composer un tout
uni et compact ? Quel lien rattache aux choses de la
vie réelle cette bi:(arre tradition que nous trouvons
encore vivante et jeune au milieu de notre époque
d'insouciance et d'oubli ? Les gens qui la racontent
n'en savent rien et n'ont jamais songé a s' en instruire.
Ceux qui l'écrivent et la commentent affirment qtie
Gargantua est né au XVI' siècle, dans la féconde et
railleuse imagination de Rabelais ; c'est lui seul qui
l'aurait à jamais rendu populaire, et qui, par ses
écrits, aurait promené à travers le monde et à travers
les siècles le nom et les aventures de Gargantua.
« J'avoue que si l'origine du personnage de Gar-
gantua était devant moi mise en question, je répondrais
hardiment : Rabelais n'a point créé le type de
Garsfantua.
<( Je suppose la question posée et je démontre.
INTRODUCTION
u Ma première preuve est Urée du grand vomhre
de traditions qui sont relatives à Gargantua et des
vionuments auxquels son nom est appliqué. Le ronmn
de Rabelais a eu, je le sais, une immense popularité ;
mais ce litre savant, composé par un savant, ce livre
rempli d'allusions politiques, est-il januiis descendu
asse^ avant dans les campagnes pour y avoir laissé
des traces p-ofondes ? Au XVh siècle, lorsque si peu
de gens savaient lire, le héros de Rabelais a-t-il pu
par l'influence seule du roman être connu non seu-
lement des hommes éclairés, mais des paysans, non
seulement dans les villes, mais dans les hameaux
mêmes les plus grossiers ? Les éditions nombreuses
des Chroniques gargantuines ont-elles pu rendre
Gargantua asse\ illustre, pour que le peuple l'ait
érigé en fondateur des grands monuments dont il ne
savait et ne compi-enait pas l'origine ?
u Toutes les personnes de bonne foi diront avec
moi : Non cela n'est pas, cela n'est pas possible. On ne
concevrait pas non plus, si les traditions de Gargantua
venaient de Rabelais, que Gargantua eût été le seul
personnage adopté par le peuple, parmi les nombreux
types que 7-en fer ment les romans du curé de Meudon.
Pantagruel, géant comtne son père, a une importance
pour le moins aussi grande que celle de Gargantua,
VI INTRODUCTION
et personne dans nos campagnes ne connaît le nom et
les gestes de Patitagniel. Et Grandgousier , Garga-
tnelle, Panurge, etc., il n'en est pas non plus question
dans les récits du peuple.
(( En supposant même le roman beaucoup plus
populaire qti'il n'a dti l'être, on ne saurait admettre
qu'il ait pu servir de hase à des croyances aussi
vivaces, aussi multipliées que celles dont Gargantua
est l'objet. Ce serait le seul exemple d'un roman d'ima-
gination d'un intérêt asse'^ puissant, pour faire adopter
ses personnages aux gens de la campagne comme des
types curieux ou encore des réalités passées.
« Les traditions ne sont pas, ne peuvent pas être
purement imaginaires toujours elles procèdent de
quelque chose de réel. Les types, les personnifications,
sont dans les idées avant de prendre place dans les
livres, en sorte que, quand on rencontre sur le même
sujet une légende et un roman ou un poî'nie, on peut
être assuré que la légende a précédé le roman, et
qu'avant la légende il y a eu dans le même ordre
d'idées qiielque chose dont les esprits ont été frappés.
tt II y a certaines figures que l'imagination même
d'un homme de génie ne sufiît pas à créer ; il est de
ces types qu'un écrivain retrouve, qu'il conserve,
mais qu'il ne peut inventer. Tel est à notre sens le
INTRODUCTION VII
Gargantua de Rabelais. En lisant les Chroniques
gargantuines, on sent qu'il y a an fond de Vhistoire
du géant quelque chose d'archaïque, et dans l'invrai-
semblable grandeur de cette histoire h travail naïf
des imaginations populaires.
« A ceux qui objectent qu'on ne trouve avant le
XVI' siècle aucun monument écrit, je réponds : La
tradition de Gargantua a très bien pu ne se produire
et ne se propager que par le récit oral. Rabelais serait
le premier qui l'aurait écrite et renouvelée en la
rendant littéraire.
(( Nous avons sicrnalé de nombreux nwnuments
celtiques auxquels se rattachent le nom 'de Gargantua
et diverses traditions relatives à ce personnage. Ce
fait nous semble d'autant plus caractéristique que
parmi les restes antiques, les monuments de la religion
celtique sont presque les seuls qui aient reçu ce nom
et qui soient l'objet de ces traditions.
(( Les traditions relatives à Gargantua nous
paraissent donc remonter à l'antiquité celtique. Nous
ne voulons pas dire que le nom du géant et les faits
qui le concernent aient été appliqués aux dolmens et
aux menhirs, pendant que la religion des druides
était encore en vigueur ; il est évident, au contraire,
que cette application n'a dû avoir lieu que longtemps
VIII INTRODUCTION
après les Celtes, et loisqu'on avait perdu le souvetitr
historique des hommes qui avaient élevé ces monuments.
Nous soutenons uniquement la contemporanéité des
monuments et de l'objet de la tradition ; si l'on admet
que toute légende a pour hase un fait réel, comme
rien ne ressemble à Gargantua che^ les Gallo-
RomatJts, ni che^ les Barbares établis dans les
Gaules ; comme le nom de Gargantua n'est point
prononcé dans l'histoire de ces peuples, il faut
admettre que la tradition de Gargantua est antérieure
à la domination romaine et qu'elle remonte aux
Celtes.
« On objecte, contre l'induction que nous tirons,
que ce géant est très populaire dans le midi de la
France, et qu'il y a là peu de traces du druidisme.
Mais ce fait prouverait seulement que les Romains,
établis dans la Gaule méridionale, ont pu y renverser
les pierres élevées par les anciens habitants et qu'ils
ne sont pas parvenus à y détruire les idées et les
croyances.
(( On dit encore que la classe des géants, à laquelle
appartient Gargantua, a été de tout temps et che\
tous les peuples crainte ou vénérée, et qu'il n'y a pas
de raison d'attribuer la légende de Gargantua aux
uns plus qu'aux autres.
INTRODUCTION IX
« Enfin îine dernière objection s'élève. Généra-
lement, dit-on, Voiigine de toutes les choses grandes
et extraordinaires est rapportée à Gargantua, et le
nom de ce géant n'est appliqué aux monuments
celtiques qu'à cause de l'impression d'étonnement
produit par leurs énormes dimensions Le Gar-
gantua des légendes est distinct des autres géants et
ses caractères particuliers en font un personnage
typique; en second lieu, on trouve en dehors des
restes druidiques certains objets décorés du nom de
Gargantua ; mais les mor.wnents celtiques n'en restent
pas moins les plus importants des nombreux ouvrages
auxquels le peuple rattache le souvenir de leur héros
favori,
« Peut-être l'Hercule gaulois est-il une première
forme de notre Gargantua ; peut-être le géant des
traditions représente-t-il quelque autre héros dont le
souvenir ne s'est conservé dans aucune histoire écrite.
Peut-être enfin Gargantua doit- il être regardé comme
une sorte de personnification de la race gauloise en
lutte avec les Romains. Les peuples italiques avaient
paru aux Gaulois, lors de leur invasion au-delà des
Alpes, de petits et chétifs soldats ; c'est par cette idée
qu'on pourrait expliquer le type de Gargantua comme
représentation de la force celtique. Une légende du
INTRODUCTION
centre de la Gaule qui, du reste, semble avoir été un
peu arrangée par les savants, viendrait à l'appui de
cette explication.
« Dans tous les cas, quelque explication que l'on
adopte au sujet du personnage primitif de Gargantua,
on doit reconnaître qu'il se lie essentiellement avec
l'histoire de la race celtique. Il est remarquable aussi
que la Beauce, principal théâtre des exploits de Gar-
gantua, dans le romani de Rabelais, est comme un
centre de culte druidique, que les monuments celtiques
y sont très nombreux, et qu'on y trouve à chaque pas
la mémoire de Gargantua conservée par les habitants
du pays.
« Jusqu'au moment oii l'on aura découvert un
monument écrit qui mentionne le nom de Gargantua
antérieurement au XVI' siècle, le système que j'ai
soutenu trouvera des incrédules et des contradicteurs.
Cependant je ne doute pas que la preuve complète de
ce que j'ai avancé ne s'ofre un jour. »
Après Bourquelot, M. Henri Gaido\ publia une
dissertation sur Gargantua, à laquelle il donna
comme sous-titre : Essai de mythologie celtique (i).
En voici les passages essentiels :
(i) Rei'ue archèologîquf, septembre 1868, p. 172- 191.
INTRODUCTION XI
i( Quel que fut le succès du roman de Rabelais, on
ne peut y voir l'origine de ces nombreuses appel-
lations oii entre le nom de Gargantua.
« Une œuvre littéraire ne pénètre pas asse-{ avant
dans les croyances populaires, pour que le nom de ses
héros s'attache aux monuments des anciens âges et en
remplace les dénominations anciennes. Dans ces déno-
minations gargantuines d'un grand nombre de nos
monuments mégalithiques, on ne peut voir que l'im-
portance et l'universalité de ce mythe encore inexpliqué.
(( Mais, dit M. Baudry, trouve-t-on écrit quelque
part avant le XVI^ siècle le nom de Gargantua ? La
chaise de Gargantua que l'on montre dans les environs
de Rouen s'appelle Cathedra gj'gantis dans les chartes
du Xllb siècle. Ce silence ne prouve rien, car la
pensée de coucher par écrit une superstition populaire
eût fait sourire de dédain un scribe du moyen âge,
comme il ferait aujourd'hui sourire le bourgeois
voltairien et demi-lettré de nos campagnes.
<( Si sur le continent nous ne pouvons trouver
avant le XFP siècle aucun document écrit sur Gar-
gantua, il s'en présente en Grande-Bretagne dès le
XII' Je ne puis m' empêcher de reconnaître le
géant Gargantua dans ce Gurguntius filius nobilis
illius Beleni (Giraldi Cambrensis, Topographia
XII INTRODUCTION
Hibernias, II, no 8), que Giraud de Barry, dit
Giraud h Gallois, écrivain du Xlle siècle, assure
avoir régné sur la Grande-Bretagne bien avant l'ar-
rivée des Romains.
« La Chronique, qui s'' imprimait encoix à Troyes
au commencemeut de ce siècle, nous a conservé de ce
nom (de Gargantua), une forme que je considère comme
plus archaïque : Gargantuas. Gargantua me semble,
en effet, venir d'une forme Gargantuas-atis, comme
Nantua (Ai7i) est venu d'une forme Nantuas-atis,
comme Cruas (Ardèche) est venu de Crudatus, etc. (i).
A mon sens, Gargantua est formé avec le suffixe
uas atis, d'un thème Gargant, participe présent de
garg, form^ intensive formée par redoubletnent de la
racine Gar « avaler, dévorer. » Du même thème
participial, mais avec un autre suffixe, est formé le
nom de Gurguntius, et le Brut Tysilio a gardé la
forme primitive en affaiblissant le premier a en u,
Gurgant La racine redoublée se retrouve sous la
forme abrégée garg dans le latin gnrges, gurgitis
(i) M. Gaido\ m'écrit en date du 20 janvier iSSj. « Je 't'ose-
rais plus aujourd'hui regarder Gargantuas (avec s finale') comme
une forme plus ancienne du nom et comme remontant à l'époque
gauloise. En linguistique, l'hypothèse est facile et facilement justi-
ciable. »
INTRODUCTION XIII
C'est à cette racine que je rapporte l'espagnol et le
languedocien Garganta u gorge, » littéralement
l'avaleuse, et aussi l'ancien anglais gargate et le
breton gargadcn qui ont le même sens. Gourgandine
n'est évidemment qu'une variation dialectale de Gar-
gantine, le nom de la mère de Gargantua, dans
La Chronique de Troyes. Ine étant un suffixe de
diminution, Gargantine et Gourgandine signifieraient
donc étymologiquement « petite mangeuse ». Le
masculin correspondant à Gourgandine se retrouve
dans le provincial Gargandin, garnement que donne
le comte Jauhrt dans son Glossaire du centre de la
France. Ajoutons les mots provençaux Gargantuan
(( homme, bête vorace; » Gargaou « gavion, gosier, »
et l'espagnol garganton n glouton » J'explique
donc le thème Gargan (i) que nous a conservé le nom
(l) « Dans une autre partie de la France, nous retrouvons celte
appellation de Gargantua. J'apprends, en effet, de M. E. LenornianI,
qu'à Rouen, le jour de la fête de Saint-Romain (2} octobre), on
vendait de petites figures de deux ou trois centimètres de hauteur,
représentant des hommes grotesques pourvus de l'insigne de Priape.
On appelait ces figures des Gargans, et les jeunes filles en achetaient
qu'elles mettaient dans leur corsage dans l'espoir de trouver plus faci-
lement un mari. Il y a une quinzaine d'années, la vente de ces objets
indécents a été interdite par la police. On peut voir au musée de
Saint-Germain un exemplaire de ces Gargans. Outre l'appendice
priapique, le Gargan était muni d'une double paire d'yeux (Note ili
M, Gaido'^). 1
XIV INTRODUCTION
de Gargantua, comme signifiant le dévorant (i).
« Gargantuas est donc une èpithète ajoutée au nom
d'un dieu, èpithète qui, séparée de son substantij, est
devenue une divinité par elle-même. Cette même
racine gar a foiirn i à la mythologie indoue le nom
d'un dieu que l'on regarde comme la persotmification
de la lumière, le dieu Gariida, le vainqueur dts
serpents Nagas.
<( Ce nom de Gargantua a le dévorant » convient
bien à un géant ; les géants de l'Allemagne portaient
autrefois une désignation analogue.
« Gargantua nous semble être un dieu gaulois
transformé en géant ; car nous avons peine à croire
qu'il ait pris naissance au moyen âge. Ce mythe, en
effet, ne rentre pas dans l'histoire comme les légendes
où Charlemagne a remplacé d'anciennes divinités
germaniques. Il ne rentre pas non plus dans les
traditions chrétiennes ; il vit en dehors d'elles, et n'a
(t) On peut ajouter aux mois cités par M. GaidoXj les suivants
que Bourquelot donne en vote :
Il Latin du moyen âge : Gargatha, Gargathum ; Français : Gargate
ou Gagaite; Italien : Gargatta , Gargantone ; Espagnol: Gar-
ganta, Garganter ; En Gascon : Garganuila ; En Toulousain :
Gargante, p. 14, »
En Haute-Bretagne le gallot gargate gorge, d'oii égargater, égorger.
Le dialecte romain a gargante, glouton.
INTRODUCTION XV
avec elles aucun point de contact. Mais dans Gar-
gantua nous avons un type pré-cJorétien.
« Il nous semble que l'imagination populaire d'une
race devenue clirètienne n'aurait pu créer un type qui
ne tient au christianisme par aucun côté.
(( Ce qui plaide aussi en faveur de l'antiquité de
la tradition gargantuine, c'est son universalité.
Elle se rencontre dans les provinces les plus diverses
de notre France, elle se retrouve en Grande-Bretagne.
Ce n'est pas une légende locale, c'est un souvenir qui
appartient à toute une race. En Grande-Bretagne
même, nous trouvons son nom associé à un nom qui
est bien évidemment celui d'une divinité « Gurgun-
tius fîlius nobilis illius Belcni. » Comment ne pas
reconnaître dans ce prétendu roi de la Giande-
Bretagne /'ApoUo Belenus des Gaulois, dont le
culte était si répandu ?
<( Mais quelle divinité était Gargantua, ou pour
parler plus exactement, à quelle divinité s'était
attachée cette appellation qui, comme nous l'avons vu,
signifie le Dévorant ?
<( L'idée maîtresse du type de Gargantua est la
force. Le dieu qui représente la force étant Hercule,
nous regardons Gargantua comme un développement
de l'Hercule gaulois. Mais d'où, Hercule aura-t-il
XVI INTRODUCTION
reçu cette éplthète de Dévoi-ant ? Probàblenunt des
sacrifices humains qu'on lui offrait. Le plus souvent
on hriâait les victimes (on pouvait dire que la divi-
nité les dévorait), et si un dieu recevait plus qu'un
autre l'hommage de victimes humaines offertes de
cette façon, la terrible épilbète de Dévorant devait
s'appliquer à ce Moloch celtique.
(( D'accord avec M. Liehrecht, nous voyons un
reste de ces sauvages coutumes de nos ancêtres dans la
coutume de brûler à Paris un mannequin qu'on
appelait le Suisse de la rue aux Ours. Dans le
Suisse que l'on brûle en grande pompe, nous avons
îin dédoublement du feu de la Saint-fean. On sait,
en effet, qu'en beaucoup d'endroits, l'usage était de
jeter dans le feu de la Saint-fean des paniers en
osier contenant des animaux. Sachant par d'anciens
témoignages que brûler des victimes humaines était
chose fréquente che'^ les Gaulois, nous sommes auto-
risés à penser que, dans le feu de la Saint-fean, les
animaux ont, à une époque plus civilisée, remplacé
les victimes humaines. Le sacrifice que mentionnent
César et Strabon (liv. IV, iv, 5), sans en donner la
date, devait donc se faire au solstice d'été, et le dieu
auquel on donnait l'épithète de Dévorant était celui
qu'on adorait au solstice d'été, c'est-à-dire un dieu
INTRODUCTION XVII
solaire. U se pourrait donc qtie Gargantua fût origi-
nairement une personnijieation du soleil.
« Disons donc pour conclure :
(( 1° One Gargantua est certainement un type
antérieur à Rabelais, et que ce mythe est celtique,
puisqu'on le retrouve répandu en France, en Grande-
Bretagne et non ailleurs ;
« 2° Que Gargantua est probablement le déve-
loppement populaire d'un Hercule gaulois ;
(( ^° Que Gargantua est peut-être un mythe solaire.
(( Peut-être pourrait-on y rattacher le Gayant
de Douai, le Graulli de Met:{, la Gargouille de
Rouen, la Chair Salée de Troyes, etc. »
En iS6p, M. Léo Desaivre, adoptant les conclusions
que M. Gaido\ avait données sous une forme dubi-
tative, publia ses Recherches sur Gargantua en
Poitou avant Rabelais, et M. Duval, archiviste de
l'Orne, fit paraître son Gargantua en Normandie ;
aux monographies du Poitou et de la Normandie, j'ai
4
reproduit toute la partie légendaire de ces deux bonnes
contributions à l'étude du sujet qui nous occupe;
XVm INTRODUCTION
mats au point de vue théorique elles ne renferment
rien de nouveau.
Dans un article de la Revue critique, 1868,
pp. ^26 et suivantes, M. Gaston Paris émit
des doutes sur les conclusions de M. Gaido? :
« Que le., nom de Gargantua soit antérieur au
livre connu sous le nom de Chroniques gargan-
tuines^ cela n'est pas prouvé ; nous n'avons de ce
livre aucune édition antérieure à 1^32 ; mais on
sait combien sont rares les exemplaires de ces livres
populaires qui sont arrivés jusqu'à nous.
(( Pour un certain nombre de lieux dont il s'agit,
on possède d'anciennes dénominations qui parlent
simplement d'un géant; il est naturel que Gargantua
étant devenu pour le peuple le type du géant, son
nom se soit substitué.
« Tous les traits supposés par M. Gaido\ se
rangent en deux catégories : 1° conséquences néces-
saires de l'idée d-'un géant ou. broderies populaires sur
ce motif une fois admis ; 2° attribution à un person-
nage d'une taille et d'une forme gigantesques
(A, d'accidents de terrains qui semblent repyrésenter
des objets à l'usage de l'homme dans des pivportions
colossales ; B, monuments qu'on trouve trop grands
pour avoir été élevés par des hommes). Je ne pense pas
INTRODUCTION XIX
qu'il y ait tin seul des traits cités par M. Gaido:(
qui ne se rencontre hors de France (i).
(i) On a comparé Gargantua à divers héros ou géanis ancievs ou
étrangers ; mais, sauf Hercule, aucun n'est pour ainsi dire comme
lui un héros national :
« La fantaisie populaire représente Hercule comme un être gigan-
tesque et monstrueux, comme une sorte de Gargantua d'une force
incroyable, d'un appétit vorace (pampbagos, polyphjgos), rude
buveur qui ne connaissait pas de bornes à ses désirs (Maury,
Croyances du Moyen âge, p. SS})-
a On peut encore rapprocher de la légende de Gargantua le mythe
du Cyclopes, personnification de la foudre et des feux volcaniques
qui furent de même transformés par la légende hellénique en une
race de géants auxquels l'imagination populaire fit remonter l'origine
des antiques constructions, et, comme au moyen âge, dit M. Alfred
Maury, elle attribuait aux géants, aux génies, au diable, les restes
de constructions celtiques dont l'aspect rappelle celui des constructions
pélagiques. (Ibid., p. 17).
Voici encore, à titre de curiosité, trois fragments les deux pre-
miers antérieurs et le dernier postérieur à Rabelais, qui, tous les
trois, ont des points de contact avec la Légende garg.mtuine.
c D'après Apollodore, cité par Cerquand, Taranis lithobole p. sy,
Poséidon lançait des pierres comme les géants ennemis de Zeus. Au
milieu de la lutte, il détache de Vile de Cos une pierre immense dont
il veut écraser Polybotés. Mais il manque son coup; la roche tombe
dans la mer et devient l'Ile deNisyros (cf. p. 40, 41 du présent livre).
t Lorsque cet enfant (Porphyre) eut un jour, il mangea un biscuit,
lorsqu'il eut cinq jours, il en mangea une fournée. Lorsqu'il eut
trente jours, il sortit et dit avec fierté : Je suis amoureux d'une
jeune fille, et c'est la fille de l'Empereur. » Les exploits de Digénis
Akritas, épopée byzantine du xi" siècle. Edit. Sathas et Emile
Legrand. Paris, Maisonneuve, iSyf. Introduction, p. CF.
L'imagerie populaire russe possède aussi un similaire de Gar-
gantua ; mais c'est un simple glouton.
a C'était, attablé devant son pantagruélique repas, Pontiouha
Mange-Toujours, qui vint du village à Moskva. Stupéfiant tout le
XX INTRODUCTION
« Gurgiint n'est représenté mille part comme un
géant, et on ne trouve pas en Angleterre de dénomi-
nation populaire locale qui se rattache à Gitrguntius.
« Ce qui serait absolument étonnant, c'est qu'un
dieu gaulois se fut perpétué avec sa signification
mythique. »
*
* *
// y avait asse\ longtemps que je m'occupais des
traditions de la Haute-Bretagne, et j'avais déjà
recueilli plusieurs centaines de contes sans avoir
jamais entendu le nom de Gargantua appliqué aux
héros légendaires, lorsqu'tm jour l'idée me vint d'in-
terroger mes conteurs.
J'obtins de toutes parts des réponses qui me prou-
vèrent que tout le monde connaissait le célèbre géant
monde par sa goinfrerie, il consomme un hœuf entier à son repas, et
c'est par ponds qu'il mange des jambons ; un seau de vôlka, tout un
mouton, dix pouds de pain, lui suffisent d peine pour un jour s'il
peut les accompagner de trois pots de stchi. Du malin au soir . il
mange, il pousse son ventre, et, buvant la bière d la cuve, il ne
devient ni gris, ni saoul, ni rassasié. Il ne laisse pas reposer ses
dents. Celles-ci lui demandent grâce. Elles se fâchent contre lui.
Quelques-unes même tombent de sa bouche. Calme, il les gronde, car
il reste du bœuf, du mouton, du stchi, du jambon, de la bière, et
aussi de la vôlka. On s'étonne, on le regarde et chacun achète son
ftortrait : allei-donc, paye^-le deux pialoks, attache\-le au mur,
admirexrle, et rie\ pour cent roubles. n (Louis Woutcrs, Scènes et
paysages russes. Paris-Moderne.)
INTRODUCTION XXI
et que ses aventures étaient très populaires. Au lieu
de me borner, comme j'en avais d'abord eu l'inten-
tion, à une simple monographie restreinte à la
Haute-Bretagne, je voulus essayer si, par les rela-
tions que j'avais, je ne pourrais pas faire une enquête
pour rechercher, dans toutes les provinces de France,
les traces de la légende gargantuine. Je fis tin ques-
tionnaire, que j'adressai aux mythographes avec les-
quels j'étais personnellement en relations; j'écrivis
même à des savants locaux que je ne connaissais que
par leurs travaux et j'eus la bonne fortune de rece-
voir de presque partout des communications précieuses.
Sauf pour la Haute-Bretagne, oii fai personnelletnent
interrogé les conteurs, toute la partie inédite de ce
livre est due à ces collaborateurs bienveillants, en trop
grand nombre pour que je puisse ici remercier chacun
d'eux en particulier.
Ainsi qu'on le verra par les nombreuses dépositions
qui suivent, il n'y a en France aucun personnage
populaire dont le nom soit si universellement connu. Il
se retrouve aussi bien dans les pays de langue d'oc
que dans ceux de langue d'oil, et un certain nombre
de ses aventures sont racontées pour ainsi dire
partout, avec légères variantes.
D'un bout de la France à Vautre on trouve son
XXII INTRODUCTION
uoin attaché aux dolmens, aux menhirs et aux hlocs
naturels gigantesques ; plusieurs portent ses emp-eintes.
Il n'est point méchant et rend, au contraire,
volontiers service; aussi le peuple, qui le considère
comme un être bienveillant, lui a composé tout un
ménage proportionné à sa taille et chacun de ses
ustensiles de pierre éveille l'idée de force et d'indes-
tructibilitè.
Il a son berceau, son lit, son siège, ses lunettes,
ses sabots, ses souliers, la forme de son soulier, ses
bottes, sa canne, son échelle, sa pierre à faulx. On
montre sa soupière, son écuelle, son verre, sa cuiller,
ses palets, etc.
H est si grand que les hauts clochers lui passent
entre les jambes comme des brins d'herbes; il franchit
les vallées d'une enjambée, joue au palet avec les
menhirs ou les tables de dolmens, tantôt seul, tantôt
(mais phts rarement) en compagnie d'autres géants.
Les graviers qu'il a dans ses souliers sont des blocs
énormes qu'il répand ça et là et qui sont des rochers
de la mer ou des pierres immenses. Quand il décrotte
ses sabots, il laisse des viontagnes de boue.
Son appétit est proportionné à sa taille; chaque
province varie quant à la mesure de ce qu'il lui faut
pour se nourrir; mais partout on est unanime pour
INTRODUCTION XXIII
constater quelle quantité de nourriture et de hoisson
lui est nécessaire. Il n'est pas, au reste, difficile sur
la qualité des mets et il absorbe dans sa vaste gar-
gate, comme dirait un paysan gallot, les mets les
plus variés.
Quand il boit, il m£t les rivières à sec et produit
dans la ma- un si grand déplacement d'eau qu'il
avale les navires et les flottes.
Aussi ses déjections forment des collines ou des
rochers; il pisse des rivières.
Lorsqu'il meurt, on est obligé de lui creuser un
tombeau de dimensions prodigieuses.
Nulle part on ne trouve un Gargantua entier;
mais on montre les empreintes de ses mains, de ses
pieds, voire même de ses fesses, car, lorsqu'il touche
les rochers, ils cèdent comme une cire molle.
Son squelette paraissait si démesuré à l'imagination
populaire qu'on n'en cite que des fragments : son
petit doigt, ses dents, etc.
Tels sont les traits que lui attribue le plus fré-
quemment la légende, et ils se remontrent à peu piès
partout.
La plupart d'entre eux ne sont pas dans Rabelais;
parfois le conte et le roman se rencontrent sur un
détail ou un épisode; mais presque toujours les aven-
XXIV INTRODUCTION
tures du Gargantua du peuple et du Gargantuaîitté-
raire n'ont que des ressemblances passagères. La
même observation s'applique aux Grandes Chro-
niques et aux Gargantuas de la librairie du colpor-
tage. De tous les Gargantuas imprimés, c'est celui de
l'imagerie d'Épinal dont les conteurs reproduisent le
plus intégralement les exploits, et encore ils en
oublient quelques-uns.
Le Gargantua dont les gestes se racontent un peu
partout, mais sans jamais former une biographie
complète, développée de la naissance à la mort, est
donc différent de celui des livres.
Ses compagnons, quand ils sont nommés, s'ap-
pellent Brise-Chênes, Petit-Palet, Samson, etc.;
jamais Panurge, jamais frère Jean des Entomeures,
ce type de moine à allures si popidaires ; nulle trace
de Dindenault et de ses moutons, ni d'aucun des
épisodes étonnants ou comiques dont Rabelais à
parsemé son œuvre. Si le peuple a fait à la légende
écrite quelques emprunts, à coup siir ils sont petits et
pmient surtout sur des traits secondaires.
Pour ceux, et ils forment le plus grand nombre,
qu'on ne retrouve que. dans les récits, on peut sans
témérité les regarder comme antérieurs aux écrits où
se trouve pour la première fois le nom de Gargantua.
INTRODUCTION XXV
Tl est certains d'entre eux qui remontent peut-être aux
premiers âges âe l'humanité et, dans leur ensemble,
ils présentent des débris, fondus par V imagination
populaire, altérés et transformés en passant de bouche
en bouche, de légendes de provenances très diverses.
De l'enquête actuellement faite sur tous les points
de la France, il semble résulter qu'il a existé un
vaste cycle légendaire dont les héros étaient des
géants ayant pour attributs la résidence ou le passage
dans un endroit déterminé du pays, la force, l'énor-
mitê, l'appétit, les grandes enjambées. A ces qualités
générales sont venus se joindre des fragments, traits
empruntés soit à la légende d'Hercule, soit à celles
des géants de l'Orient, voire même à des saints.
Chacun de ces personnages a eu une existence à part
et un 7iom particulier ; puis, à une époque difficile à
déterminer exactement, ils ont été, pour la plupart,
dépossédés de leur individualité et ont été absorbés
par un seul : Gargantua, de même que l'Hercule
romain avait fini par prendre les attributs de tous
les héros congénères.
Cette hypothèse me semble confirmée par l'existence,
en un asse^ grand nombre de pays, de géants qui ont
les mêmes fonctions et les mêmes qualités que Gar-
gantua, bien que leur légende soit plus effacée et
XXVI INTRODUCTION
^ue certains aient perdu jusqu'à leur nom propre.
Suivant certains auteurs, Gargantua ne serait
autre qu'un dieu solaire oublié et transformé en
géant. J'ai reproduit les parties essentielles de l'argu-
mentation de M. H. Gaido\, qui avait très ingé-
nieusement exposé cette théorie. Mais à part le frag-
ment, page 8j, où Gargantua produit de la neige et
la fait ensuite fondre, je ne crois pas que les nou-
veaux documents que j'ai pu réunir apportent beau-
coup d' arguments pour ou contre la thèse, soutenue
avec prudence, d'ailleurs, dans Gargantua, Essai de
Mythologie celtique.
Ainsi qu'on l'a vu dans la partie linguistique du
travail de M. H. Gaidoz, ci-dessus reproduite, du
Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, tous les dialectes
romans d'origine, et même les dialectes celtiques, pos-
sèdent la racine onomatopique Gsx, et, quel que soit
le suffixe qui la suit, elle éveille l'idée d'avaler. Un
nom bien fait et aux syllabes pleines étant formé sur
ce radical, se trouvait être compris de tous et éveillait
à lui seul un des attributs essentiels du géant.
Il avait donc tout ce qu'il faut pour devenir
prromptement populaire dans les pays oii ces langues
sont en usage. Si Gargantua est, en France, une
sorte de héros national, que chaque p-ovince semble
INTRODUCTION XXVII
revendiquer comme sien en lui assignant une rési-
dence locale, il le doit en grande partie à son nom.
Micromègas et Pantagruel n'auraient pu être créés
par le peuple, qui, s'il n'a pas inventé le terme Gar-
gantua pour désigner un grand mangeur. Va bien
vite adopté, le trouvant conjoi'jne à son génie. Il en
a fait le géant par excellence qui, peu à peu, a
dépouillé ses nombreux congénères de leurs attributs,
de leurs exploits et de leur nom même.
Si, comme le pensent les hommes les plus versés
dans notre ancienne littérature, Gargantua ne se
trouve écrit qu'une seule fois (i) avant les Grandes
Chroniques et la Vie de Gargantua et de Panta-
gruel, il serait téméraire d'affirmer que ce nom est
certainement antérieur à Rabelais, et que celui-ci a
fait de nombreux emprunts à une légende gargan-
tuine, populaire avant lui. Toutefois il est permis de
penser qu'antérieurement au XVP siècle il pouvait
exister quelque part, en France, un géant appelé
Gargantua, dont les aventures étaient répandues dans
h peuple. Rabelais, fort au courant des croyances et
des traditions de son temps, a pu en avoir connais-
(i) Gargiintua qui a chepveux de piastre (Charles Bourdigné,
Légende de Maistre Pierre Faifeu, 1526).
XXVIII INTRODUCTION
sance et, transformant au gré de son génie le récit
confus du peuple, il en a fait l'œuvre immortelle que
Von connaît. Le retentissement des Grandes Chro-
niques, et surtout de l'œuvre de Rabelais, auront fait
connaître un peu partout un héros qui, peut-être,
n'était d'abord que local; les Vies du fameux Gar-
gantuas, l'imagerie populaire sont venues ensuite et,
quoique sous une forme altérée, ont répandu ce nom
de Gargantua, expressif, compris de tous et facile à
retenir, et qui sera peu à peu devenu synonyme de
géant.
22 Janvier jSS}.
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€&<
GARGANTUA
DANS LES TRADITIONS POPULAIRES
Carte pour servir à l' intelligence des voyages de
Gargantua en Haute-3retague.
AmaidaCâp
^gjil^r.«n^f
f?M^
CHAPITRE I
GARGANTUA EN HAUTE-BRETAGNE
§ I. — P0PUL.4RITÉ DE GARGANTUA
;ARGANTUA cst très connu en Haute-Bre-
tagne, et j'ai pu maintes fois constater sa
popularité. Son nom est d'un usage fré-
quent, et il entre dans la composition de plu-
sieurs proverbes.
On dit d'un homme de grand appétit qu'il
« mange comme un Gargantua » ou « comme Gar-
gantua. » « Quel Gargantua! » s'écrie-t-on lors-
qu'on voit quelqu'un manger d'une manière
remarquable.
Quand un enfant est gourmand et que sa mère
ne peut le rassasier, elle dit :
« — Ma fa, i' li fau'ra va)itie\ (peut-être),
I
GARGANTUA
comme à Grantua, sept hommes à H fourrer dans la
goule! >) (Andouillé et canton de Saint-Aubin-
d'Aubigiié). Grantua est une forme contractée et
corrompue de Gargantua. Vers Ercé, près Liffré,
existe un dicton analogue : « Tues comme Grantua;
i^ faudrait sept hommes pour t'affourer (te donner de
la nourriture). »
A Rennes et aux environs, on dit à un gour-
mand : « Tu es comme un Gargantua; il te fau-
drait un veau tout entier, quand il ne faut qu'une
côtelette aux autres. »
Pour désigner un grand buveur, on assure qu'il
« boit comme Gargantua. »
Lorsqu'un enfant a les pieds très grands pour
son âge, les cordonniers disent : « Il a un pied
de Gargantua » (Matignon).
Presque tous les paysans auxquels j'ai parlé du
célèbre géant le connaissaient au moins de nom ;
plusieurs savaient, pour les avoir ouïes raconter
à leurs anciens, quelques-unes de ses aventures.
Ils ne l'appellent pas toujours Gargantua; vers
Ercé, je l'ai entendu nommer Grand-Tua, ou le
Grand-Tuart, deux altérations par apocope de
son nom le plus habituel.
Voici une petite anecdote qui prouve combien
EX HAUTE-BRETAGNE
sa réputation de \-oracité est établie à la campagne.
11 y a quelques années, le recteur de Plélan-le-
Petit (Côtes-du-Nord) monta en chaire le dimanche
gras, et il recommanda à ses ouailles de se modé-
rer dans leurs plaisirs, à ce moment de l'année
où l'on fait volontiers ripaille.
— Amusez-vous, mes frères, leur disait-il ;
mangez si vous voulez, mais ne faites pas d'excès,
n'en prenez pas comme le défunt Gargantua.
D'après quelques-uns de mes narrateurs, Gar-
gantua ne serait pas un être purement imaginaire;
il aurait existé à une certaine époque; l'une de
mes meilleures conteuses, à qui je demandais
pourquoi, sachant des légendes gargantuesques,
elle ne me les avait pas racontées, me répondait :
— Gargantua n'est pas un conte, c'est une
histoire; je croyais que vous ne vouliez que des
contes.
§ II. — LIEUX AUXQUELS EST ATTACHÉ LE XOM
DE GARGANTUA
IL serait malaisé de dire à quelle époque
les lieux qui portent maintenant le nom
de Gargantua ont reçu cette désignation;
comme ce sont pour la plupart des mégalithes^
GARGANTUA
placés dans des endroits incultes, les anciennes
chartes sont muettes à ce sujet; quant aux rochers
que le géant a parsemés, on ne les trouve indi-
qués que dans des titres ou des plans postérieurs
à Rabelais.
Quoi qu'il en soit, il est incontestable qu'en
paj'S gallot il n'est pas un autre nom de person-
nage qui soit plus fréquemment attaché à des
pierres énormes posées de main d'homme dans
la campagne, placées sur le bord de la mer, ou
même à des rochers naturels, remarquables par
leur masse.
« A Saint-Just (Ille-et-Vilaine), les grosses
pierres de la lande de Cojou furent jetées par
Gargantua, qui les trouvait gênantes dans ses
souliers, (i) »
( Guillotin de Corson, Récits historiques, etc., p. !99).
« Les deux mille cailloux de quatre à sept
mètres de haut qui parsèment la lande du Haut-
Brambien, en Pluhcrlin (partie française du Mor-
(i) Les pangraphes guillemetés sont empruntés à des livres :
tout le reste est inédit et a été recueilli par moi ou mes corres-
pondants.
EN HAUTE-BRETAGNE
bihan), sont des graviers que Gargantua secoua
de ses souliers. »
(Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240).
« La Roche-Piquée, en Cournon (Morbihan
français), est un grain de sable que Gargantua
laissa tomber de son soulier. C'est un menhir
haut de 5 mètres 20 centimètres, large de 4 mètres
à la base et de 70 centimètres au sommet. Il est
à côté de la Tablette de Cournon, double
dolmen. »
(Ogée, article Cournon).
« Sur le bord de la route de Vannes, à quel-
ques mètres de l'extrémité de la rue Lorois, à La
Gacilly, se trouve la Roche-Piquée. On regarde
dans le pays ce menhir comme un grain de sable
sorti des souliers de Gargantua. »
(Ducrest de Villeneuve, Statistique, p. 48).
« La pierre Bise, sur la lande de Langon (Ille-
et- Vilaine), déposée, dit-on, par Gargantua, près
du village de la Mouchaye, près d'une lande, est
un menhir ayant eu 2 mètres 50 centimètres
d'élévation. On l'a fait tomber. »
( Guillotin de Corson , Société archéologique
d'IUe-et-Vilaine, t. XII, p. 5).
GARGANTUA
Une grosse pierre placée à la porte de l'église
de Gahard (Ille-et- Vilaine) est un gravier que
Gargantua retira de ses souliers.
(Recueilli par Madame veuve Guyoi).
« Dans la partie ouest de la commune de
Mézières, parmi plusieurs blocs de quartzite, l'on
en voit un, assez considérable, appelé Pierre-au-
Mignon, situé dans la lande de ce nom. On
raconte que Gargantua portait ce morceau de
rocher dans sa poche pour se défendre des chiens
incommodes lorsqu'il allait voir une fée de ses
amies, qui habitait ces parages. »
(Danjou de la Garenne). — Cf. un épisode semblable dans
le chapitre do Gargantua en Vendée.
« En la commune de Treillières, à trois lieues
de Nantes, sur la lande de Pierre-Plate ou de la
Ménardais, est un peulvan qui porte le nom de
Galoche-de-Garganhia. Des plateaux granitiques qui
eii sont voisins étaient ses palets. »
(Ogée, 2' édition. Article Treillières).
Une pierre couchée, mais reposant sur d'autres,
sorte de dolmen, près Saint-Aubin-d'Aubigné, est
appelée Palet de Gargantua.
(Ruutilli par M. Bélier).
EN HAUTE-BRETAGNE
Deux menhirs, l'un à Saint-Mirel, en Plenée-
Jugon (Côtes-du-Nord), l'autre près le Pontgamp,
en Plouguenast, sont les pierres à aiguiser du géant.
Le menhir de Saint-Samson, près Dinan, était,
m'a-t-on assuré, appelé jadis Pierre de Gargantua ;
mais il n'y a plus guère que les vieillards à le
désigner ainsi.
« A i,SOO mètres du bourg de Saint-Jacut-du-
Mené (Côtes-du-Nord) est une pierre ^05^e, longue
de 6 mètres 50 centimètres, épaisse de 3 mètres,
haute de 3 mètres au-dessus du sol. Le dessus de
cette pierre est complètement plat. On y remarque
comme l'empreinte d'un pied d'homme. La légende
raconte que Gargantua, monté sur cette pierre,
fit un effort pour s'élancer sur une autre pierre,
à trois kilomètres plus loin. Sous cet effort, son
pied s'est gravé dans la pierre, ainsi que sur celle
sur laquelle il venait de sauter; mais cette der-
nière, jusqu'à présent, est restée inconnue. »
(Ernoul de la Chenelière, p. 38).
« C'est en fyantant et en compissant, pour nous
servir des mots de Rabelais, que le géant forma
le mont Gargan, à peu de distance de Nantes. »
(Bourquelot, p. 7).
GARGANTUA
Outre ce mont Gargan, il )• a en Europe deux autres monts
Gargan : l'un dans la Capitanate (Italie), le Mons Garganus des
anciens, appelé plus ordinairement Monte di Sanl'Angelo ; l'autre
en France, non loin de Rouen, qui a reçu les noms de Mont-
Saint-Michel et de Mout-Saint-Ange (Jdem, pp. 14-15).
Il existe dans la commune de Bain, non loin
du village du Frêne, deux mamelons assez élevés,
très rapprochés l'un de l'autre, qui sont appelés
dans le pays les Fesses de Gargantua. Les eaux
qui sortent de ces collines forment l'étang de la
Huais.
{Recueilli par M. A. Orairi').
Il y a trente ans et plus existait, dans l'anse de
Vigneux, à 300 mètres environ à l'est du menhir,
la « Dent de Gargantua, » un dolmen que la mer
recouvrait à chaque marée. Il a été brisé par des
carriers du voisinage, et il n'en reste plus aucune
trace, si ce n'est quelques dépressions formant
cuvettes dans la marne bleue de la grève, et indi-
quant l'emplacement des plus grosses pierres. Ce
dolmen était appelé, par les gens du pays, le
« Lit de Gargantua « ou mieux le « Bers (berceau)
de Gargantua. »
{Communique par M. Lucien Deconibc).
EN HAUTE-BRETAGNE
A Saint-Brieuc, j'ai visité une fontaine tort
curieuse, située dans un faubourg de la ville qu'on
appelle le Fardel. Cette fontaine, appelée Fontaine
de Saint-Brieuc, est sous un édicule qui ressemble
au porche d'une église gothique. L'eau, assez
abondante, s'en écoule par un canal creusé dans
le granit et se déverse dans une auge monolithe,
profonde et ronde, puis dans un doiiet. Des
femmes qui lavaient du linge au douet, et que
j'interrogeai sur la destination de l'auge de pierre,
me dirent que c'était la Cuiller de Gargantua, et
qu'elles ne l'avaient jamais entendue nommer
autrement. Et, en effet, le canal qui conduisait
l'eau de la fontaine représentant le manche, cela
donnait bien la figure d'une gigantesque ou gar-
gantuesque cuiller à pot.
(^Communiqué par M, Lui^el ).
L'écuelle de Gargantua est un doué près du
bourg de Gahard, qui est creusé dans une seule
pierre; la fontaine qui l'alimente a, dit-on, quinze
à dix-huit pieds de profondeur, et la source est
grosse comme le bras ; on les appelle aussi la fon-
taine et le doué de Pisse-Chausson.
Il y avait aussi autrefois près de l'église une
10 GARGANTUA
grosse pierre avec laquelle on disait que Gargantua
s'amusait à jouer au palet.
On raconte aussi â Gahard que le géant fut
enterré dans les prés maigres qui sont au-dessous
du bourg, vers la lisière de la forêt de Haute-
Sève.
{Recueilli par Madame veuve Giiyoi).
L'écuelle de Gargantua est une pierre creusée
de I™ 75 et i™ 90 de diamètre sur 0^ 75 de pro-
fondeur, de G"" 75 d'épaisseur de rebords. Elle est
placée auprès de la Fontaine du bas du Bourg de
Gahard, dont le trop-plein se déverse par un
tuyau dans cette pierre qui sert de lavoir. A côté
se trouve une auge de même nature, mais à bords
plus usés, c'est le « Verre de Gargantua.»
Ces pierres, de même que la fontaine, sont fort
anciennes ; il est possible qu'elles aient été établies
par les moines du Prieuré voisin qui étaient alors
les seigneurs du pays.
Une autre pierre devant l'église, sur laquelle on
dépose aujourd'hui les cercueils en attendant
l'arrivée du prêtre, est un guéroi (gravier) que
Gargantua, gêné dans sa marche, tire de son soie
(soulier).
(^Communiqué par M. BcT^ier).
EN HAUTE-BRETAGNE II
« Un menhir placé dans la grève de Saint-
Suliac est appclti la Dent de Gargantua; il est haut
d'un mètre au-dessus du sol. »
(M"' de Cemy, p. ii). — Cf. aussi le conte de la Denl de
Gargantua, p. 98.
M™e de Cemy, dans sa légende, dit avec tout
le monde que la Dent de Gargantua est le menhir
existant encore dans l'anse de Vigneux, et que le
gravier sorti du soulier du géant est le Rocher de
Bizeux. Voici une variante que je viens de recueil-
lir à Saint-Suliac. Le menhir de l'anse de Vigneux
est le gravier de Gargantua et non pas sa dent,
comme on le dit généralement ; la Dent de Gar-
gantua est un autre menhir situé dans la com-
mune de Saint-Suliac, près de la ferme de
Chablé.
(^Communiqué par M. Lucien Decomhe),
Dans la grève de Saint-Malo, un rocher naturel
se nomme aussi Dent de Gargantua. Les deux
légendes qui se rattachent à ces pierres sont racon-
tées ci-après.
Cf. la Dent de Gargantua et Gargantua à Diiiard, p. 90.
« La Quenouille de la femme de Gargantua se
trouve à côté de Josselin; c'est un menhir de
12 GARGANTUA
6 mètres de haut; son Fuseau, autre menhir de
5 mètres 30 centimètres de haut, se voit à Lo-
queltas, sur la Hmite de la langue française et du
breton, mais en pays bretonnant ; on les retrouve
sur la lande de Lanvaux, près d'Auray. »
(Violeau, Pèlerinages du Morbihan, p. 240).
Voilà déjà un grand nombre de mégalithes qui
portent le nom de Gargantua ; mais il y en a sans
doute qui ont été oubliés, soit qu'ils aient deux
dénominations, soit que ceux qui se sont occupés
des mégalithes aient négligé d'interroger les habi-
tants du pays.
Dans le canton de Matignon et sur toute la
côte qui l'avoisine, les souvenirs de Gargantua
abondent; comme c'est le pays que je connais le
mieux, et que c'est là que j'ai recueiUi la plupart
des légendes qu'on trouvera ci-après, je vais parler
de tous les objets auxquels son nom est attaché.
Un menhir, haut de 2 mètres 92 centimètres,
large de 40 centimètres, épais de 20 centimètres,
qui se trouve auprès du fort la Latte, en la com-
mune de Plévenon, est appelé par les habitants
Bâton de Gargantua ; il est enfoncé dans un gros
rocher qui lui sert de piédestal et dont l'un des
EN HAUTE-BRETAGNE
côtés est orné d'un bas-relief grossier représentant
une croix au-dessus d'une sorte d'autel. Sur la
partie plate de la pierre qui émerge du sol sont
sculptés deux souliers, longs de 60 centimètres
environ, pointus par le bout comme ceux des
chevaliers, et à côté est l'empreinte d'un bout de
canne carrée. C'est de là qu'il s'élança, dit-on,
pour aller à Jersey.
(Cf. sur ce menhir les contes II, III et IV).
Sur un rocher à la lisière du bois du Meurtel,
aussi en Plévenon, est l'empreinte d'un autre
pied, que la tradition attribue aussi à Gargantua.
A la chapelle de Hirel, en Ruca, près Matignon,
une statue grotesque, placée à la naissance de la
couverture, est appelée Gargantua.
Une foule de rochers ont été jetés ou apportés,
parfois vomis par le géant.
A Saint-Cast, c'est lui qui est l'auteur des
pointes de la Garde et du Bé, des rochers de la
Feillâtre, de Becrond, des Bourdineaux, de la
Basse à Chiambrée.
(Cf. les contes n^^II et III).
A Plévenon, c'est lui qui jeta en pleine mer la
Mât du Cap ; à Saint-Jacut, l'île Agot.
(Cf. les contes a"' VIII et XI).
14 GARGANTUA
A Plurien, une pierre placée à l'embouchure de
la petite rivière de la Bouche se nomme la Gra-
velle de Gargantua.
(Cf. le conte n" X).
Il déposa aussi Roche-Noire, près la pointe de
Saint-Germain, en Matignon; Roche-Grise, près
Clissoué, commune de Pléboulle; les pierres son-
nantes que l'on voit au-dessous du bois du Val,
commune du Guildo.
(Cf. le conte n» I) .
A Mouilleret, dans la rivière de l'Arguenon,
tout près de la houle du Longval, est marquée la
canne de Gargantua, et l'on dit dans le pays que
c'est la canne du Juif errant Gargantua ; une autre
de ses cannes est le rocher de Calenfri, dans la
grève de Saint-Germain, près Matignon.
(Cf. le conte n° I).
Sur presque toute la côte de Saint-Malo à
Erquy, c'est lui qui, d'après la tradition, a semé
tous les rochers, remarquables par leurs formes
ou par leur grandeur. En Basse-Normandie, on
lui attribue la formation de la montagne de Bes-
EN HAUTE-BRETAGNE IS
neville, et c'est lui qui aurait posé le Mont-Saint-
Michel et Tombelaine.
(Cf. ci-après Gargantua en Normandie, p. 149).
Dans les Grandes Chroniques de Gargantua, que
plusieurs auteurs attribuent à Rabelais, Grant-
Gosier et GalemcUe, se disposant à passer la
Manche sur les confins de la Normandie et de
la Bretagne, prirent chacun sur leur tête le rocher
qu'ils avaient apporté d'Orient et se mirent en la
mer. « Et quant Grant-Gosier fut assez avant, il
mist le sien sur la rive de la mer, lequel rochier
est à présent appelé le Mont Sainct Michiel. Et
mist ledict Grant-Gosier la pointe contre mont,
et le puis prouver par plusieurs michelets. Gale-
melle vouloit mettre le sien contre, mais Grant-
Gosier dist qu'elle n'en feroit riens et que il falloit
porter plus avant. Et est ledict rochier de présent
appelé Tombelaine. »
La même légende se retrouve dans l'histoire d'Arthur, dans
le Roman de Brut.
Les rochers auxquels la tradition populaire rat-
tache le nom de Gargantua ne sont pas les seules
traces qu'il ait laissées en pays gailot. C'est aussi
I 6 GARGANTUA
lui qui fit couler plusieurs des rivières qui se jet-
tent dans la Manche, et voici comment.
Un jour qu'il sortait d'un repas où il avait bu
considérablement, il se mit à pisser si copieuse-
ment qu'il fit l'étang de Jugon, d'où sort la
rivière de l'Arguenon, qui a son embouchure entre
Saint-Cast et Saint-Jacut.
Une autre fois, il donna de la même manière
naissance au Frémur, rivière qui se jette dans la
baie de la Fresnaye.
{Recueilli en jSSo d Matignon').
Aux environs de Paimbœuf, on raconte que
Gargantua, ayant un pied sur le clocher de Cor-
demais, l'autre sur celui de Frossay (ils sont sépa-
rés par la Loire), pissa la rade de Paimbœuf,
qu'on appelle aussi la Goule-de-Mer. D'autres
disent simplement qu'il s'asseyait sur le clocher
de Paimbœuf.
{Communiqué par M. Auguste Bélier).
On peut rapprocher de la singulière origine de
ces rivières le passage suivant des Grandes Chro-
niques :
« Quant Gargantua eut faict ceste purge, s'en
alla droict à Rouen, onquel Heu il beut bien
EN HAUTE BRETAGNE 17
cinquante cacques de bière, et por cause que la
bière cstoit en grant quantité dedans son ventre,
elle commença à faire une opération ny plus ny
moins que avoit faict le cistre, parquoy son povre
petit ventre estoit bien malade. Et fut contraint
Gargantua de destacher la martingalle de ses
chausses et décliqua son povre broudier en telle
manière et si merveilleuse impétuosité qu'il fist
une petite rivière, laquelle on appelle de présent
Robcc, et y voit-on encores de merdya culis.
Toutesfois Gargantua leur fist un grant service,
car à cause qu'il avoit tant beu de cistre et de
bière, la rivière estoit bonne pour faire de bière. »
Dans Rabelais, il est également plusieurs fois
question des « compisseries » copieuses de Gar-
gantua, de sa jument et de Pantagruel :
« Lors, en soubriant, destacha sa belle bra-
guette et, tirant sa mentule en l'air, les compissa
si aigrement, qu'il en noya deux cens soixante
mille quatre cens dix et huyt, sans les femmes et
petitz enfants. »
(Livre I, chap. XVII).
« En laquelle heure feut appelé par Eudemon
pour souper, car tout estoit prest. Je m'en voys
doncques (dit-il) pisser mon malheur. Lors pissa
2
] 8 GARGANTUA
si copieusement que l'urine trancha le chemin
aux pèlerins. »
(Livre I, chap. XXXVIII).
« Ce pendant sa jument pissa pour se lascher
le ventre ; mais ce fut en telle abondance qu'elle
en feist sept lieues de déluge et dériva tout le
pissat au gué de Vede et tant l'enfla devers le fil
de l'eau que toute ceste bande des ennemys furent
en grande horreur noyez. »
(Livre I, chap. XXXVl).
« Soubdain print envie à Pantagruel de pisser»
à cause des drogues que lui avoit baillé Panurge,
et pissa parmy leur camp si bien et copieusement
qu'il les noya tous ; et y eut déluge particulier dix
lieues à la ronde; et dist l'histoire que si lu grant
jument de son père y eut esté pareillement, qu'il
y eust déluge plus énorme que celluy de Deuca-
lion, car elle ne pissoit foys qu'elle ne fist une
rivière plus grande que n'est le Rosne et le
Danouble. »
(Livre II, chap. XXVIII).
m
EN HAUTE BRETAGNE 19
§ 111. — LÉGENDES GARGANTUESQUES
;'ai recueilli en Haute-Bretagne, dans les
départements des Côtes-du-Nord et de
rille-et-Vilaine, les légendes de longueur
variable qui suivent, et, sous le titre de Petites
Légendes gargantuesques, j'ai réuni d'autres dépo-
sitions, assez courtes pour la plupart, et qui ne
sont pour ainsi dire que des fragments. Beaucoup
m'ont été contés sur le littoral de la Manche;
mais Gargantua est aussi connu, à un moindre
degré il est vrai, dans les pays non maritimes que
j'ai pu explorer, soit personnellement, soit par
l'intermédiaire de correspondants.
I
LA NAISSANCE DE GARGANTUA ET SES VOYAGES
jL était une fois, à Plévenon, une femme
toute petite; elle n'avait que trois pieds
de haut et elle était fille de bras (i) dans
une ferme, où le pâtour était un hossoué (2), venu
(i) Chargée de la basse-cour.
(2) Homme étranger au canton ; se dit principalement vers
Matignon des gens de Quintin et des environs, pays de la hosse,
qui portent sur le dos des sacs à chiffons ou des hottes (houes en
patois).
20 GARGANTUA
d'on ne sait où, et qui était si petit qu'on n'avait
voulu le gager que pour garder les vaches et les
moutons.
Il s'amouracha de la fille et il voulait l'épouser;
mais quand ils furent pour fiancer, le maire et le
recteur ne voulaient pas les marier, parce qu'ils
étaient trop petits et qu'ils auraient, disaient-ils,
donné naissance à des nains. Alors le hossoué
leur dit :
— Je suis d'une race dégénérée; mais mon fils
sera l'homme le plus puissant qui ait paru sur la
terre, et, tant que le monde sera monde, on par-
lera de lui et de moi.
Quand le recteur et le maire l'entendirent parler
de la sorte, ils se mirent à rire, et ils marièrent le
hossoué et sa bonne amie, qui étaient bien laids
tous les deux.
La petite femme devint enceinte; mais sa gros-
esse fut longue, et dans les derniers temps on
voyait la petite tête de l'enfant sortir par la
bouche de sa mère et manger en même temps
qu'elle. Le bruit de ce prodige se répandit dans
le pays; il venait de loin du monde pour les
voir, et chacun leur apportait de bons morceaux
à manger.
EN HAUTE-BRETAGNE 21
Au bout de deux ans l'enfant vint au monde,
et on le nomma Gargantua; il avait dix pieds de
long, mais n'était pas plus gros qu'un lançon (i);
on venait de tous côtés pour voir cet enfant mer-
veilleux. Il mangeait beaucoup, mais il grossissait
à vue d'œil, et, à six mois, il pesait plus de
quatre cents.
Il devint plus grand et plus fort qu'un géant,
et, quand il eut dix ans, il dit à son père et à sa
mère qu'il voulait aller faire un tour et qu'il avait
envie de voir Dinan et Rennes, dont il entendait
souvent parler. Il alla au château de la Ville-
Roger (2) et demanda au seigneur de lui donner
une canne.
— Ah! mon pauvre Gargantua, où veux-tu
que j'en prenne une assez grande pour toi?
— Mon père m'a pourtant dit qu'il me fallait
une canne pour me donner une contenance et
pour me défendre dans mon voyage.
— Où veux-tu aller, Gargantua?
— Je veux faire mon tour de Bretagne et me
faire connaître dans le monde, et j'ai idée d'aller
jusqu'à Rennes.
(i) Ammodylts tohianus, ou équille.
(2) La Ville-Roger est un château situé en Pléhérel et envi-
ronné de grands bois.
22 GARGANTUA
— Tu as raison ; on parle déjà de toi ; je te
donne la permission de choisir dans tnarabiue(i)
le plus bel arbre pour te faire une canne. Tiens,
voici une hache pour l'abattre.
— Je vous remercie, monsieur; mais je n'ai
pas besoin de hache pour couper l'arbre : je vais
l'arracher.
Il alla dans l'avenue et, ayant choisi un beau
chêne bien droit, il l'arracha, et avec les mains il
lui cassa les branches, puis il revint au château
tenant un bâton à marotte, gros comme un mât
de navire.
— C'est mon plus beau chêne que tu as pris
là, dit le seigneur.
— Oui, monsieur, répondit Gargantua; pour
moi qui suis d'une taille remarquable, il me fallait
une canne remarquable aussi.
Voilà Gargantua parti. Il passa par Matignon
et par Plancoët, et tout le monde, grands et
petits, couraient après lui pour le voir. Ils lui
criaient :
— Comment vous nommez-vous, grand enfant?
— Ne m'appelez pas enfant, répondait Gar-
gantua, ou je vous assomme avec ma canne.
(i) Avenue.
EN HAUTE-BRETAGNE 23
Quand il arriva à Dinan, chacun courait pour
le voir; on criait :
— Corn me il est grand et gros !
On lui donna tant de pièces d'or et d'argent
qu'il en remplit une valise, et il la laissa à Dinan,
pour la reprendre en revenant à Plévenon.
Il se mit en route pour Rennes, en suivant les
grands chemins, car il ne pouvait passer que par
là. A Rennes, tous les habitants sortaient de leurs
maisons pour le voir; ils ne savaient quel accueil
lui faire, et ils lui donnèrent la moitié plus d'or
et d'argent qu'il n'en n'avait eu à Dinan.
Gargantua se dit :
— Puisque je suis riche, il faut que j'aille faire
un tour à Paris; il paraît que je suis curieux à
voir, et sans doute les Parisiens en seront bien
contents.
Le voilà parti pour Paris, où il ne tarda pas à
arriver; c'était une année où il y avait une expo-
sition. On voulut le montrer en curiosité, mais
lui, qui ne voulait pas servir de risée au monde,
se révolta, et même envoya promener les gen-
darmes; ils ne purent le mettre en prison,
parce qu'il n'y en avait pas d'assez grande pour
lui. Il resta deux ou trois jours encore à Paris,
24 GARGANTUA
puis il s'y ennuya et eut envie de retourner à
Plévenon.
Le voilà parti à s'en revenir. En passant par
Rennes, il prit la valise pleine d'or qu'il y avait
laissée et arriva à Dinan pour prendre son autre
valise. Près Dinan, à Languédias, on avait trouvé
dans une carrière des pierres sonnantes , qui
étaient toutes en un monceau les unes à côté des
autres; on ne savait ce que c'était et tout le
monde en parlait.
Gargantua alla les voir et dit aux Dinannais :
— Si vous voulez me les donner, je les empor-
terai à Plévenon et je les ferai sonner pour
m'amuser.
— Nous voulons bien, répondirent les Dinan-
nais, mais à la condition que tu les emportes
toutes.
Gargantua alla dans la carrière, avala toutes
les pierres, prit sa valise et se mit en route.
Quand il fut à Plancoët, il dit :
— Il faut que je m'en aille à Plévenon par
mer; je ne veux pas mettre les pierres sonnantes
dans les champs, mais sur le rivage, où elles ne
gêneront personne.
Il se mit à marcher dans le lit de l'Arguenon,
EN HAUTE-BRETAGNE 2 S
mais auprès du Guildo il rencontra un bateau
jaguen qui portait de la raie à Plancoët; il sentit
une si mauvaise odeur que le mal de cœur le
prit; il vomit la Héronnière (i); puis, comme
son mal ne lui passait pas, en arrivant à la Goule-
d'Enfer il fut obligé de vomir toutes les pierres
sonnantes qui s'y voient encore (2). Cependant il
sentait toujours l'odeur des raies, que le vent lui
apportait de Saint-Jacut; il quitta la rivière et
s'en revint à la traverse à Matignon, en passant
par le bois du Val, où il fut obligé de se frayer
un chemin en arrachant des arbres, et là où il a
passé il n'en n'a point repoussé depuis.
Il repassa par Matignon, et quand il revint à
Plévenon il mit sa canne dans la baie de la Fres-
naye, en disant :
— Tant que le monde sera monde, elle y restera.
(i) Rocher à l'embouchure de l'Arguenon.
(2) On voit, à quelques centaines de mètres du Guildo, un
groupe de plus de cent blocs arrondis qui s'appellent les Pierres
sonnantes et qui ont, en effet, une sonorité assez analogue
an son lointain d'une cloche. Les plus sonores sont deux
pierres énormes posées l'une à côté de l'autre, et dont l'une
est en quelque sorte suspendue ; la partie qui sonne le mieux
est creusée, à force d'avoir été frappée par les gens du pays
et par les touristes, qui s'amusent à les faire résonner. — (Cf.
dans mes Contes des paysans le n° XI, Les Fées du Guildo,
où l'on trouve sur ces pierres une légende différente).
26 GARGANTUA
C'est le rocher de Calenfri, qu'on y voit
encore.
Quand il fut revenu dans son pays, il était
riche et il fit du bien à ses parents. Lorsque son
père et sa mère voulaient aller à la messe, il les
prenait dans ses poches et les posait tout douce-
ment au portail de l'église; mais il ne pouvait y
entrer parce qu'il était trop grand.
A quinze ans, il lui poussa de la barbe; elle
avait dix pieds de long et chaque brin était gros
comme le doigt. Tout le monde venait le voir et
lui apporter de l'argent. Mais son père et sa mère
moururent et il quitta Plévenon, et jamais on ne
l'a revu.
(Conlé en iSSo, par Rose Renaud, de Saint-CasI,
qui tient ce récit de Rachel Qiiemat, femme
Durand, aussi de Saint-CasI^.
Oa m'a conté une variante de l'épisode des pierres sonnantes :
Les Dinannais croyaient qu'elles contenaient de l'argent. Quand
on en parla à Gargantua, il dit : « Je les mangerai bien .\ déjeu-
ner»; il y en avait quarante. Il les mange, puis il les vomit;
mais une autre fois il veut aller les reprendre et ne peut passer
à cause de l'odeur des raies de Saint-Jacut.
Je ne connais pas dans le cycle gargantuesque d'autre conte
où le géant soit fils de nains.
La grossesse prolongée de sa mère a son similaire dans celle
EN HAUTE-BRETAGNE 27
de Gargamellc, mère de Gargantua, laquelle « eugroisiii d'un
beau filz et le porta jusques à l'unziesrae moys. » ( Rabelaii.,
livre I, chap. III).
De même que beaucoup d'autres héros de contes populaires,
Gargantua veut faire son tour de France dès qu'il se trouve
suftisammcnt fort (cf. Jean-de-l'Ours dans nu Littérature orale,
p. 8i, et le commentaire à la suite; Jean-Sans-Pcur, dans mes
Cailles populaires, i'= série, n° XI; Petite-Baguette, 2' série, n°
XXVI, etc., et ci-après le conte n° IV).
La canne remarquable dont il se munit, a son similaire dans
les bâtons énormes de plusieurs héros populaires, entre autres
les Jean de l'Ours (cf. a.ussi Peiile-Baguetle, 2' série, n" XXVI).
Le père du Gargantua picard, qu'on trouvera ci-après, lui
donne une grosse masse d'armes.
Dans Rabelais, Gargantua arrache aussi un arbre pour s'en
faire une arme : « Et, trouvant en son chemin un hault et
grand arbre (lequel communément on nomraoit l'Arbre de saint
Martin, pource qu'ainsi estoit creu un bourdon que jadis samt
Martin y planti), dist : Voicy ce qu'il me falloit. Cest arbre
me servira de bourdon et de lance. Et l'arrachit facilement de
terre, et en ousta les rameaux et le para pour son plaisir. »
(Livre I, chap. XXXVI).
Pantagruel « partant du lieu du trophée print le mast de
leur navire en sa main comme un bourdon. » (Livre II,
chap. XXVIII).
Dans les Grandes Chroniques, Grant-Gosier et Gargamelle
« tournèrent la grant jument la teste vers les parties d'Occi-
dent et doniicrent à Gargantua une verge pour la toucher,
laquelle estoit comme un grand mas de navire. »
Dans le n° III, comme dans le présent conte, les Jersiais
28 GARGANTUA
sont en admiration devant la taille du héros. De même dans
Rabelais, livre I, chap. XVII « Gargantua fut vu de tout le
monde (à Paris) en grande admiration. »
« Alors que sceurent les gens du pays que ils estoient au
rivaige, vous eussiez tant veu venir de gens de toutes pars
pour les veoir que c'estoit une chose inestimable. » {Grandes
Chroniques.') « Adonc le roy et les seigneurs et barons avec
Merlin montèrent à cheval. Et tantost ont trouve Gargantua qui
se promenoit, dont le roy et les barons furent esmerveilles de
sa grosseur et haulteur. » (Jbid.)
Gargantua n'aimait guère les Parisiens (cf. le conte n° IV),
qui, de même que dans le roman de Rabelais, s'empressent
autour de lui. « Car le peuple de Paris est tant sot, tant
badault et tant inepte de nature, qu'un basteleur, un porteur de
rogatons, un mulet avecques ses cymbales, un vielleux au milieu
d'un carrefour, assemblera plus de gents que ne feroit un bon
prescheur évangélique. Et tant molestement le poursuivirent,
qu'il fut contrainct soi reposer sus les tours de l'ecclise Nostre
Dame. » (Livre I, chap. XVII).
Gargantua avale des pierres simplement pour les transporter
plus commodément. Dans la Dent de Gargantua, légende qu'on
trouvera ci-après, le géant avale une pierre qu'il prend pour
son enfant. Dans le conte n» IV, il avale successivement le roi de
France et ses gardes, et la reine d'Angleterre, qu'il a épousée;
ailleurs il avale des navires (cf. n°=II, III, V; Petites Légendes.
n° I, etc.); M. Bourquelot constatait la même légende (cf. aussi
Rabelais, livre I, chap. XXXVI, Comment Gargantua mangea
en salade six pèlerins). De même dans le Gargantua du
colportage : « Gargantua n'étant encore âgé que de six mois,
EN HAUTE-BRETAGNE 29
avala une de ses nourrices qui venoit pour lui donner à tetter.»
(Gar^aM/iifl5, Troyes, p. 10; Épinal, p. 11).
Les pierres vomies se retrouvent dans le conte n" II; les arbres
arrachés dans le conte n" III, dans un conte picard, etc.
Dans Rabelais, livre I, chap. XVI, c'est la grand' jument qui
« desgaina sa queue et si bien s'escarmouchant les esmoucha,
qu'elle en abattit tout le bois : à tords, à travers, de ça, de là,
par ci, par là, de long, de large, dessus, dessoubs, rabattoit
bois, comme un fauscheur faict d'herbes. » 11 eu est de même
dans les Grandes Chroniques. La Fie du fameux Gargantua!
(éd. Pellerin) le montre arrachant des arbres tout grands pour
les planter dans son j..rdin : « Lorsqu'il voyait un chêne ou un
sapin qui était propre à son dessein, il l'empoignait par le milieu
de son tronc et l'arrachait avec toutes ses racines aussi faci-
lement qu'un jardinier pourrait arracher un chou ou uu poireau
de son jardin ; ensuite, après avoir arraché trente-cinq à qua-
rante des plus grands chênes qu'il eût pu découvrir dans la
forêt, il les mettait fort proprement les uns sur les autres, avec
toutes leurs branches, et les ayant attachés ensemble avec la
fronde qui lui servait de lien, il se les chargeait sur les épaules
et les transportait ainsi. » (p. 59, ce passage n'est pas dans
l'ancien texte. Cf. aussi les contes n°^ IV et VII).
Pour laisser un souvenir de lui, il pique sa canne en terre
(cf. les contes n°^ III et IV).
Gargantua se montre plein de piété filiale dans ce conte, de
même que dans les n°» III et IV. D'ailleurs, à part son appétit
ruineu.'c pour les gens qu'il visite, Gargantua n'est point
méchant, et il rend volontiers service.
Parmi les légendes gargantuesques que j'ai recueillies, celle-ci
30 GARGANTUA
est la seule où il soit parlé de la grandeur et de la grosseur de
sa harbe.
On remarquera que plusieurs autres contes gallots font naître
Gargantua à Plévenon (cf. les n°^ II, III, IV, Vil). Los falaises
géantes du cap Frchel étaient, en effet, bien dignes de servir de
berceau à un géant.
II
GARGANTUA VISITANT SAINT-MALO, SAINT-CAST ; SON
DÉPART POUR L'ANGLETERRE
jARGANTUA était né à Plévenon ; il était fort
et grand, et il avait les pieds si longs
qu'on ne pouvait trouver d'arbres assez
gros pour lui faire des chaussures : chacun de ses
sabots pesait dix-huit cents livres.
Un jour il lui prit envie de visiter Saint-Malo;
il laissa ses sabots à Plévenon où ils sont restés
depuis, et il se chaussa de souliers. Il n'était pas
encore descendu dans les grèves du Cap Fréhel :
en descendant il mit un pied en haut qui est resté
marqué sur un rocher, et son autre pied était sur
la grève.
Au moment où il allait partir pour Saint-Malo ,
EN HAUTE-BRETAGNE 31
il sentit quelque chose qui lui faisait mal au pied ;
il ôta son soulier et y trouva un rocher.
— Tiens, dit-il, c'est cette petite gravelle qui
me gêne tant.
Il la jeta par-dessus son dos, et elle alla tomber
auprès du Cap; c'est l'Amas du Cap.
Le voilà parti. Quand il fut à Saint-Malo , il
voulut manger : il épuisa toutes les provisions de
la ville, toutes celles des aubergistes et mit à sec
tous les tonneaux de cidre et toutes les barriques
de vin.
Lorsqu'il eut bien dîné, il se dit :
— Il faut que j'aille visiter Saint-Jacut et Saint-
Cast.
Quand il eut mis le pied à Saint-Jacut, il vit
quatre ou cinq grands bateaux carrés ; il en eut
peur, et comme ils sentaient la raie pourrie, il
dit :
— Je ne resterai pas ici, cela sent trop mau-
vais.
Il mit le pied sur la pointe du Bé; mais comme
il avait eu danger (répugnance) en passant par
Saint-Jacut, le mal de cœur lui prit et il vomit le
rocher du Bé. Il se remit en route; mais son mal
ne lui passait point, il vomit encore la pointe de
32 GARGANTUA
la Garde tout entière, et un peu plus loin le rocher
de Becrond.
Comme il s'approchait de la côte de l'Isle, il
sentit quelque chose dans ses poches :
— Qu'est-ce que j'ai là ? dit-il ; ah ! ce sont
deux petits cailloux que j'ai ramassés, je n'en ai
que faire.
Il les jeta à la mer l'un d'un côté, l'autre de
l'autre, et c'est pour cela qu'il y a une passe entre
les deux cailloux, qui sont la Grande et la Petite
Feillâtre.
Un peu plus loin, il vit encore un bateau jaguen
qui péchait la raie : le mal de cœur lui reprit, et
il vomit Canevet, en disant :
— Je ne veux plus voir les Jaguens ; ils me fe-
raient mourir de danger.
Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit deux
gros navires qui se battaient à coups de canon :
— Je vais bientôt les séparer, dit-il ; mais avant
de les manger, il faut que je leur fasse de la
place.
Il s'accroupit auprès de la pointe, et quand il se
releva, il laissa la Basse à Chiambrce, qui s'ap-
pelle ainsi parcequ'ellc est sortie du ventre de Gar-
gantua.
EN HAUTE-BRETAGNE 33
Il trouva les deux navires, se pencha sur la mer
et les avala, puis il retourna à Plcvenon, et re-
vint à la ferme où il était né. Il fit ses adieux à ses
amis, et leur dit ;
— Je vais faire mon tour de France ; mais je
vous laisse mes sabots pour vous chauffer.
Les gens de Plévenon trouvèrent dans les sabots
de quoi se chauffer avec pendant trente ans.
Voilà Gargantua parti pour l'Angleterre avec
son aide-de-camp; en traversant la mer, il vit
quelque chose qui remuait à ses pieds :
— Qu'est-ce qu'on aperçoit sur la mer? demanda
Gargantua.
— Ce sont deux navires, répondit son aide-de-
camp ; ils sont forts ; il y en a un de neuf cents
tonneaux et l'autre de mille.
— Des navu-es! dit Gargantua; ce sont des
guibettes (petites mouches).
Il s'approcha des navires, en prit un sous
chaque bras, et, arrivé à Jersey, il les déposa sur la
place d'armes, et vomit les deux qu'il avait avalés.
Et je ne sais ce qu'il est devenu depuis.
(Conté en iSSo par Rose Renaud, de Salnt-Casl, femme
d'Etienne Pirtni, pêcheur, âgée de soixante ans environ).
54 GARGANTUA
Il y a un proverbe sur les pieds de Gargantua que j'ai cité
plus haut.
De même que Saint-Cado et quelques autres saints celtiques,
Gargantua laisse la marque de ses pieds empreinte sur les
rochers : A Plevenon, outre ceux qui sont marqués auprès du
menhir de la Latte, on connaît encore un pied sur un rocher
dans le Bois du Meurtel.
L'empreinte de ses membres se retrouve en d'autres pays : en »
Vendée à Gétigné sur le Rocher-aux-Ecuelles (cf. Gargantua en
Vendée), en Normandie, à Saint Germain- du- Corbeis (Orne),
en Bourgogne, près Semur, en Franche-Comté, etc.)
A Pontaven se voit un énorme rocher, au bord de la rivière;
il a la forme d'un soulier, et on le nomme le soulier de Gargan-
tua. Je l'ai entendu souvent appeler ainsi en 1873 et 1874 (cf.
les Bottes de Gargantua, près de Chatillon-sur- Seine.)
La gravelle que le géant trouve dans ses souliers et qu'il re-
jette loin de lui, est un des traits qu'on rencontre le plus fré-
quemment. J'ai déjà cité, p. 5 et suiv., beaucoup de mégalithes du
pays gallot ou de rochers auxquels on attribue une semblable ori-
gine. Il en est aussi parlé dans le conte n° III, et dans le n° I des
Petites légendes. Ce trait est également connu en Basse-Bretagne.
L'épisode des navires avalés (cf. les no^ III, IV, V; Petites
légendes n° I; la Dent de Gargantua, où il absorbe une flotte en-
tière) se retrouve souvent.
Bourquelot le connaissait, et il le cite en ces termes sans en
indiquer la provenance :
« On dit aussi que Gargantua se désaltérant au
bord de la mer, avala par mégarde un gros navire
HN HAUTE-BRETAGNE 35
qui voguait à pleines voiles. Cette masse tenait à
l'aise dans la vaste capacité de son estomac, mais
le géant ne pouvait digérer le bois du navire. Il
manda donc le médecin et lui déclare qu'en buvant
il avait avalé une egriesnasse (grenasse, petite
graine), qui le gênait beaucoup. Tous les vomitifs
ayant été employés sans succès, le médecin prit le
parti d'aller reconnaître sur les lieux la cause
du mal ; il trouva le navire dans l'estomac de
Gargantua , le coupa en morceaux , retira les
fragments et le malade fut guéri. «
Dans une petite légende bretonne qu'on trouvera plus loin,
Gargantua avale aussi des navires. Le même exploit lui es:
attribué en Poitou, en Berrj-, en Languedoc, en Provence, etc.
Quand il les a avalés, il croit que ce sont des mouches (cf.
les contes déjà cités), ou des graines (cf. Bourquelot).
Dans ce conte-ci seulement il est question de navires pris
sous le bras; m.-iis, d'après un fragment recueilli à Matignon,
Gargantua un pied sur Saint-Cast, et l'autre sur Saint- Malo,
pissait dans la mer, et coulait les navires qui lui déplaisaient, et
principalement les bateaux jaguens qu'il ne pouvait souffrir,
parce qu'ils sentaient la raie pourrie (cf. le conte n° L)
Aux enjambées gigantesques du présent conte, il convient
d'ajouter celles non moins grandes des n°5lll, IV, V, VIII; des
Peiiles légendes no= I, II, IV, V, VI.
C'est un des traits que la tradition lui attribue le plus fré-
quemment ( cf. M"= de Cerny, Bourquelot, Gargantua en Vendée,
36 GARGANTUA
Languedoc, Picardie, Bourgogne, Orléans, Normandie, Provence,
Corse).
J'ai aussi ouï dire à Saint-Cast que Gargantua alla de la
pointe de l'Isle à Ouessant en deux ou trois enjambées, et
qu'arrivé dans cette île, il y jeta aussi une pierre.
Les enjambées énormes se trouvent dans Rabelais : « Après il
s'en partit (de Valence en Dauphiné) et en trois pas et un
sault vint à Angiers. » Liv. II, chap. V; mais ici il s'agit non
de Gargantua, mais de Pantagruel. Dans les Grandes Chroni-
ques on dit : « Au regard de monsteure quoi qu'on en die, 11 re-
fusa de en prendre, à cause que il alloit bien à pied ; car en
trente pas il faisoit autant de chemin que ung poste eust sceu
faire à quatre chevauchées avecques ung bon cheval. »
Les repas pantagruéliques se retrouvent dans les n"* III,
V, VIII; dans les Pelites légendes n»' II, IV, V, VI; dans
Thomas de Saint-Mars ; Gargantua en Franche-Comté, Gas-
cogne, Nivernais, Bourgogne, Picardie.
D'autres rochers, parfois des montagnes sont le résultat de
ses déjections (cf. le conte n° III ; Thomas de Saint-Mars, le Géant
du Mont Corneille ; le conte picard n° I ; Gargantua on Bourgogne,
etc.), mais dans le conte picard seul il est question de la mau-
vaise odeur qu'elles répandaient dans le pays.
Dans le conte n" III, il est parlé de ses sabots (cf. ceux dont la
boue forma une butte à Chalautrc-Ia-Grande (Seine-et-Marne),
et Garganiua en Bourgogne, voy. aussi la légende nivemaise,
où une bonne femme se chauffe pendant sept ans avec les débris
d'un de ses fagots.)
w
EN HAUTE-BRETAGNE 37
m
GARGANTUA FILLEUL DES FEES
jL était une fois un homme et une femme
qui n'avaient point d'enfant et ils en
étaient bien marris. Un jour une vieille
fée vint les voir et leur dit de ne pas se désoler,
qu'ils auraient un garçon si grand que jamais on
n'aurait vu son pareil, et elle leur recommanda de la
prévenir quand il naîtrait. Ils n'y manquèrent pas,
et ils invitèrent au baptême d'autres fées qui
chacune lui firent un don. La vieille fée le nomma
Gargantua, et elle dit qu'il passerait sur mer
comme sur terre sans se noyer.
Gargantua grandit, et quand il eut seize ans, il
lui prit envie de voyager ; il était plus haut qu'un
chêne, et comme il cherchait un bâton, il vit un
grand pilier de pierre qui était planté dans la
terre :
— Voilà, dit-il, une canne qui est bonne pour
moi.
Il la prit à la main, et quand il trouvait les
sentiers trop étroits, il cassait les arbres avec sa
38 GARGANTUA
canne comme les enfants qui étêtent les ronces
avec leur gaule.
Il alla à Jersey et il ne mit pas grand temps ; il
faisait dix lieues à chaque enjambée, et pour ne
pas mouiller ses culottes , il lui suffisait de se re-
trousser jusqu'au genou. Quand il y fut, tous les
habitants s'attiraient pour le voir ; jamais ils
n'avaient vu personne de sa taille ; mais il y en
avait qui riaient. Cela déplut à Gargantua qui
leur dit :
— Est-ce que vous croyez que je suis venu ici
pour servir de risée au monde?
Il se mit à frapper la terre du pied, et les Jersiais
lui crièrent :
— Ne nous faites pas de mal, Gargantua ; nous
vous donnerons tout ce que vous voudrez.
Il dit qu'il fallait lui apporter pour son dîner
cent cinquante bœufs , deux cents moutons , et
cent barriques de vin. Il prenait les barriques
entre le pouce et les doigts et il les vidait par la
bonde; à chaque coup de fourchette, il piquait un
bœuf et le mangeait en une ou deux bouchées.
Les Jersiais s'ébahissaient, car jamais ils n'avaient
vu manger de si grand appétit, et quand il quitta
leur île, ils furent bien contents.
EN HAUTE-BRETAGNE 39
Il revint en Bretagne, et comme il s'en allait
tranquillement, il vit une bonne femme qui ra-
massait des branches mortes :
— Vous êtes bien sotte, lui dit-il, de vous
amuser à serrer des petites branchettes; si j'étais à
votre place, ce seraient les arbres que je prendrais
pour ma fouée.
— C'est que je ne peux ramasser que les petites
branches, répondit la bonne femme.
— Laissez-moi faire, dit Gargantua.
Il se mit à frapper sur les arbres avec sa canne
et ils volaient en morceaux; mais les branches
tombaient auprès de la bonne femme qui avait
peur d'être écrasée, et s'écriait :
— Arrêtez, vous allez me tuer, en voilà assez.
Gargantua fit un paquet des arbres qu'il avait
abattus, et les porta jusqu'à la maison de la bonne
femme, et comme il avait chaud, elle lui dit :
— Vous allez bien boire un coup de cidre
maintenant ; tenez, voilà une moque, allez vous ra-
fraîchir dans notre cellier.
Mais au lieu de tirer la moque par le petit fosset,
Gargantua prit la futaille de cidre et la vida par la
bonde, puis il s'en alla. Quand il fut parti, la
bonne femme eut soif à son tour, mais quand elle
40 GARGANTUA
alla pour tirer du cidre, il n'en restait plus une
goutte dans le tonneau.
— Qu'est-ce qu'est devenu mon cidre, dit-elle?
Ah! l'infâme (i), il l'a tout bu!
En se promenant, Gargantua vint à Saint-Cast ;
arrivé au Bé, il sentit dans son soulier quelque
chose qui le gênait ; il en retira un gravier qui est
le rocher du Bé ; il se remit en route, et en pas-
sant par la baie de l'Isle, il eut mal au ventre; il
s'accroupit, et à l'endroit où il s'était arrêté il
laissa le rocher de Becrond.
Il était mal en train ce jour-là, car il eut aussi
mal au cœur et vomit le rocher de Canevet.
Comme il avait chaud, il ôta son chapeau pour
s'essuyer le front, et il laissa tomber dans la mer
deux pierres qu'il y avait ramassées parce qu'il les
trouvait jolies. Elles sont encore là aujourd'hui, et
c'est la Grande et la Petite Feillâtre.
Quand il arriva à la pointe de l'Isle, il vit une
bernache qui volait sur la mer ; il prit un caillou
pour la tuer ; mais il ne le lança pas assez loin,
puisqu'il tomba sur la Basse à Chiambrée, où il
est encore ; il en jeta un second qui n'atteignit pas
non plus la bernache, c'est le Petit-Bourdineau,puis
(i) Le gourmand.
EN HAUTE-BRETAGNE 41
un tioisicme qui est le rocher du Grand-Bourdi-
neau (i).
Un jour, il eut envie de retourner à Jersey pour
se régaler ; il mit un pied sur le château de la Latte
et l'autre sur Saint-Malo. Il se pencha pour boire
et avala un navire de guerre. Les gens du navire
ne sachant où ils étaient, se mirent à tirer le
canon. En entendant ce bruit, Gargantua se
disait :
— Qu'est-ce que c'est donc que ces petites
guibeites (::) qui bourdonnent dans mon ventre?
Mais un peu avant d'arriver à Jersey, le navire
le gêna, et il le rejeta à la mer, en fort mauvais
état.
Après s'être régalé à Jersey, il s'en revint à
Plévenon, et, comme il avait de l'argent, il acheta
un carosse à deux chevaux; mais c'était pour ses
parents, car il n'aurait pu entrer dedans.
Quand le bonhomme et la bonne femme vou-
laient aller à la messe, il en mettait un dans cha-
cune de ses poches, et il venait les déposer douce-
ment auprès du porche de l'église.
(i) Tous ces rochers sont aux environs de Saint-Cast ; dans un
autre de ses voyages, il lança encore un caillou pour tuer une
bernache, c'est l'Ile Agot.
(2) Moucherons.
42 GARGANTUA
Il laissa à Plévenon un de ses sabots qui était
un peu fendu, et les habitants eurent de quoi se
chauffer pendant trente ans avec les morceaux.
Il piqua sa canne auprès du château de la Latte,
en disant :
— Tant que le monde sera monde, elle y
restera.
Et de fait, on l'y voit encore.
(JZottté en iSSo, par François Marquer de
Saini-Casi, mousse, âgé de ij ans").
Cette canne que Gargantua pique en terre est un menhir dont
il a été déjà question.
D'après un autre récit, Gargantua arrivé sur le rocher plat où
le menhir est enfoncé, fit un effort considérable pour s'élancer
jusqu'aux îles Chausey, à 30 ou 40 kilomètres de là; sous cet
effort, ses pieds se sont gravés sur le rocher, et la pierre
longue qu'il tenait à la main pour lui servir de canne s'enfonça
dans le rocher oi"i elle s'est brisée. C'est ce fragment de bâton
que l'on voit encore.
(Communiqué par M. E. de la Chenelière).
Les similaires de la fée qui annonce à des parents longtemps
privés d'enfants qu'ils vont en avoir, se retrouvent dans nombre
de légendes ; mais à ma connaissance le présent conte est le
seul de la série gargantuesque où elle figure.
Pour la canne, qui ici est un pilier de pierre, probablement
un menhir, comme dans la note communiquée par M. de la
Chenelière, voir le commentaire du conte no I.
EN HAUTE-BRETAGNE 43
Bourquelot (cf. Gargantua en Orléanais'), raconte en abrégé
une légende beauceronne où Gargantua, comme ici, ramasse du
bois pour une bonne femme ( cf. aussi la légende niver-
nalse, p. 205).
L'épisode des pierres jetées par le géant pour atteindre la
bernache est aussi populaire à Saint-Jacut ; d'après les Jaguens,
c'est ainsi que Gargantua aurait jeté l'île Agot à la place où
elle se trouve maintenant.
Pour l'origine des rochers, voyez le commentaire du n° II,
ainsi que pour les enjambées, les navires avalés, les sabots, etc.
La canne plantée, pour servir de monument, se retrouve dans
le n» I.
Le dénombrement des bœufs et des moutons figure dans les
Grandes Chroniques, dans la vie du fameux Gargantuas, et aussi
dans l'explication de l'image d'Épinal qu'on voit encore sou-
vent dans les fermes et qui se vend toujours.
IV
GARGANTUA A PARIS ET EN ANGLETERRE
iL était une fois un homme et une femme
qui eurent un petit garçon, et il lui don-
nèrent le nom de Gargantua.
Quand l'enfant eut dix-huit ans, il était grand
comme jamais on n'avait vu personne; il résolut
d'aller faire son tour de France. Il partit de Plé-
44 GARGANTUA
venon, qui était le lieu de sa naissance, et se mit
en route pour Paris. Quand il y fut arrivé, tout le
monde sortait des maisons pour le voir. Il était si
grand, qu'il était quarante fois plus haut que les
plus hautes maisons de Paris. Le roi de France qui
voulait voir ce grand homme, dont il avait en-
tendu parler, lui fit dire de venir chez lui; mais
Gargantua ne put entrer chez le roi.
Le roi sortit du palais et dit à Gargantua de lui
raconter toute sa vie et de lui parler de toutes les
choses qu'il avait vues. Gargantua se tourna vers
le roi, et lui dit :
— Non loin de Rennes, j'ai vu plus de qua-
rante ouvriers occupés à ôter la selle d'un cheval ;
j'ai vu encore une mât (amas) de beurre qui était
plus haute que vingt maisons les unes sur les
autres ; un champ rempli de peux (bouillie de blé
noir), et plus de vingt chevaux qui venaient les
manger avec des cuillers.
Le roi s'aperçut que Gargantua s'amusait à lui
faire des menteries, et il commanda d'empri-
sonner ce grand menteur. Mais comme les gardes
voulaient l'enchaîner, car il n'y avait à Paris
aucune prison assez grande pour l'enfermer, Gar-
gantua se retourna vers le roi et l'avala ainsi que
EN HAUTE-BRETAGNE 4S
vingt de ses gardes ; puis il tourna le dos pour
s'en aller. Il fut poursuivi; mais en deux enjam-
bées, il retourna à Plévenon.
Il y resta un jour, et remit à ses parents l'argent
qu'il avait gagné. Le lendemain il alla sur le fort
La Latte où ses ennemis l'attendaient : il en avala
quarante, puis, d'une enjambée il passa à Jersey.
Il visita par mer les îles de l'Angleterre, et
supa (avala) un jour trois vaisseaux de guerre. Il
alla à Londres où il épousa la reine; mais au bout
d'un certain temps, il se fatigua de vivre en An-
gleterre et il déplanta une colonne pour lui servir
de bâton. Comme sa femme ne voulait pas le
suivre, il l'avala, et quand on lui demandait ce
qu'il avait fait de sa femme, il disait : Elle est
dans mon ventre.
Il revint à Plévenon, et, à grands coups de
canne, il déplanta une forêt qui était auprès du
fort La Latte. Il planta ensuite son bâton auprès,
et donna un coup de pied sur un rocher où il
resta marqué.
Trois jours après il mourut.
(Conlé en iSSo, par Marie Marquer, de Saint-Casi,
âgée de 48 ans).
46 GARGANTUA
Dans ce conte se trouve un épisode, celui des mensonges que
Gargantua débite au roi de France, qui montre que dans les
aventures du géant on a intercalé un fragment d'un autre cycle
(cf. sur les mensonges: Le Berger qui épousa la fille du roi, dans
mes Contes pop., 2= série n" XXXV, et dans la Littérature orale
de la Haute-Bretagne, p. 389, Les Menterics. Ce jeu d'esprit A
beaucoup de succès à la campagne).
La forêt déplantée à coups de canne, et qui pourrait bien être
une allusion vague à la destruction par la mer de la forêt de
Scissy, se retrouve dans les n^^ I et VII. Sur le mariage de
Gargantua, cf. M"" de Cerny; sur les enjambées, cf. le com-
mentaire du conte n" II; sur les pieds marqués, celui du n° III;
sur les objets avalés le commentaire du n° I, et M"« de Cerny.
GARGANTUA A PARIS. — LE DLABLE LE TRO.MPE
NE fois Gargantua était écalé sur la mer et
était à boire dedans, il vint un vaisseau
et il l'avala. Quand il eut bu, il alla vers
Paris et il était à cheval sur une jument. Ils se
mirent à pisser tous deux et ils pissèrent tellement
que tous les habitants de Paris disaient « Pari,
que nous allons être noyés. » C'est depuis ce
temps que Paris porte ce nom-là, car les habitants
}:\ HAUTE-BRETAGNE 47
disaient toujours : « Pari, Pari que nous allons
être noyés. »
Un autre fois il était encore à boire dans les en-
virons de Saint-Jean-Baptiste, vers le Mené. —
Près de là il y avait une assez grande vallée en-
caissée entre deux collines, et au milieu coulait une
rixière. Gargantua eut soif, il mit ses deux mains
sur deux rochers qui étaient l'un sur une colline
l'autre sur l'autre. On dit que les formes des deux
mains y sont restées.
Un autre jour il avait défié le diable de porter
un faix de bois aussi gros que lui. Tous les deux
allèrent dans une forêt, Gargantua arracha sept
chênes et les mit tous bout à bout et puis les
tordit.
Le diable lui demanda ce qu'il voulait faire de
cela :
— C'est, répondit Gargantua, une hart que je
tors.
— Est-ce que tu vas mettre du bois plein là
dedans? demanda le diable.
— Oui sûrement, dit Gargantua.
Le diable, voyant qu'il avait affaire à plus fort
que lui, laissa Gargantua tout seul.
Mais un autre jour, il fit un autre pari : Gar-
48 GARGANTUA
gantua gagea avec lui qu'il aurait bien fourni une
barrique de son sang. Gargantua se mit à cracher le
sang; mais il ne put remplir la barrique : il s'en
fallait un litre. Gargantua mourut au bout de son
sang; s'il s'était fait saigner au bras, il aurait pu
sans se donner tant de mal en fournir plusieurs
barriques.
{Conté en tSSi, par J. M. Comaalt, de Goiiray).
Sur l'épisode des vaisseaux avalés, cf. le conte n" II et le
commentaire.
La grande pisserie de Gargantua et de sa jument se retrouve
en Bourgogne et en Poitou ; elle figure aussi dans Rabelais ;
mais la jument pisse en une circonstance, ch. XXXVI, et Gar-
gantua dans l'autre, ch. XVII.
Quand à l'étyraologie de Paris, fondée sur un jeu de mots,
elle rappelle le souvenir du ch. XVII du Gargantua de Rabe-
lais.
L'empreinte des mains a pour similaire les autres empreintes,
et surtoat celle du pouce (cf. ci-après Gargantua en Tou-
raine').
Le pjri avec le diable a plusieurs similaires dans la légende
gargantuesque. L'artifice employé par Gargantua se retrouve d.ans
plusieurs contes; mais généralement, c'est un enfant qui en
impose ainsi à un géant.
Dans une petite légende qu'on trouvera plus loin, Gargantua
meurt aussi au bout de son sang; seulement c'est parce que le
diable avait fait de l'auge qu'il s'agissait de remplir une sorte
de tonneau des Danaïdes.
EX HAUTE-BUETAGNE 49
VI
GARGANTUA MARIM
^ARGANTUA avaix toujours eu envie de navi-
guer; mais il arriva jusqu'à l'âge de cent
ans sans avoir pu trouver un navire assez
grand pour le porter.
En ce temps-là la baie de la Fresnaye était une
forêt, et elle était remplie d'arbres depuis le Fort
La Latte, jusqu'au Port-à-la-Duc. Gargantua ar-
racha tous les arbres, et il se fit construire un
vaisseau si vaste que jamais on n'avait vu son
pareil. Il jaugeait plus de dix mille tonneaux et il
avait une mâture à l'avenant : dans chaque mât il
y avait deux ou trois villes qui étaient placées sur
les hunes, et dans les pouhes il y avait des au-
berges. Quand un matelot montait dans les per-
roquets pour prendre un ris, il faisait un voyage
si long qu'en descendant il avait la barbe grise.
Dans le haut de la flèche de cacatois, il y avait un
débit de tabac, et celui qui le tenait y fit sa for-
tune.
Un jour qu'il faisait mauvais temps, le vaisseau
4
SO GARGANTUA
démâta de son grand mât, et comme il n'y avait
pas de mât de rechange à bord, Gargantua se mit
debout pour servir de grand mât. Le vaisseau
mettait sept ans à virer de bord.
Mais Gargantua se fatigua de servir de mât, et
de porter la voilure ; il se décida à revenir à Plé-
venon, où il débarqua, et jamais depuis il n'a
voulu naviguer.
{Coiilé en iSSi, par Rose Renaud, de Saint-Casl).
L'allusion à la forêt de Scissy est ici assez transparente ; le
souvenir n'en est point d'ailleurs perda dans le pays, ainsi que
le prouvent deux légendes que j'ai rapportées, p. 362 et sui-
vantes, t. I, des Traditions et Superstitions de la Haute Bretagne.
Le vaisseau géant est populaire parmi les matelots ; il porte
habituellement le nom de Grand-Chasse-Fotftre, et les traits
principaux du présent conte s'y retrouvent avec un grand luxe
de détails.
VII
LES AVENTURES DE GARGANTUA
A mère de Gargantua était une femme très
^,-^.,, puissante ; un jour que la neige était
haute, elle dit : On ne voit plus rien,
mais je sais à peu près où est mon clocher, je
vais le trouver.
EN HAUTE-BRETAGNE 51
Voili la bonne femme de chercher avec son
bâton ; tout d'un coup elle l'attrapa par le haut,
mais elle le prit si rudement qu'elle le fit pencher ;
c'était celui de Mézières, et c'est depuis ce temps
qu'il est tout de travers.
Gargantua grandit, et sa mère qui n'était pas
riche, ne pouvait le nourrir parce qu'il mangeait
trop. Un matin il partit en service pour gagner
sa vie.
Il passa par un village où il y avait une bonne
femme qui faisait de la galette.
— Donnez-moi un peu de galette, la bonne
femme, dit Gargantua.
— Ali ! répondit-elle, moi qui ai du monde à
travailler dans les champs, et qui n'ai quasiment
rien à leur donner. Si encore j'avais du bois, je
pourrais leur faire quelque chose.
— II ne vous manque que cela, dit Gargantua,
je vais aller en quérir.
Il partit pour la forêt, et prit par la coupelle les
plus beaux chênes qu'il put trouver ; il les arracha
de terre et les apporta sur son dos. Quand la
bonne femme vit ce grand tas de bois, elle
dit :
— Bon, mon gars ; tiens, voilà une bonne
5 2 GARGANTUA
écuellée de lait ribot (i) et de la galette dedans.
Mais Gargantua ne la trouva pas assez grande ;
il prit toute la hèchée (2) de galette et la mit dans la
baratte qui était pleine de lait, et il se pressa tel-
lement qu'il avala baratte et tout, tant il était
gourmand.
Il continua sa route et se gagea chez un gros
fermier ; mais quand son bourgeois vit comment
il mangeait, il dit qu'il ne pourrait sujSire à le
nourrir.
— Ne t' afflige pas, répondit Gargantua, je vais
aller te chercher de l'argent.
Il prit une charrette attelée d'un harnois de trois
chevaux et vint en enfer pour chercher de l'argent.
Quand les diablotins virent arriver Gargantua,
ils prirent leurs fourches de fer et essayèrent de
le tuer ; mais Gargantua leur arracha leurs
fourches, et les frappa si fort avec qu'ils ne
savaient où se fourrer. Ils couraient de tous côtés
dans l'enfer en criant :
— Que veux-tu ? Que veux-tu ?
— Une charretée d'argent, répondit Gargantua.
(i) Lait barratté.
(2) Tout ce qui se trouvait sur la table, sur la hèche ou sorte
de gril en bois sur lequel on la pose.
EN HAUTE-BRETAGNE
— Prends, dirent les diables.
Quand la charrette fut chargée, les diables
riaient de lui.
— Vous riez de moi, dit Gargantua, mais
prenez garde , vous n'allez pas rire tout le
temps.
Comme les chevaux ne pouvaient démarrer sa
charrette, il prit les diables et les y attela. Quand
ils ne marchaient pas droit, il les aiguillormait
avec leurs fourches.
Lorsqu'il fut arrivé dans la cour du fermier,
il dit :
— Hé ! venez m'aider à dételer.
— Qu'est-ce que ce garçon-là, disait le fermier :
c'est le diable. Dételle ton harnois toi-même.
D'où viens-tu?
— De te chercher de l'argent en enfer, répon-
dit Gargantua.
Il laissa là sa charretée et se remit en route.
Il arriva chez une autre bonne femme qui
faisait de la galette ; il prit aussi la héchée et la mit
tout entière dans la barattée de lait.
— Que vais-je donner à mon monde, s'écria la
bonne femme, moi qui ai mon homme et bien
d'autres à travailler dans les champs?
54 GARGANTUA
— Où est votre mari, bonne femme? dit Gar-
gantua, je vais lui parler.
— Dans ce champ là-bas.
Gargantua alla trouver le fermier et lui dit :
— Ne vas pas manger à ta maison, j'ai bu tout
le lait et mangé toute la galette ; ainsi ne gronde
pas ta bonne femme.
Le fermier en colère prit la chaîne de la charrue
pour frapper Gargantua.
— Tu ne tappes pas fort, toi garçon, dit Gar-
gantua.
Il prit par la queue le plus gros cheval de l'at-
telage, et il voulut frapper le fermier avec : mais
celui-ci eut peur et se mit à fuir.
*
* *
Gargantua repartit encore, emportant sa barre
de fer qui pesait quatre ou cinq cents livres, et
était emmanchée dans la bonde d'une barrique
pleine d'or.
Tout en marchant, il rencontra un confrère —
c'était un autre géant ; — ils luttèrent pour voir quel
était le plus fort, mais c'était Gargantua qui avait
toujours, le dessus.
EN HAUTE-BRETAGNE 33
— Viens avec moi, dit Gargantua, nous
sommes à peu près de la même force.
Un peu plus loin, il trouva un autre grand
homme qui était sur une montagne de plus de
trois cents pieds de haut. Il jouait au palet avec
des meules de moulin et il s'appelait Grille-Mous-
tache.
Il vit Gargantua qui portait sur son épaule une
barrique d'or, dans la bonde de laquelle était
passée une canne de cinq cents livres.
— Tiens, dit Grille-Moustache, voilà qui est
fort.
Il lança sa meule dans la barrique d'or de Gar-
gantua pour la faire tomber par terre ; mais il la
manqua, et Gargantua lui dit :
— Tu perds ton palet, toi, garçon.
Et avec une seule main, sans même décharger
sa barrique, il renvoya le palet à Grille-Mous-
tache.
— Tu es bien fort, dit Grille-Moustache ; si tu
veux, nous allons lutter ensemble.
— Voyons, répondit Gargantua.
Ils se colletèrent pendant quelque temps ; mais
Gargantua fut encore le maître. Il dit à Grille-
Moustache :
$6 GARGANTUA
— Nous sommes à peu près de la même force,
viens avec moi.
En se promenant ils arrivèrent à un château
où demeuraient des nobles qui avaient préparé un
grand festin. Ils étaient sur le point de se mettre
à table quand ils aperçurent ces trois grands
hommes. Ils eurent peur et partirent, laissant
la table toute servie.
Les trois géants mangèrent le repas, puis quand
ils eurent fini, ils se dirent :
— Les nobles ont eu peur de nous, il faut voir
où ils se sont cachés.
Ils cherchèrent longtemps et finirent par les
découvrir dans un souterrain.
Gargantua se fit descendre jusqu'au fond dans
un panier, et pour faire voir qu'il y était, il
secouait la corde. Quand il fut rendu au fond, il
rencontra deux jeunes filles et leur mère ; il en
mit une dans le panier et secoua la corde pour
dire de le remonter ; il fit monter de même
la seconde, mais les géants partirent avec elles,
laissant Gargantua dans le souterrain seul avec la
bonne femme qui était couchée dans le lit.
EN HAUTE-BRETAGNE 57
Gargantua rencontra dans le souterrain un vieil
aigle qui lui dit :
— Si tu veux me donner à manger toutes les
fois que je ferai « hame ! » en ouvrant le bec, je
vais te remonter.
Gargantua ramassa tout ce qu'il put trouver de
vivres, et il en avait une bonne charge ; mais
malgré cela, il les épuisa, et comme l'oiseau
ouvrait le bec en faisant « hame 1 » il fut obligé
de lui donner un morceau de son bras.
Gargantua continua son chemin ; il arriva à la
maison d'un bonhomme qui était grabataire ; il
vit au pied du lit un sabre qu'il se mit à regarder.
— Tâche de ne pas toucher à ce sabre, dit le
bonhomme, car il coupe à sept lieues.
— Si cela me plaît, je le prendrai, répondit
Gargantua.
Il saisit le sabre, tua le bonhomme et s'empara
de sa fortune.
Et moi qui fus à son enterrement, on me donna
pour remerciement un coup de pied dans le coude
et je clochai d'un genou. Je m'en vins avec cela
bien contente, et il ne m'en fallut pas davantage.
(Conté en iSSi, par Marie Huchel, d'Ercé, couturière, âgée
de 1/ ans ; elle a tntendu ce conte à Gosné, commune
voisine oit elle avait été coudre).
58 GARGANTUA
Dans ce conte, où se rencontrent des éléments assez confus
et empruntés à d'autres cycles légendaires, se retrouvent l'ap-
pétit du géant (cf. le commentaire du n° II) ; la pesante barre de
fer ; les chênes arrachés, qui ont déjà figuré dans d'autres
contes (cf. le commentaire du noIII).
Ici sa mère est, comme dans Rabelais, une géante, et tord un
clocher avec son bâton ; en d'autres contes (cf. Normandie
et Corse) c'est son fils qui arrache les clochers.
Gargantua, comme Hercule descend aux enfers, mais c'est
pour y chercher de l'argent. Cet épisode se retrouve dans un
autre conte que j'ai recueilli en Haute-Bretagne, L'Enfant vendu
au diable, i'= série, n° XXIX, ainsi que les diables attelés.
La barre de fer emmanchée d.ms une barrique d'or a pour
similaire le mât de Pantagruel qui, lui, est emmanché dans vine
barrique de sel (cf. Rabelais, liv. II, ch. XXVIII).
A partir de cet épisode, c'est en quelque sorte un autre conte
qui commence, Gargantua rencontre les hommes forts, court
avec eux des aventures et descend dans un souterrain où il dé-
livre des princesses, et d'où il remonte sur la terre porté par un
aigle vorace. Ce cycle de contes est l'un des plus répandus non
seulement en Haute-Bretagne (cf. Le Capitaine Pierre, 1'= série,
n° VI ; Petite Baguette, 2= série, n° XXVI ; Jean de l'Ours dans
la Littérature orale') mais dans toute la France. (Cf. le commen-
taire de la Littérature orale, p. 86, Jean de l'Ours et Hamalau
conte basque publié par Cerquand où se retrouvent plusieurs
épisodes de celui-ci.) Le sabre qui coupe à sept lieues, se re-
trouve aussi dans d'autres contes (cf. La Princesse aux pêches, i"
série, n° XIII).
■%:
EN HAUTE-BRETAGNE 59
VIII
GARGANTUA FILLEUL DE LA REINE DES FÉES
|L y avait une fois à Plévenon, un homme
et une femme qui vivaient au temps des
fées et qui étaient bien vus d'elles. Tous
les premiers dimanches du mois, ils étaient invités
à aller dîner avec elles dans la houle (grotte) de
Poulifée.
Un dimanche, la reine des fées demanda à la
femme d'être marraine de l'enfant qu'elle portait ;
celle-ci accepta de grand cœur, et quelques mois
après elle accoucha d'un garçon ; aussitôt elle
envoya son mari prévenir la reine des fées de
Poulifée. La reine se hâta de venir et elle amena
avec elle pour faire le baptême, un prêtre de
la houle, car elle voulait que son filleul fut
baptisé à la mode des fées. On trouva un parrain
à Plévenon, et l'enfant reçut le nom de Gargantua.
La fée accorda à son filleul le don de la force, et
elle lui mit au doigt un anneau d'or en disant :
— Par cet anneau, jamais tu ne périras.
Puis elle s'en retourna d la houle avec son
prêtre.
Gargantua grandit vite : à cinq ans, il était
6o GARGANTUA
aussi fameux et aussi fort qu'un homme de grande
taille. Il s'embarqua à bord d'un vaisseau et il
gagna beaucoup d'argent. Quand au bout de
dix ans de navigation il revint chez lui, il était si
gros et si grand qu'on ne trouvait pas dans le pays
assez de tailleurs pour lui faire un habit en trois
jours, ni assez de cordonniers pour lui fiiire des
souliers. Il ne pouvait non plus trouver de cha-
peau à sa mesure, et il fut obligé d'aller à Paris
pour pouvoir se vêtir.
Il entra à quatre pattes, en se faisant le plus
petit qu'il pouvait, dans la boutique d'un maître
tailleur, et il lui demanda s'il voulait lui faire un
habit. Le tailleur répondit que oui, et il sortit dans
la rue pour lui prendre mesure. Mais quand il vit
Gargantua debout, il fut bien étonné, quoiqu'il
eut entendu parler de sa grande taille. Lorsqu'il
eut pris sa mesure, il lui promit de faire son habit
en trois jours, et, comme il n'avait que cent quatre-
vingts ouvriers, il alla dans un autre atelier de-
mander deux cents autres ouvriers. Ils s'em-
ployèrent tous de leur mieux, et malgré cela, ils
eurent bien de la peine à finir l'habit en trois jours.
Gargantua, ainsi vêtu, alla chercher une paire
de souliers qu'il avait recommandée, et qui fut
EN HAUTE-BRETAGNE 6l
faite en quatre jours par soixante-dix cordonniers.
Pour son chapeau, soixante chapeliers s'y em-
ployèrent pendant quatre jours entiers.
Quand Gargantua eut son habit, le tailleur lui
demanda de l'argent ; mais il venait de payer son
chapeau et il ne lui restait plus rien en bourse.
Il prit dans sa poche une petite brosse et la passa
sur la bague, en disant :
Par la vertu de mon anneau,
Que j'aie de l'or plein mon chapeau.
Aussitôt son chapeau fut plein d'or et il paya
le tailleur. Il alla aussi chercher ses souliers qu'il
paya généreusement ; puis il s'habilla, mit ses
souliers dans ses pieds (sic) et son chapeau sur sa
tête et alla voir l'exposition qui avait lieu à Paris.
Quand les gens qui étaient à la visiter le virent,
ils crurent que c'était le diable et ils s'enfuirent
à toutes jambes ; il n'y eut que le roi qui y resta
et le fit prendre par ses troupes.
Gargantua eut peur ; mais se souvenant de ce
que lui avaient dit ses parents quand il les quitta
pour venir à Paris, il frotta sa bague avec sa
Brosse, en disant :
Qu'il sorte de ma bague des soldats,
Pour mt défendre des troupes du roi.
.62 GARGANTUA
Aussitôt, une armée de tous petits hommes
sortit de l'anneau et massacra les troupes ainsi que
le roi, puis elle l'écorcha vivant et elle rentra dans
l'anneau. Gargantua s'enfuit à Brest. Là, il fut
pris pour le service et mené à bord d'un grand
vaisseau, par quatre gendarmes qui l'attendaient
depuis deux jours. On le mit en prison pour le
punir de son retard.
Mais le vaisseau était trop chargé et on fut
obligé de débarquer Gargantua. On voulut encore
le mettre en prison, mais il dit en montrant ses
dents : « Si vous ne me laissez pas tranquille,
je vous mange. » Alors les gendarmes eurent
peur ; mais ils allèrent chercher leurs camarades
qiii vinrent et le prirent, le menèrent en audience,
et il fut condamné à être fusillé pour avoir fait
écorcher le roi de France.
Quand vint le jour où Gargantua devait être
fusillé , il frotta encore sa bague, et il en sortit
des soldats qui massacrèrent les gendarmes, puis
il sortit de Brest. Sur la rade de ce port, venait
de mouiller un vaisseau de guerre; Gargantua
ayant soif voulut boire dans la mer, et il avala
le vaisseau sans plus de difficultés que si c'eût été
une pierre de sucre. Il partit pour Plévenon. En
EN HAUTE-BRETAGNE 63
passant la mer, une pierre entra dans une de ses
bottes et quand il fut au Cap, elle le gênait ; alors
il se déchaussa et trouva une petite pierre qu'il
prit entre deux doigts et jeta à la mer. C'est elle
qu'on appelle aujourd'hui VAmas.
Il continua sa route; mais depuis qu'il avait
avalé le vaisseau, il était mal à l'aise; les matelots
criaient dans son ventre, se disputaient et lui
donnaient des coups de sabre. Ils mirent même le
feu à la poudrière et le navire sauta avec grand
bruit. Gargantua s'écria :
— Voilà un petit routon (rot) qui m'a fait du
bien. Il vomit les débris du vaisseau, ainsi que
les hommes qui se noyèrent presque tous.
Quand il arriva au fort La Latte, il donna un
coup de pied sur un rocher qui touchait la terre
ferme, et il en sépara un gros rocher qu'on appelle
la Latte.
A Plévenon, il trouva que sos parents étaient
morts, et voyant qu'il était seul, il alla à Poulifée
demeurer avec sa marraine la fée, et depuis il y est
toujours resté.
Et ni, ni,
Mon petit conte est fini.
(Conté m jSSî, par François Marquer, de Saint-Cast,
mousse, agi de quinze ans").
64 GARGANTUA
Ce conte montre Gargantua entrant dans le cycle des fées des
houles. Ses parents sont invités à dîner avec les fées dans leur
grotte (cf. La Houle de Poulifée dans ma Littéralure orale, p. i6);
sa maTaine est la reine des fées (cf. 2= série la Mort des fées) qui
lui fait des dons.
Quand au prêtre de la houle, c'est la première et unique fois
que j'en retrouve la trace en Haute-Bretagne; mais les Morgans
de l'ile d'Ouessant avaient des églises sous la mer et des prêtres
(cf. Luzel, Les fées des houles et les Morganed dans les Mémoires
de la Soc. arch. du Finistère, t. IX, p. 77).
L'Anneau magique figure dans un grand nombre de contes de
pays très variés.
Pour la dimension des habits du géant et le nombre des ouvriers
employés, cf. le commentaire du n° I. Une énumération semblable
se trouve aussi dans Rabelais.
En d'autres contes, cf. n°^ I et V. Gargantua va aussi à Paris,
et le roi veut le faire prendre, mais en vain, par ses troupes.
Dans les autres contes, il se délivre par sa propre force et non
par le secours des nains.
Comme ce récit est un conte de bord, il s'y trouve quelques
traits maritimes, simples soudures.
Les vaisseaux av.ilés ; le navire qui saute; l'Amas du Cap jeté,
se retrouvent en d'autres contes.
Le rocher séparé rappelle aussi Hercule ouvrant un passage
entre l'Europe et l'Afrique.
EN HAUTE-BRETAGNE 6s
IX
LES DEUX GARGANTUA
iL y avait deux frères Gargantua : l'un
était grand, mais bête; l'autre, plus petit
et pourtant de belle taille, était fin comme
tout.
Le grand Gargantua, dès qu'il était contrarié
ou contredit, menaçait de tuer tout le monde ;
mais il ne tua jamais personne.
Un jour que les deux frères étaient assis devant
une poëUe de bouillie qu'ils mangeaient avec des
pelles à inier le grain, le grand dit à son frère :
— Petit, je vais te donner ta part et faire aussi
la mienne; celui qui aura le premier fini aidera
l'autre à manger le reste.
Le petit Gargantua, qui connaissait la goinfrerie
de son frère aîné, s'empressa de prendre la part
qui lui revenait et de la vider dans un sac de cuir
qu'il suspendit à son cou et qui lui retombait sur
le ventre. Mais son frère s'en aperçut, et, suivant
sa coutume, menaça de le tuer.
— Je veux bien que tu me tues, répondit
5
66 GARGANTUA
l'autre ; mais c'est à la condition que tu m'attrapes
à la course avant que je sois rendu au Val-Joie (i).
Et pendant que le grand Gargantua serrait le
reste de la poêlée, le petit se mit à courir de
toutes ses forces vers le Val-Joie. Mais le sac de
bouillie ballottait sur son ventre et l'embarrassait
dans sa course ; il était sur le point de ne pouvoir
plus continuer, quand il aperçut un pâtour qui
avait son couteau attaché à sa boutonnière par
une grosse ficelle.
— Prête-moi ton couteau, dit-il au pâtour,
pour me dégêner.
Le pâtour tendit son couteau et le petit Gar-
gantua fendit son sac : la bouillie s'en échappa et
couvrit toute la teire aux environs; le petit Gar-
gantua ainsi tiré de peine, continua sa course de
plus belle et le pâtour se mit à se régaler avec la
bouillie.
Gargantua aîné survint et demanda au pâtour
ce qu'il faisait là.
— Ma fa, grand Gargantua, le petit vient de
passer par ici; il était gêné par la bouillie qu'il
avait mangée, et il m'a demandé mon couteau
(i) Hameau de Gahard.
EN HAUTE-BRETAGNE 67
pour s'ouvrir le ventre. Je me régale avec la bonne
bouillie qui en est tombée, et depuis ce moment
il court comme le vent.
— Je vais en faire autant, dit Gargantua;
moi aussi je suis gêné par la bouillie de mon
déjeûner; passe-moi ton couteau.
Gargantua se fendit le ventre ; mais il tomba
mort. Su cuiller est restée longtemps près du Val-
Joie.
(Recueilli à Gahard par M. Bélier).
Ce récit est le seul où il y ait deux Gargantua. Sauf la
grandeur des pirsonnages et le nom, ce conte, dans sa plus
grande partie, appartient au type des deux frères ou des deux
amis, l'un stupide et l'autre rusé, dont les aventures sont popu-
laires en Haute-Bretagne ( cf. i"' série, n° 55, Jean le Fin et
Jean le Fou) et en plusieurs au''es pays.
Le sac rempli de bouillie se retrouve avec quelques variantes
en d'autres contes populaires étrangers (cf. L. Brueyre, Jack et
les Géants ; Cavalius et Stephens, Le Pasteur et le Géant, La Lan-
terne d'or.)
Dans un autre conte gargantuin, n" V et dans la Pet. lég.
n" IX, le diable trompe aussi Gargantua et le fait mourir au
bout de son sang; ce sont les seuls récits où Gargantua joue
uu rôle stupide.
M!
68 GARGANTUA
X
GARGANTUA A KASADO
fel
I L y avait une fois, il y a bien longtemps,
bien longtemps, un géant qui s'appelait
Gargantua. C'était l'homme le plus fort
du monde.
Un jour qu'il se trouvait en Angleterre, il ne
savait comment faire pour passer en France, car
il n'y avait pas de vaisseau assez grand pour le
porter. Mais voyant la longueur de ses jambes, il
se décida à passer la mer à pied et il ne fut pas
longtemps à la traverser. Il prit terre entre
Plurien et la ville de Nasado , qui se nomme
maintenant Erquy (i). Il était fatigué d'avoir fait
tant de route en si peu de temps; mais ce qui le
gênait le plus, c'était une gravelle qui, pendant
qu'il passait la mer, était entrée dans son soulier.
Il se déchaussa et jeta sa petite gravelle dans la
grève ; elle lui paraissait un grain de poussière, et
(l) D'après une tradition encore populaire A Erquy, la ville
de Nasado fut engloutie par les eaux à cause de la dépravation
des mœurs de ses habitants.
EN HAUTE-BRETAGNE 69
pourtant elle était aussi grosse qu'une montagne
et elle contenait au moins trois ou quatre mille
charretées de pierre. C'est avec elle qu'on a bâti
toutes les digues des environs, et cependant on
dirait qu'on n'y a rien pris. C'est elle qu'on voit
maintenant à Plurien.
Nasado était la ville aux belles femmes : elles
avaient la peau si fine, que lorsqu'elles buvaient
du vin on le voyait passer à travers leur gorge.
C'est pour cela qu'on les appelait les belles
peaux.
Lorsque Gargantua était à Nasado, il se rendait à
l'hôtel quand il avait besoin démanger, et les jours
où il n'avait pas grand' faim, on lui servait à chaque
repas un veau entier et une barrique de cidre.
Un jour qu'il se promenait par Saint-Alban (i),
il rencontra des fées qui ramassaient des pierres
dans leurs tabliers pour construire une chapelle à
Saint-Jacques. En le voyant si grand, elles crurent
qu'il était plus puissant qu'elles, elles eurent peur
et laissèrent leur ouvrage sans l'achever (2) ; c'est
(i) Saint-Alb^n fait partie du canton de Pléneuf, où est
aussi situé Erquv.
(2) On raconte sur la chapelle Saint-Jacques une autre
légende que j'ai rapportée, d'après Habasque, au tome I, p. 87,
des Traditions et Superstitions de la Haute-Bretagne.
70 GARGANTUA
de là qu'elles allèrent bâtir l'église Notre-Dame
de Lamballe. Mais pour se venger de Gargantua
elles détournèrent vers Lamballe la rivière qui
passe à Saint-Jacques pour se jeter dans la mer.
C'est pour cela que c'est la seule rivière de Bre-
tagne qui coule vers le Midi.
Plus tard Gargantua, qui commandait une
armée d'hommes, — ils n'étaient peut-être pas
aussi grands que lui, — passa par la ville de
Nasado; mais ses soldats s'y trouvèrent fort à
leur gré, -et il marcha devant eux pour les l;ùre
sortir de la ville. Quand il fut sur la montagne,
il se détourna, mais voyant que ses soldats, au
lieu de le suivre, restaient avec les filles de
Nasado, il maudit la ville et elle fut engloutie.
(Conté en 1882, pur Aimé Cordon, de Plurien,
tlomestique, âgé de 24 ans).
Plusieurs traits de ce récit se retrouvent en d'autres contes
gargantuesques, tels que la mer passée à pied (cf. le conte n" II) ;
la gravelle dans les souliers (cf. le commentaire du n° III) ;
l'appétit formidable.
Gargantua, général, trouve à Nasado une autre Capoue ; y
a-t-il là une allusion à un fait historique perdu aujourd'hui
ou n'est-ce qu'un épisode ajouté, comme celui des fées bâtis-
scuses, à la légende gargantuesque ?
EN HAUTE-BRETAGNE 7I
XI
GARGANTUA ET LES JAGUENS
iL y avait une fois un bateau jaguen qui
venait de lever les rets aux Bourdineaux.
Les Jaguens avaient pris un grand nombre
de belles raies et ils étaient si contents de leur
pèche qu'en ramant pour retourner à Saint-Jacut
ils chantaient :
Ramons, légère, légère,
Ramons légèrement.
Tour d'un coup ils virent un grand homme qui
marchait dans la mer et se dirigeait droit sur eux.
C'était Gargantua qui revenait de Jersey; il se
pencha sur le bateau, prit toutes les belles raies
et les avala en moins de temps que vous et moi
ne mettons à manger un bernis (patelle). Les
Jaguens en étaient bien marris et ils s'écriaient :
— Par vm fa, mon fû, le vilain infante, il a
mangé tout ce que f avions pins dans not' mort-ian ;
je voudras, mofifû, qu'il en kervej-ait.
Gargantua les entendit, et pour les punir de
leur souhait, il avala le bateau et les hommes qui
le montaient, puis il s'en alla. Les femmes des
72 GARGANTUA
Jaguens, qui avaient vu Gargantua avaler leurs
hommes, lui criaient, en courant après lui :
— Par ma fa, mon p'tit fû, Gargantua, rende:^-
nous nos hommes !
Mais comme il ne les écoutait pas, elles se
mirent à courir après lui et à le pincer et à le
mordre. Gargantua en était bien marri, et pour
se débarrasser d'elles il alla au bord de l'eau et
vomit le bateau et les Jaguens. Ils faisaient mal
au cœur; mais les femmes se mirent à les laver
de leur mieux, puis elles emmenèrent Gargantua
à Saint-Jacut. Il y avait devant toutes les maisons
tant de raies à sécher qu'il se bouchait le nez, et
depuis il n'a jamais pu supporter la raie, tant il
avait eu danger de celle des Jaguens.
Gargantua avait vomi les Jaguens et le bateau,
mais les cailloux qui lui servaient de lest étaient
restés dans son estomac, où ils avaient grossi.
Comme il se rendait à Saint-Malo, il pensa aux
raies des Jaguens, il eut mal au cœur et il
vomit trois fois : la première fois il rejeta un des
cailloux; c'est l'île Agot; la seconde il vomit
Nerput, et la troisième la pointe du Décollé.
En arrivant à Saint-Malo il était presque mort
de faim, et à son dîner il mangea sept cent quatre-
EN HAUTF.-BRETAGNE 73
vingt-dix breufs et but pareil nombre de barriques
de vin.
Mais il avait toujours mal au cœur et, en
retournant à Plévenon, il vomit le Grand-Bé et
le Petit-Bé, qui sont dans la rade de Saint-Malo;
avant d'arriver à Plévenon, il vomit le rocher de
la Latte, puis il rentra chez lui. Mais, quinze
jours après, il mourut parce qu'il avait mangé de
la raie.
{Conté en 18S2, par François Marquer, qui tient
ce conte de Rose Renault, de Saint -Cast).
La marche à travers la mer; le bateau avalé, puis vomi, se
retrouvent dans d'autres contes. Les rochers jetés aux environs
Je Saint-Jacut et de Saint-Malo ont pour similaires ceux ré-
pandus aux environs de Saint-Cast. La poursuite des Jaguines a
son similaire dans un récit poitevin.
§ IV. — PETITES LÉGENDES ET FRAGMENTS
GARGANTUESQUES
^ous ce titre, j'ai réuni des légendes courtes
ou pour mieux dire écourtées, qui parfois,
ne sont que des fragments; toutefois, comme
le plus petit d'entre eux contient au moins un dé-
tail qui ne figure pas dans les autres , j'ai pensé
que dans cette enquête gargantuesque, je ne devais
pas les négliger.
74 GARGANTUA
GARGANTUA
^ , ARGANTUA s'est rendu célèbre par les choses
— incroyables qu'il a faites, il y a un siècle
(sic).
Un jour, qu'il était à faucher dans une prairie
auprès du Pont-Gand, il laissa tomber sa pierre
à faux, que l'on y voit encore, et qui est grosse
et haute comme un fût de six barriques.
Il lui fallait sept aunes de toile pour ûiire un
gousset de chemise.
Un jour, il entreprit de faire un grand voyage ;
arrivé au fort La Latte, il passa à Guernesey d'une
seule enjambée.
Sentant un jour quelque chose dans son soulier,
il en retira la Mât du Cap, et encore il disait que
ce n'était qu'un grain de sable.
Il voulut se désaltérer au bord de la mer, auprès
du cap Fréhel, et il avala une flotte qui était en
train de se battre avec une flotte ennemie.
Les soldats se mirent à tirer des coups de canon,
et Gargantua finit par vomir la flotte.
(Conlé par Elle Mènard, de PUvenoti, iSSo).
EN HAUTE-BRETAGNE 75
Dans ce petit conte, Gargantua a vécu il y a un siècle ; c'est
i Guernesev qu'il se rend, et non à Jersey, comme dans les autres
contes.
Sur les autres épisodes, cf. le n" 'VI ; la légende suivante ;
Gargantua en Normandie et en Ile de France, pour la pierre à
aiguiser; le commentaire du conte n° II, pour la flotte avalée.
II
GARGANTUA. — SA MORT
ARGANTUA était un homme doué d'une
force extraordinaire ; pour aiguiser ses
faux, il avait des pierres comme il s'en
trouve encore à Saint-Mircl (i).
Près de Rohan, se trouve un espace de trois
lieues qu'on nomme la lieue de Gargantua ; je
l'ai vue en allant à Sainte-Anne-d'Auray.
Il avait grand appétit ; on lui servait du pain
avec une pelle à enfourner. Un jour, il avala par
mégarde la pelle, et il disait qu'il avait senti un
boiirrier (2) dans sa gorge.
Il était né en Bretagne ; son père et sa mère
étaient aussi de grands géants ; son père se nommait
(i) Les pierres de Saint-Mirel sont trois menhirs en Pléiice-
Jugon.
(2) Petite crasse.
76 GARGANTUA
Gargant et sa mère Tua, c'est pour cela qu'on
l'appela Gargantua. Pour l'allaiter, on fit venir
cinquante-deux mères-nourrices, et il n'y en avait
pas de trop.
Il n'était point méchant ; il arrachait les plus
hauts chênes et les tordait pour faire des harts ;
il portait sur son dos des arbres de futaie comme
nous portons nous autres des glanes de genêt. Il
avalait des tonneaux de cidre, et parfois on lui
donnait à boire dans une cuve à less'ive qu'il
prenait dans ses doigts comme un verre à boire.
Quand il mourut, on fut obligé d'atteler cin-
quante paires de bœufs pour le porter en terre ;
je crois qu'il mourut du côté du Morbihan.
(Conté en iSSo, par François Mallet, du Gouray,
cultivateur, agi de 60 ans^.
Ce conte est le seul où l'on dise pourquoi Gargantua se
nommait ainsi.
Ses parents géants sont conformes aux Grandes Chroniques,
4 Rabelais, et aux Gargantuas de la Bibliothèque bleue et de
l'imagerie populaire.
L'épisode de la pelle avalée se retrouve dans le n° IV qui suit,
et dans une légende poitevine qu'on trouvera ci-aprés.
Dans la Fie du fameux Gargantuas, il est ainsi parlé des
nourrices du jeune géant : h On lui donna d'abord une demi-
douzaine de nourrices, dont cinq étoient des plus fameuses
géantes qu'on eut vues depuis fort longtemps, et la sixième qu'on
EN HAUTli-BRETAGNE 77
nommoit Madame la Valce, passait pour U f<jmiuâ du monde
la plus propre pour bien élever ses nourrissons. Ces six nourrices
étoient uniquement occupées à donner à téter à l'enfant que
Gargantine leur avoit confié.... ; mais n'ayant pu suffire plus de
quinze jours à un si pénible emploi, on jugea qu'il scroit à
propos d'?jouter une douzaine de nourrices à ces six premières ;
trois semaines après on en prit encore dix-buit autres, si bien
que, dans moins de deux mois, Gargantua eut trois douzaines de
nourrices qui, bien qu'elles fussent en si grand nombre, et que
la plupart fussent géantes de la première espèce, ne laissèrent
pas d'être bientôt épuisées, de sorte qu'il fallut songer à donner
au poupon de nouvelles nourrices ; ainsi, outre les trois douzaines
de nourrices qui lui donnoicnt dans ce moment à téter, on lui
en choisit encore une douzaine On voit cependant qu'il n'eût
jamais au-delà de cinq douzaines de nourrices, quoique certains
médisants aient prétendu qu'il en avoit eu jusqu'à quatre mille
cinq cents. » Pag. 9-10.
La cuve à lessive qui lui ser%'ait de verre, est dans le n° IV
qui suit, un grand baril. L'imagerie populaire représente Gar-
gantua à table, tenant à la main un tonneau coupé aux deux
tiers de sa hauteur et d'une taille énorme. « Le tonneau qui lui
servait de verre tenait douze muids, « dit la légende placée au
dessous.
Dans le n° V, dans le conte de Madame de Cemy, il est parlé
de sa mort. L'explication placée au bas de l'image, sortie de la
fabrique de Pellerin, dit « qu'il fiiUut deux mille cinq cents
hommes occupés pendant six semaines pour creuser sa tombe,
et six cents chevaux et cent bœufs pour tirer le char funèbre
sur lequel il était placé. »
78 GARGANTUA
m
m
GARGANTUA FAIT TOURNER LES MOULINS
ARGANTUA était né à Plévenon. Qiiand sa
, mère était enceinte de lui, au bout de
'M
■^ trois mois, elle l'entendait parler ; il disait
papa et maman, et, parfois quand il pleurait, il
s'écriait : « Mon Dieu I » comme une grande
personne.
Il naquit à sept mois ; il était long de trois
mètres et il avait six dents, dont la plus petite
avait deux centimètres; sa bouche était grande
comme une soupière, ses yeux comme des assiettes
à soupe.
A l'âge de dix ans, il était homme fait, et il
avait cinq mètres de haut.
En ce temps-là, il y avait à Plévenon trois
moulins à vent ; quand il ne ventait pas, on allait
chercher Gargantua qui, par le souffle de ses
narines, faisait marcher les moulins trois semaines
de suite sans se fatiguer. Mais depuis que Gar-
gantua est mort, les meuniers ne peuvent moudre
quand il fait calme, car personne n'a des narines
EN HAUTE-BRETAGNE 79
comme les siennes, qui étaient grandes comme
des guérites.
(Conli en 18S1, par Rose Renaud, de Saitil-Casi).
En Haute-Bretagne mime on trouve, dans des contes qui
n'appartiennent point au cycle gargantuin, des personnages qui
font tourner des moulins rien qu'en soufflant dessus. Cf. dans
la Princase aux pèches, n° XIII, i" série, le compagnon qui fait
tourner à une distance de sept lieues le moulin de son meunier.
Sur sa grande taille en naissant, cf. le commentaire du n° I.
IV
GRAND-TUA
|RAXD-TUA mettait un pied sur le clocher
d'Andouillé, et l'autre sur le clocher de
Saint-Aubin ; un jour qu'il avait beau-
coup bu et qu'il avait un pied sur chacun de ces
clochers, il lui prit envie de gâter de l'eau, et il
pissa l'étang d'Andouillé qui fait moudre un
moulin.
Il fallait sept hommes pour donner à boire à
Grand-Tua et sept hommes pour lui donner à
manger ; on lui fourrait sa nourriture dans la
8o GARGANTUA
bouche avec dus palis (pelles à remuer le gniin).
Un jour, un des hommes qui le servaient laissa
tomber son instrument et s'écria :
— Ah ! Grand-Tua ! tu as avalé mon palis.
— Tiens, répondit Grand-Tua, il me semble
que j'ai senti un giiibct (moucheron), qui me passait
dans la gorge.
(Conté en iSSi, par Angèle Quirinan, d'AndouilW).
Grand-Tua est une altération populaire de Gargantua, dont la
première partie du nom a disparu par apocope. Tous les épisodes
de ce conte se retrouvent dans ceux qui précèdent ; le premier
est rapporté exactement de la même manière, sauf les noms des
bourgs qui sont changés, dans une légende poitevine, qu'on
trouvera plus loin.
LE GRAND-TUARD
iE Grand-Tuard allait dans les bois et il
coupait les plus gros pieds de chêne pour
en faire des fagots.
On le nourrissait facilement ; à chaque repas,
il ne mangeait que vingt-cinq livres de pain.
Un jour, il mit un pied sur le clocher de Gosné
EN HAUTE-BRETAGNE 8l
et l'autre sur celui de Mézières ; il se pencha pour
boire, et il supa le Grand Ouée d'une seule
haleinée.
(fionti en iSSt, par Françoise Dumont, d'Ercé).
Grand-Tuard est une altération de Gargantua ; les épisodes
•ont communs à d'autres contes qui précèdent. L'éung avalé se
retrouve dans d'autres pays; d'après Bourquelot, il se mettait
dans la même position prés de Bcaugency (Loiret), pour avaler
une rivière; â Ilanz, dans le pays des Grisons ; en Franche-Comté,
il avalait le Doubs et la Drouanne.
VI
ENJAMBÉES DE GARGANTUA
|LS se reconnurent pour parents, étant les
descendants de Gargantua.
— Monsieur, dit le marquis de Croque-
mitaine, je suis le petit-fils de Gargantua, qui fut
en son temps un grand mangeur ; car pour sa
nourriture ordinaire, il mangeait par semaine un
bœuf, six moutons, autant de veaux, cent livres
de lard, des perdrix, des lièvres, des canards, des
poulets, sans compter. Ses grandes richesses
allèrent à son fils l'Espadron, grand mangeur de
6
82 GARGANTUA
poisson et fort grand buveur, car il absorbait au
moins une barrique par jour ; son verre était de
bois, c'était un baril de dix litres au moins, coupé
par le haut.
— Mon aïeule était sœur de Gargantua, elle
s'appelait Sirène.
— Gargantua, dit le marquis de Croquemitaine,
foisait des enjambées extraordinaires ; il mettait
un pied sur la pointe de Hillion et l'autre sur la
tour de Cesson, et il y a au moins une lieue entre.
(^Extrait d'un conte inédit, qui m'a été raconté eti 1880,
par Joseph André, couturier, à Trébry, près Mon-
cotitour").
VU
LA VAILLANTISE DE GARGANTUA
|N jour, il y avait des gens qui ne savaient
comment venir à bout de scier en temps
utile, pour le battre, un champ de douze
jours de terre ; Gargantua vint à leur aide, et,
avec son couteau, il coupa tout le blé, sans
mouiller un fil de sa chemise. Une autre fois, il
EN HAUTE-BRETAGNE 83
planta dans sa journée un champ de choux qui
contenait dix-huit jours de terre, et il faisait les
trous avec son petit doigt.
Des gens se plaignaient un jour devant lui, et
ils disaient qu'il n'avait pas fait d'hiver et que
même on n'avait pas vu de neige sur la terre :
— Ne vous affligez pas, dit Gargantua, puisque
vous désirez un peu d'hiver, vous allez en avoir.
Il cracha sur la terre une seule fois, et aussitôt
elle se couvrit de neige, et il y en avait quatre
pieds de hauteur partout. On était alors au mois
de mai, et pour que la neige ne fît pas de tort aux
gens, Gargantua souffla dessus et elle fondit
aussitôt.
*
Gargantua possédait un lapin qui avait de la
graine de doucine (?). Son lapin lui fit trois œufs :
du premier, il sortit une voiture; du second,
deux chevaux blancs et du troisième un cocher.
Il fit atteler les chevaux à la voiture et alla se
promener dedans.
( Conté par Marie Huchet, d'Ercè ).
84 GARGANTUA
Dans ce conte, qui n'est pas toujours bien clair, Gargantua
ne fait plus ses exploits ordinaires.
On remarquera le second épisode qui semble plaider en faveur
de ceux qui veulent que Gargantua soit un dieu solaire oublié.
VIII
GARGANTUA FAUCHEUR
|N jour, Gargantua était à faucher dans la
prairie des Martyrs, près d'Auray, qu'on
a depuis appelée la prée de Gargantua. Il
trouva sous sa faux une petite gravelle qui l'arrêta ;
il se mit en colère, et prit la petite gravelle, qu'il
jeta entre deux rochers, où on la voit encore. Elle
est en équilibre, très peu appuyée, et elle pèse
autant que cinquante tonneaux de cidre.
Toujours en colère, il jeta en l'air la pierre qui
lui servait à aiguiser sa faux ; elle se piqua dans le
milieu de la prairie où elle est encore ; elle pèse
plus de quinze tonneaux de cidre. Depuis ce
temps, l'herbe n'a jamais repoussé ni reverdi dans
la prée ; elle n'y est pas plus haute que l'ongle,
EN HAUTE-BRETAGNE 85
et il y a auprès une épine qui n'a jamais repoussé
ni fleuri.
Il fallait à Gargantua trente aunes de toile pour
faire un gousson de chemise.
{Conté en iSSo, par Pierre Hamon, de Matignon,
laboureur, âgé de S S ans).
On peut rapprocher la prairie nuudite dont il est ici question,
des endroits assez peu rares en Haute-Bretagne, où l'herbe ne
pousse plus, parce qu'elle a été maudite (cf. mes Traditions
tt Superstitions, 1. 1, p. 384 et t. II, p. 325).
Les autres épisodes se retrouvent dans les contes précédents,
les pierres à aiguiser, dans les petites légendes n°^ I et II.
Il est plusieurs fois parlé des sept aunes de toile nécessaires
pour faire les goussons de chemise du géant. Ce trait a son
similaire dans Rabelais : « Pour sa chemise furent levés neuf
cents aulnes de toile de ChastcUerauh et deux cents pour les
coussons en sorte de carraulx, lesquels on mit soubs les ais-
seUes. » Liv. I, ch. VIII.
IX
GARGANTUA ET LE DIABLE
UAND Gargantua fut né, il fallut mettre
sept hommes, armés de pelles, pour lui
fourrer de la bouillie dans la bouche.
Lorsqu'il fut devenu grand, il passa d'une en-
86 GARGANTUA
ambée par-dessus l'étang de Jugon, et il deman-
dait encore : « Qu'est-ce que c'est que ce petit
ruisseau-là » ? Pour aiguiser sa fauciUe, il avait une
grosse pierre; il la laissa un jour dans les champs,
auprès de Saint-Mirel, où elle est encore.
Il eut un jour une dispute avec le diable, et ils
firent un pari pour savoir lequel des deux était
le plus fort. Le diable alla dans la forêt, et il
arrachait les plus gros arbres ; mais Gargantua en
déracina d'aussi gros, et, pour lier son fagot, il
en tordit quelques-uns des plus grands comme on
tord une hart de chêne.
Le diable s'avoua vaincu ; alors il fit une autre
gageure avec Gargantua : il paria que le géant ne
pourrait remplir une auge avec son sang. Gargantua
accepta le pari ; mais le diable avait fait un trou à
l'auge, et le pauvre Gargantua mourut au bout
de son sang.
(Cmtté en iSSo, par Jeanne-Marie Chcsnais, de Jugon,
domestique, âgée de 25 ans environ').
L'épisode de la bouillie figure dans le Gargantuas de Troyes ,
p. 9, et dans celui d'Épinal, p. 13.
a Lorsqu'on lui donnoit de La bouillie, on avoit pris la pré-
caution de la lui présenter au bout d'une pelle longue de quatre
toises.... 11 fallut lui faire une ample provision; ainsi, outre les
six chaudières qu'on lui faisoit tous les jours, on fut encore
EN HAUTE-BRETAGNE 87
obligé, pour l'empêcher de pleurer, de lui en faire encore six
autres. »
La dispute et les paris de Gargantua avec le diable sont vrai-
semblablement soudés. Beaucoup de héros dans les contes popu-
laires font des gageures sembl.-iblcs. Dans \csCottlesdela CornouailU
de Hunt, sainte Agnès, pour se débarrasser du gé.int Bolsterqui
était amoureux d'elle, lui demande de remplir avec son sang le
trou d'un rocher ; mais le rocher avait un trou qui communiquait
avec la mer, et Bolster meurt au bout de son s.ing.
Ordinairement, au rebours de ce qu'on a lu ici, c'est le diable
qui est dupé.
X
GARGANTUA ET LA BONNE FEMME
|N jour, Gargantua alla ramasser la fouée
d'une bonne femme ; il tordit les plus
gros arbres pour faire des harts, et il
arrachait les autres chênes de la forêt pour en
faire des fagots ; la petite bonne femme lui dit
de les fendre, et il les cassait entre ses doigts.
Quand il eut fini, elle lui donna de lu bouillie
de blé noir ; mais il avala timbale et bouillie.
Quand il était à faucher, on mettait des en-
clumes dans le pré ; mais il les coupait avec sa
faux, et il disait :
88 GARGANTUA
— C'est un petit brin d'ajoncs que j'ai trouvé
dans la prée !
{Covtc en jSSi, par J. M. Comault, du Gouray,
âgé de 1$ ans).
L'épisode des fagots se retrouve en plusieurs contes. Cf. le
conte n° III, et le commentaire à la suite; sur la faux qui coupe
tout, cf. plus loin une légende angoumoise.
XI
GARGANTUA ET LES JAGUENS
jL y avait une fois un homme qui était
grand, grand, si grand qu'il dépassait tous
les arbres de son pays, et il était gros
comme un fût de vingt-cinq barriques pour le
moins. Il demeurait à Plévenon, et les Jaguens
qui ne l'avaient jamais vu, désiraient vivement
connaître ce géant qu'on nommait Gargantua.
Gargantua apprit cela, et il vint à Saint-Jacut-
de-la-Mer, pour se faire voir aux Jaguens ; mais
à sa vue, ils furent effrayés, et ils s'écrièrent :
— Ma fa., mon fa, sauvons-nous, v'ià l'diab'e !
Gargantua, qui croyait que les Jaguens se mo-
quaient de lui, leva sa canne qui pesait trois mille
EN HAUTE-BRETAGNE 89
et en écrasa sept. Les gendarmes vinrent pour
prendre Gargantua ; mais les Jaguens fuyaient en
criant :
— Dieu me damne, mon fu, les clriens etiraigés
sont dans l'Isle !
Car à Saint-Jacut, on n'aime guère les gen-
darmes, et quand on les voit de loin, tout le
monde crie que les chiens enragés sont dans
l'Isle.
Cependant les gendarmes voulurent prendre
Gargantua ; mais il les écrasa comme des pommes
cuites, et il partit pour s'en retourner à Plévenon.
En passant à l'Arguenon, il eut envie de pisser,
et il pissa si fort qu'il fit la rivière de l'Arguenon,
qui coule depuis ce temps-là.
Il vint au bourg de Saint-Cast, où il acheta
du tabac en carotte pour chiquer, et il alla dans
l'Isle ; là il prit une chique ; mais il trouva
dedans trois petits graviers qu'il jeta dans le havre
où on les voit encore : c'est Becrond , et les deux
Feillâtres.
Gargantua s'en alla ensuite à Plévenon, où il
vit encore, s'il n'est pas mort.
{Conté en iSSl, par François Marquer, de Saini-
Casl, mousse, âgé de 14 ans).
90 GARGANTUA
Ici, Gargantua entre dans le cj'cle des Joyeuses histoires des
Jaguens. Cf. mes Contes des Marins.
La rivière, produit de ces compisseries, a plusieurs similaires.
xn
GARGANTUA A DINARD
jARGANTUA fut un jour à Dinard, et comme
il avait chaud et soif, il entra dans mie
auberge où il demanda du cidre; on lui
en servit une inoqiie ; mais il ne s'aperçut pas de
l'avoir bue, et il en redemanda d'autres. Il y avait
sept hommes dans l'auberge qui prirent les me-
sures dans lesquelles on tirait du cidre, et se
mirent à faire la chaîne depuis la clé du tonneau
jusqu'à la bouche de Gargantua, et il y en avait
un qui lui versait à boire dans la bouche. Il vida
tout le tonneau ; mais comme il avait encore soif,
il voulut aller à Saint-Malo, et il passa en une
enjambée de Dinard à Saint-Malo. Là il avala un
navire de sept tonneaux, et comme cela le gênait
dans la gorge, il disait :
EN HAUTE-BRETAGNE 9I
— Qii'est-ce que c'est que cette petite mouche
qui me chatouille ?
Quand il mangeait, il y avait sept hommes qui
lui enfournaient des pains dans la bouche avec
des pelles de bois.
H est mort à Saint-Malo, et sur la grève, on
voit une de ses dents ; c'est un rocher qui est gros
comme sept chevaux.
(Cottli en iSSo, par Marie Hèry, de Saint- Jacut, âgée de
2^ ans environ ; elle le tient de sa mère, pêcheuse de
Saitu-Jacut').
Dans ic conte de M*"' de Ccmy, qu'on trouvera plus loin,
il est aussi parlé d'une dent que le géant se casse ; c'est le
menhir connu à Saint-Suliac sous le nom de Dent de Gar-
gantua. Les trois pics d'une montagne en forme de canines,
et qu'on voit à Sasscnage (Isère), se nomment aussi Dents de
Gargantua (Bourquelot).
Les sept hommes occupés à enfourner des pains dans la bouche
de Gargantua figurent aussi dans les Petites Légendes n°^ II, IV;
dans un conte picard ci-après; dans Gargantua au pays de
Reli, et dans un conte nivemais.
Les autres épisodes se retrouvent dans les coûtes précédents.
92 GARGANTUA
XIII
GARGANTUA A GAHARD
jL fallait sept personnes à Gargantua pour le
servir : un jour qu'il dînait et qu'on lui
enfournait dans la bouche un pain entier
de vingt livres avec une pelle à four, celui qui en-
fournait le pain lâcha la pelle qui entra au gosier
de Gargantua.
— Tu m'as envoyé un hourrier (fétu de paille),
dit Gargantua, je vais te tuer.
Heureusement, comme d'habitude, sa colère
passa vite. Il alla se promener, et comme sa diges-
tion avançait, il s'arrêta le long d'un fossé et
ayant fait un énorme pet, il rendit la pelle ; mais
avec une telle force, qu'elle traversa le talus
contre lequel il s'était arrêté.
Un autre jour qu'il se promenait sur les bords
de la rivière de Minette, auprès de la Baille, il fut
poursuivi par une meute de chiens ; mais il les
écrasa en lançant sur eux les rochers du Perrot
que l'on voit encore sur les bords du ravin.
(Retutilli à Gahard, par M. Béxitr).
L'épisode de Gargantua poursuivi par les chiens, se retrouve
CD Poitou.
EN HAUTE-BRETAGNE 93
XIV
GARGANTUA A SAINT-SULIAC
ORSQ.UE Gargantua passait à Saint-Suliac,
ce qui lui arrivait quelquefois, les gens du
bourg l'invitaient à se reposer et à « man-
ger un morceau. » Il acceptait volontiers. On lui
servait alors des veaux, des moutons, des porcs
qu'il avalait tout entiers ; mais ce qu'il préférait,
c'était du pain trempé dans du lait. On apportait
devant lui une énorme cuve qu'on remplissait de
lait. Alors les hommes de Saint-Suliac se parta-
geaient la besogne : les uns ne faisaient que
couper continuellement des pains qu'ils jetaient
dans la cuve de lait, pendant que les autres, armés
de grandes pelles de bois, enfournaient sans relâche
le pain trempé dans la bouche de Gargantua.
{Conlè en jSSi par Guillaume Dioré, de Saini-Suliac,
âgé de 16 ans , et recueilli par M. L. Decomhe).
A propos de Gargantua à Saint-Suliac , voici de nouveaux
renseignements sur les pierres auxquelles s'attache son nom.
Ils me sont arrivés après le tirage des deux premières feuilles
«ie ce livre, et je les dois à l'obligeance de M. Decombe.
94 GARGANTUA
La crête du cote.iu de Gareau (on écrit habituellement Garot,
mais au cadastre de la commune j'ai relevé Gareau) est cou-
ronnée par une chaîne rocheuse, dentelée, dont la silhouette, se
profilant sur le ciel, représente (avec beaucoup de bonne
volonté) les dents inégales d'une scie gigantesque. Dans plu-
sieurs endroits, ces énormes blocs de quartz ont été exploités
par les carréyeurs. Il en reste cependant quelques-uns qui sont
encore fort beaux.
La crête dentelée s'appelle le Dentier ou le Râtelier de Gar-
gantua. Un bloc porte le nom de Ber de Gargantua. Un autre
s'appelle la Potence de Gargantua. Un dolmen , détruit aujour-
d'hui et dont il est parlé au commencement de ce chapitre,
s'appelait aussi le Ber de Gargantua, et il était à quelques mètres
du dolmen décapité, appelé par les uns la Dent dt Gargantua^
par les autres le Gravier de Gargantua.
D'après M. Delacroix, maire de Saint-Suliac, la « vraie
Dent » de Gargantua serait le menhir de Cbablé, en la même
commune, et le menhir de la grève serait un simple gravier
sorti de la chaussure du géant.
§ V. — LÉGENDES RECUEILUES PAR DIVERS
AUTEURS
^w&^E n'ai point recueilli personnellement les
p^jp deux légendes qui suivent : La première,
v\~!fM qui est la plus ancienne où l'on parle du
Gargantua populaire, remonte au commencement
de ce siècle. Celle que M^e de Cerny a publiée
dans Saint-Suliac et ses Légendes, a dû lui être
racontée vers 1860.
EN HAUTE-BRETAGNE 9 S
GARGANTUA DANS LE PAYS DE RETZ
ARGANTUA est trcs connu dans l'ancien
Xff: duché de Retz, qu'il a parcouru, il y a
bien longtemps, et les paysans ont gardé
son souvenir. C'est, disent-ils, un géant énorme,
dont la taille égale en hauteur celle des plus grands
arbres de la forêt. Ce géant venait de très loin ;
il voyage toujours. Il n'est pas méchant, pourvu
qu'il trouve de quoi satisfaire son immense appétjt.
Il porte dans ses poches tous les gens nécessaires à
son service. Un drôle (troll ?) qui le suit a le dos
chargé de la farine et du vin qu'il doit dévorer
dans son prochain repas. Lorsqu'il arrive dans un
endroit qui lui semble propre à établir sa cuisine,
il s'arrête ; son drôle décharge son fardeau et s'oc-
cupe de suite à construire un four assez grand
pour faire cuire cent pains de dix-huit livres
pesant. Cette opération lui coûte tout au plus dix
minutes ; le bois pour chauffer ce four est apporté
sans qu'on sache comment, les flammes consument
des arbres entiers.
96 GARGANTUA
« Pendant ce temps, les gens du géant sont sortis
de ses poches, chacun s'est occupé de son travail,
et en moins d'une demi-heure, la table est servie.
Cette table, dont on ne donne pas les dimensions,
est ordinairement chargée d'un bœuf rôti, de
quelques veaux, moutons et cochons, pris dans le
voisinage. Un des gens de Gargantua, monté sur
cette table, remplit à coups de hache les fonctions d'é-
cuyer tranchant ; les autres, par le moyen d'é-
chelles qui posent sur la table et sont appuyées
sur les épaules de sa seigneurie, introduisent dans
son énorme bouche, par le moyen de fourches, de
la viande et du pain. Le drôle est chargé de verser
dans le gosier du géant le vin qui lui est^ néces-
saire pour faire passer les aUments.
« Le vase dans lequel il boit est le tonneau lui-
même : il en vide ordinairement douze à chaque
repas. Un de ces tonneaux s'échappa un jour des
mains de l'échanson et passa avec la liqueur qu'il
contenait dans les entrailles de Gargantua ; il en
fut quitte pour un violent accès de colique ; les
cris qu'il poussa alors furent si effrayants qu'ils
firent déserter tous les habitants des environs qui,
depuis, n'ont osé revenir. Voilà pourquoi le pays
où se passa cet événement (entre Rennes et Nantes)
EN HAUTE-BRETAGNE 97
n'est plus maintenant qu'une lande sans habitants
et sans culture.
« Après son dîner, Gargantua s'endort pendant
trente ou quarante heures ; son drôle le veille. Le
reste de ses gens profite de son sommeil pour faire
disparaître les débris du repas et chercher les nou-
velles provisions dont doit se charger le drôle
avant de se remettre en route.
« C'est au résultat d'une de ses digestions que les
villageois de ce pays attribuent la formation du
Mûiit-Gargant, situé à quelque distance de Nantes.
Il y a près de Rouen un endroit qui porte le
même nom, et qui, probablement, a la même
origine.
« Ils racontent aussi comment il éteignit l'in-
cendie qui consumait le château d'une fée de ses
amies, auquel un méchant enchanteur avait mis
le feu. »
(Thotn.is de Saint-Mars, dans les Mémoires de l'Académie
ceUiqje, t. V, pp. 392-5)-
Ce conte montre Gargantua marchant toujours , comme li;
Jnif-Errant; ce même attribut est l'un de ceux du Gargantua
corse.
J'ai ler-ouvé sur le versant de la Manche l'immense appétit
du gt'ant (cf. le commo-ucirc du n° H); son vase à 'joire (cf.
le comminuirc du fragment n° II) ; le résulut de ses digestions
(cf. le coromenuire du n° II et le conte picard, p. îiz).
7
98 GARGANTUA
L'incendie, dont Thomas de Saint-Mars n"a pas voulu parler
plus explicitement par pudibonderie , fut vraisemblablement
éteint par une pisserie de Gargantua (cf. une aventure de
Gulliver; Gargantua en Bourgogne, p. 259 et Gargantua com-
pissant les Parisiens du haut des tours Notre-Dame) (Rabelais,
liv. I, chap. XVII).
II
LA DENT DE GARGANTUA
ARGANTUA était uu géant comme on en
voit peu ; son âge, on l'ignore, et tout
porte à croire qu'il naquit avec les élé-
ments. Il était si grand, que sa tête se perdait
dans les nuages et qu'en deux enjambées il allait
de Saint-Malo en Angleterre. Il était si grand, si
grand, qu'il passait par-dessus les clochers et les
montagnes, et que, pour son plaisir, il faisait en
huit jours le tour du monde.
« Revenant de l'un de ses voyages, il passa par
Dinan ; il s'y arrêta un instant pour visiter les
Géants qui demeuraient en Saint-Samson, et il
lui prit fantaisie de descendre la Rance pour se
rendre à Saint-Malo, qui n'était alors qu'un
rocher désert. Les rives de cette rivière le char-
mèrent i tel point qu'il songea à se fixer sur ses
UN HAUTE-BP.ETAGXr. 99
bords. A cette époque, la Rance n'était encore
qu'un ruisseau l'omié des larmes de sa sœur,
veuve depuis quelques années ; mais une chose
l'embarrassait, les montagnes peu élevées ne lui
pemiettaient pas de se creuser une grotte commode
et agréable où il pût se mettre à l'abri des rigueurs
de l'hiver. L'on était alors au printemps. Il réflé-
chit un instant à ce qu'il ferait, et décida qu'il
pourrait bien prendre ses quartiers d'été sur ces
rives enchantées, et coucher à la belle étoile pen-
dant les deux saisons qui s'annonçaient devoir
être fort tempérées.
« C'était un grand philosophe, un grand penseur,
que ce Gargantua, et, quand il avait bien pensé,
bien réfléchi, comme on ne fumait pas le cigare
de son temps, il prenait ses récréations à voir
flotter les nuages. Il s'étendait alors nonchalam-
ment sur les grèves, ôtait ses chaussures, et laissait
les lames se briser sur ses larges pieds. Souvent il
s'amusait à voir les homards, les poinclos et les
bigorneaux se jouer entre ses doigts, et poursuivre
de leurs longs ciseaux les petits poissons qui
jouaient à cache-cache sous ses ongles, en se mo-
quant des cornes qu'on leur présentait.
«Mais un jour, en écoutant les amoureuses con-
1 OO GARGANTUA
fideuces des chevrettes, notre sire se prit à avoir
envie de devenir amoureux. Cette pensée le rendit
tout triste. Ce sentiment était chose facile chez les
homards et les bigorneaux, mais pour lui, depuis
qu'il courait le monde, jamais il n'avait vu femme
qui pût lui convenir. Dans son dépit d'être con-
damné à vivre seul, il allongea les jambes avec
une telle force qu'il renversa une barque qui
voguait sur les eaux du ruisseau. Sans un petit
cri sorti de cette barque, notre géant ne se fût
pas aperçu de cet événement ; surpris, étonné, il
jette un regard sur les flots, et voit entre les lames
un petit être qui luttait avec énergie contre le
courant qui l'emportait au large. Gargantua se
lève, plonge sa large main dans les eaux, et en retire
quelque chose de gracieux : un petit rien drapé
dans de longues gazes roses, qui laissent apercevoir
les formes les plus gracieuses.
« — Qu'est-ce que cela ? dit Gargantua, exami-
nant attentivement cette petite forme humaine ;
jamais je n'ai vu rien de si beau!
« Il se demandait donc ce que ce pouvait être :
un ange du ciel ou une créature de la terre. Ce
n'était ni l'un ni l'autre : C'était un génie, une
Fée des eaux ! La jolie Fée, en ouvrant ses beaux
EN HAUTE-BRETAGNE lOI
yeux bleus , regarda Gargantua avec surprise ;
puis, s'enhardissant petit à petit, elle se mit à
sauter sur ses doigts et à danser dans sa main.
Gargantua, émer\'eillé de ses grâces, et oubliant
que sa pensée se traduisait par un bruit aussi
éclatant que le son du cor, pensa tout haut :
« Ho ! ho ! fit-il, voici bien ma femme ! c'est
dommage qu'elle soit si petite ! » Et Gargantua,
relevant sa main droite, voulut la caresser en lui
adressant de douces paroles.
« Mais sa voix, qui couvrait le bruit du tonnerre,
effraya tellement la Fée que, déployant ses ailes
de papillon, elle s'enfuit au fond des eaux.
« Gargantua, en la voyant disparaître , jeta des
cris si forts que les échos effrayés refusèrent de
les répéter et se cachèrent dans leurs antres. Notre
géant, épris des charmes de la Fée, ne quitta plus
les bords de la Rance, où il l'attendait avec
anxiété. En adoucissant sa voix, il l'appelait avec
de douces paroles. La jolie Fée, qui l'entendait
des galeries de son palais de cristal, se laissa aller
à la curiosité, et quittant ses bosquets d'algues
vertes, elle montra sa jolie tête blonde à la surface
des eaux.
« Gargantua, que l'amour rendait clairvoyant,
i02 GARGANTUA
l'aperçut, et prenant un air tendre, il lui conta
ses peines et sa violente passion. La Fée s'en
amusa et trouva plaisant d'être aimée d'un pareil
géant, qui passnit dans le monde des Génies pour
être un grand philosophe, fort peu occupé de
plaisirs frivoles, et renommé pour son indiffé-
rence; elle lui promit de venir le visiter chaque
jour et ne manqua pas au rendez-vous.
« Un siècle s'écoula en douces causeries ; mais
voilà qu'un jour Gargantua songea au mariage ;
en conséquence, il en parla aux frères de son
amante. Ces derniers le refusèrent, et firent part à
leur sœur du désespoir du Géant. La Fée le parta-
gea, et ses frères attendris promirent de rappeler
Gargantua.
« L'amoureux Géant revint enchanté, et en aima
davantage la bonne Fée ; mais les Génies mirent
une condition à ce mariage; ils appelèrent au
serment Gargantua qui leur jura, foi de Géant,
qu'il ne naîtrait pas d'enfant de cette union. Après
cette promesse, on fixa le jour des noces, et le
mariage, auquel assistèrent toutes les Fées et les
Génies de la Rance, se célébra"! brillamment A la
surface des eaux. Quand les fêtes furent terminées,
la petite Fée partit assise sur le pouce de son mari.
EN HAUTE-BRETAGNE IO3
« Le bonheur fut grand dans le nouveau ménage.
Le Géant adorait sa femme, qui de son côté ido-
lâtrait son époux. Gargantua se montrait doux,
poli, complaisant, et se ployait à tous les caprices
de sa petite femme, qui se promenait dans sa
barbe comme dans un bois, dansait dans ses
mains, sautait sur ses doigts de pieds ou se
cachait dans ses oreilles où elle lui contait des
tendresses. Mais le Génie du mal, qui n'avait pas
été convié à la noce, jaloux de leur bonheur,
vint un soir les visiter et jura qu'il se vengerait de
cet oubli des convenances.
« Dans la nuit qui suivit cette visite, la Fée apprit
avec joie à son mari qu'elle allait être mère. Gar-
gantua, au lieu de se réjouir de cette heureuse
nouvelle, fronça le sourcil en se rappelant le ser-
ment fait à ses beaux-frères , et déclara qu'il était
décidé à ne pas le violer en avalant ses enfants
sitôt après leur naissance. Cette détermination jeta
la petite Fée dans une grande douleur, mais en
sa qualité de femme, elle sut dissimuler son cha-
grin et promit de se conformer aux désirs de son
époux. Gargantua, charmé de sa docilité, lui
donna un bon baiser et s'endormit profondé-
ment.
104 GARGANTUA
c( Lorsque sa femme l'entendit ronfler, elle sortit
de son lit, ouvrit ses ailes et se rendit sur les
bords d'un lac situé dans la forêt de Chausey, où
demeurait sa nourrice; la bonne femme fut en-
chantée de la revoir; elle la consola et lui dit :
« Monseigneur Gargantua n'a pas pour habitude
d'y regarder de si près : je saurai bien le tromper
en lui faisant avaler un chevreau pour votre
enfant, que ma fille élèvera sous les eaux du lac,
où Sa Seigneurie n'ira pas le chercher. Soyez sans
inquiétude sur l'issue de cette affaire; j'en ai
trompé de plus fins que lui ; retournez chez vous
et ne confiez votre secret à personne.
« La Fée, toute joyeuse, revint prendre sa place
dans le lit de son époux endormi, qui ne se douta
jamais ni de son absence ni de la trame ourdie
contre lui.
« Quand le moment de la délivrance de la Fée
fut arrivé, la nourrice vint la visiter et trouva
mille prétextes pour éloigner le Géant, qui trouva,
un soir en rentrant de ses promenades, sa femme
malade. Il s'en inquiéta, et la nourrice, l'appelant
à Iccart, lui lemit dars l'ombre un paquet em-
ballé qu'elle lui présenta comme son fils, pour
lequel elle réclamait le ba'ssr paternel. Le Géant
EN HAUTE-BRETAGNE I0>
le saisit et l'avala d'une gaulée, dit la tradition.
« Pendant ce temps, la sœur de lait de la Fée
fendait les airs avec le nouveau-né qu'elle empor-
tait dans son lac. Gargantua, qui depuis plusieurs
mois boudait sa femme, se remit à l'aimer comme
par le passé ; il l'aima si bien qu'un an après la
naissance de son premier enfant, la Fée donna
le jour à un second fils qui fut rejoindre le
premier, pendant que le Géant avalait un jeune
porc.
« Quatre naissances suivirent et furent aussi heu-
reusement cachées que les précédentes. Gargantua
avait avalé : un chien, un veau, un âne et un
poulain pour ses enfants, dont il ne redoutait plus
la naissance.
« Enfin il en vint un septième, sur lequel on ne
comptait pas de sitôt , et la nourrice n'avait rien
préparé pour fêter sa venue, qui fut un sujet de
trouble pour les pauvres Fées, car Gargantua
arrivait au logis en même temps que l'eiifant au
monde, et elles n'avaient rien à lui offrir. Le
Géant s'assit auprès de sa femme et demanda le
nouveau-né. Désespérée , ne sachant comment
faire pour soustraire l'enfant à la voracité pater-
nelle, la nourrice allait le livrer quand tout à coup
Io6 GARGANTUA
elle heurta un quartier de roche ; une idée traverse
son esprit : elle jette le marmot dans une crique ;
saisit la roche, l'emballe et la présente au Géant,
qui ouvre une grande bouche et se dispose à avaler
ce dernier rejeton de sa race.
« Malheureusement la pierre était un peu grande,
et en passant dans le gouffre, elle brise une dent
du Géant, qui s'aperçoit alors de la supercherie de
la nourrice. Il entre dans une grande colère contre
la matrone, à laquelle il veut donner un coup de
pied ; la nourrice s'esquive, le coup porte à faux,
et Gargantua enfonce dans la mer le terrain cul-
tivé sur lequel il se trouve et fait naître la plaine
de Mordre ou de Mordreuc.
« La nourrice prend l'enfant et s'échappe, heu-
reuse da la réussite de son tour.
« Gargantua, sentant la roche lui peser sur l'esto-
mac, et craignant les effets fâcheux d'une mau-
vaise digestion, s'éloigna de sa femme, et s'étant
arrêté dans la grève, non loin de Garot, il rendit la
dent qu'il avait avalée la première. Elle se piqua
debout dans le sable, près du ruisseau qui coule à.
la pointe de Garot, où elle resta telle que nous la
voyons, pour attester la vérité de cette histoire.
« Gargantua, toujours en proie aux souffrances
E\ HAUTE-BRETAGNE IO7
occasionnées par une digestion difficile, fit quelques
pas vers Saint-Malo ; mais se sentant au pied une
vive douleur, il se baissa, ôta son soulier et y
trouva Devinez?
« Un gravier I
« Pas du tout, une roche, qu'il jeta devant lui,
et qui tombant dans la Rance, sous Saint-Servan,
devint cette masse de granit que l'on voit entre la
pointe de la Vicomte et les Corbières, si connue
sous le nom de Bizeul ou Bizeu ; d'autres assurent
que ce gravier n'est autre que le célèbre rocher
de Cancale.
« Quelqu'incroyable que vous semble ce fait, en
voici un autre bien plus surprenant et tout aussi
véritable.
« Le bloc de granit que notre Géant avait avalé
pour son fils lui pesait sur l'estomac, et le faisait
toujours horriblement souffrir. Nul repos, nulle
trêve pour Monseigneur Gargantua depuis l'instant
fatal où il avait pris cet indigeste repas. Il mar-
chait devant lui, au hasard et sans but , luttant
contre un mal insupponable, auquel se joignit
bientôt une fièvre ardente et une soif dévorante.
Mais comment l'assouvir ? Il était en pleine mer ?
— Allons, dit le Géant, buvons de l'eau salée !
I08 GARGANTUA
« Et le voilà se baissant et buvant à lon£;s traits
les eaux de la mer ; ces eaux, se déplaçant, for-
mèrent un courant si fort par l'aspiration du
Géant, qu'elles entraînèrent dans le gouffre une
flotte anglaise qui croisait dans ces parages, et
sans que le Géant s'en aperçût, elle disparut dans
ses vastes entrailles. Il crut seulement sentir un
poisson, une chevrette lui éraiUer le gosier ; c'était
si peu de chose qu'il n'y fit nulle attention, et il
reprit sa marche habituelle. Mais, soudain en
proie à de nouvelles douleurs, il se crut à son
dernier jour. Il lui sembla que des crochets de fer
lui déchiraient l'estomac ; bientôt il sentit un bou-
leversement intérieur suivi de bruits sourds, qui
l'effrayèrent au point de lui faire presser sa
marche vers le continent, où il espérait consulter
son médecin. Enfin, éprouvant un moment de
relâche, il crut que c'était fini, et il se dit : « Ce
sont des gaz qu'une longue promenade dissipera.
Allons vers l'Inde I » Les douleurs prirent de nou-
velles forces, et les bruits intérieurs se firent
entendre plus terribles. « Eh ! dit Gargantua, ne
dirait-on pas que je porte le bombardement de
l'univers, la destruction du globe? » Et il fit de
plus longues enjambées pour arriver dans l'Inde,
EN HAUTE-BRETAGNE IO9
OÙ il espérait trouver un confrère très habile dans
l'art de guérir.
« Laissons-le poursuivre sa route, et revenons
à notre flotte, composée de corvettes, frégates,
avisos, brickr, vaisseaux à trois batteries, que l'aspi-
ration du Géant avait entraînée dans les profon-
deurs de l'abîme.
« Le vaisseau amiral, surpris par le courant, passa
le premier ; la flotte entière disparut à sa suite.
Ne comprenant rien à l'obscurité qui les environ-
nait, les officiers firent allumer les lampes et con-
sultèrent la boussole. L'aiguille aimantée, tournant
en tous les sens, leur devint inutile.
— Il faut avoir recours au canon d'alarme, dit
un offîcîer; et le capitaine donna ordre de tirer
un coup. A l'instant il lui fut répondu par la flotte
entiè^'e.
— Où sommes-nous donc ? disent les officiers
avec douleur. Tirez jusqu'à ce que les quintaux
de poudre en soient épuisés.
— Tirez à boulet, ajouta un autre officier.
« L'ordre fut exécuté, et les bordées se croisèrent.
Matelots et officiers tombaient sur les ponts. La
confusion était partout, et Gargantua, en proie au
désespoir, arrivait dans l'Inde épuisé, hors d'ha-
IIO GARGANTUA
leine, et tombant aux pieds de son ami, il lui dit :
« Je suis mort, si tu ne me tends la main. »
« Le médecin, surpris du vacarme qu'il entendait,
lui administra un violent remède qui eut un effet
immédiat, et notre Géant évacua la flotte anglaise
dans un triste état : mâts brisés, sabords em-
portés, ancres perdues, et faisant eau de toutes
parts.
« L'on dit que cette flotte, honteuse et confuse,
n'osa plus revenir en Europe. Brûlant leurs vais-
seaux, les Anglais s'établirent sur les côtes de
l'Asie, et conçurent l'idée d'un tunnel futur en
souvenir du passage obscur par lequel ils étaient
arrivés dans l'Inde.
« Quant à Gargantua, épuisé de fatigues et de
chagrins domestiques, il expira dans les bras de
ses amis, qui l'enterrèrent dans les vallées de
Cachemire, et, portant pierre sur pierre, ils éle-
vèrent à sa mémoire un tombeau digne de lui, et
formèrent ces chaînes de montagnes dont le centre
est l'Hymalaya.
« La Fée apprit bientôt sa fin malheureuse ; elle
lui donna des regrets et rejoignit ses enfimts sous
les flots, où ils vivent encore. L'on dit que, tenant
de la voracité paternelle, ils engloutissent tous les
EN HAUTE-BRETAGKE I I I
hommes et les animaux que leur jette la tem))ête.
L'on dit encore que les vaisseaux et leurs cargai-
sons disparaissent dans les estomacs des demi-
géants, sans que rien ne puisse assouvir la liiim qui
les mine. »
(Madame de Ccmy, Snitil-Suliac, p. 69 et suiv.).
Je ne sais à quel point s'est arrêtée la broderie que M""" de
Cemy a faite sur cette légende ; on peut accepter comme
popalaires beaucoup des éléments qu'elle contient, entre autres
les rochers semés par le Géant ( cf. le § II, et le commentaire
du conte II ) ; ses enjambées (cf. le commentaire du conte
II) ; la flotte avalée (itii.), épisode plus développé ici qu'ail-
leurs.
La visite aux géants de Saint-Samson est-elle une allusion à
d'autres géants qui auraient habité ce pays voisin de la Rance,
ou 1 une série de mégalithes, dont le menhir de la Tiemblaye
serait le seul débris? Je n'en sais rien, et je n'ai pu me procurer
dans le pays aucun renseignement à ce sujet ; on m'a seulement
afiirmé que les vieillards appelaient Pierre de Gargantua le
menhir de la Tiemblaye.
Plusieurs contes gargantuesques (cf. les contes n°' IV et VI)
font allusion au cataclysme qui submergea la forêt de Scissy et
qui eut pour résultat de grossir la Rance. Peut-être M™' de
Ccmy n'a-t-elle pas osé attribuer la formation de cette rivière
aux compisserics copieuses du Géant, qui ont formé les rivières
voisines de l'Arguenon et du Frémur (cf. § II).
Dans la Vit du fameux Garganluai, le héros « ne pouvant
retenir ses larmes, en laissa tomber une si grande quantité
qu'elles auroient été capables de faire moudre un moulin»
112 GARGANTUA
p. 24, Troyes ; p. 27, Épinal. Voilà un pendant aux larmes de la
sœur. Le Géant du Mont-Corneille forme une rivière avec une
goutte de soi sang (cf. Gargantua en Languedoc).
Ce conte est le seul qui montre Gargantua ayant une sœur,
c'est aussi le seul oj il soit amourti'x.
Sa voix, qui couvrait le bruit du tonnerre, a pour similaire ce
passage des Grandes Chroniques ;
M Sur ce il se print à ri/e si très fort et de si grant affec-
tion que on l't^tendoit rire de sept lieues et demye. »
La condition imposée à son mariage et tout ce qui suit repro-
duit assez exactement la fable hellénique de Saturne, condamné
A dévorer ses enfants.
Gargantua, après res repas, de même que d'autres gé.ants,
entre autres les Corps sans âme (cf. i'^ série, n° IX, le Géant
aux sept femmes; 2" série, n° XXIV, le Corps sans âme') s'endort
profondément. La légende citée par Thomas de Saint-Mars, et
recueillie dans le pays de Retz , le fait de même dormir long-
temps (p. 97).
On remarquera encore l'épisode de la plaine de Mordreuc
enfoncée d'un coup de pied; de l'Himalaya construit pour cenrir
de tombeau au Géant (ceci m'a l'air d'une addition faite par
quelque lettre); et des enfants du Géant qui, comme Charybde
se plaisent à engloutir les navires.
mj
EM HAUTE-BRETAGNE I 1 3
C VI. — GÉANTS SIMILAIRES
j
côtô de Gargantua lui-même , d'autres
géants sont populaires en Haute-Bretagne,
et lui sont évidemment apparentés. Comme
lui ils sont énormes, font de grandes enjambées
et ont un appétit formidable. Ils se distinguent
aussi des autres en ce sens qu'on leur attribue
une résidence dans le pays, ce qui les met à part
de la nombreuse légion des ogres et des géants qui
vivent dans le royaume iiidéterminé de la féerie,
et qui d'ailleurs, au rebours de Gargantua, sont
généralement méchants.
« A côté d'une grotte au.'i fées, entourée de
chênes séculaires, et située sur le champ de la
Roche en Plédran , est la Chaise de Michel Marin,
large pierre sur laquelle, dit le peuple, venait
s'asseoir le Géant, et qu'il remplissait de sa vaste
capacité. »
(Jollivet, t. I, p. >3).
Ici, Michel Morin est un similaire de Garg-iiitua.
A Lanrelas, canton de Broons (Côtcs-du-Nord),
des pierres à bassins sont appelées indifféremment
Pierrc5-du-Diable ou Pierres-du-Géant ; mais
8
114 GARGANTUA
on ne raconte rien à leur sujet, et la légende a
disparu.
(Communiqué par M. J. Eve», avoue à Dinan),
« Au Roz, près du Quillio, à deux lieues
d'Uzel, dans un pays qui faisait sans doute autre-
fois partie de l'ancienne Brocéliande, j'ai vu le
rocher de Merlin, le portail de sa grotte sauvage ;
c'est là que l'enchanteur logeait dans une barrique.
Ce portail est un rocher dont la nature a fait une
immense arcade.
« Un jour, disent les paysans, un être supérieur
interrogea Merlin sur les intempéries de l'air,
qui devaient rendre inhabitable cette horrible de-
meure.
— Comment fais-tu, Merlin, quand le vent
d'ahaut bat le rocher ?
— Je tourne ma barrique vers le vent d'abas.
— Et quand le vent vient d'abas ?
— Je tourne ma barrique vers le vent d'ahaut.
— Et quand les quatre vents battront ?
— Je mettrai ma barrique adens....
« Ce grand enchanteur posait ses pieds sur deu.x
rochers séparés par un vaUou et buvait à l'étang
du Roz. Or, il y avait plus de trois cents toises
EN HAUTE-BRETAGNE I I 5
entre les trois sommets de ces angles si prodigieu-
sement décrits.
« Ces traditions sont dans la mémoire de tous les
paysans de la contrée, et, encore en ces derniers
temps, dit-on que quelques-uns auraient entendu
le roulement d'une barrique le long des nuits. »
(B.iron Dutaya, Brocéliande, p. 161-16}).
LE SAUT DE ROLLAND
yK«« un kilomètre environ du bourg de Dom-
H^^^ pierre, à droite de la route départemen-
^s3iS taie de Fougères à Laval, et à une petite
distance du point d'intersection de celle-ci avec le
chemin de fer, on aperçoit un groupe de rochers
dont la disposition est fort remarquable. Il con-
siste en deux masses énormes, placées en face
l'une de l'autre, de chaque côté d'une profonde
vallée, au milieu de laquelle coule un faible ruis-
seau qui n'est autre que la rivière de Cantache.
Ce groupe de rochers, qui a perdu beaucoup de
l'aspect à la fois grandiose et pittoresque qu'il
avait autrefois, depuis que l'on exploite le quart-
zite dont il est formé pour l'entretien des routes
Il6 GARGANTUA
de la contrée, porte dans le pays le nom de
Saut-Rolland, sous lequel il est devenu légen-
daire.
« S'il faut, en effet, s'en rapporter à la tradition,
le héros de la chevalerie fabuleuse , le fameux
Rolland, aurait un jour franchi avec son cheval
l'intervalle de cent mètres qui sépare ces deux
roches, et cela à plusieurs reprises. Une première
fois ce fut pour le bon Dieu, et un bond de son
coursier le lança sur la roche opposée. Une seconde
fois, ce fut pour la bonne Vierge, et un effort du
généreux palefroi le reporta à l'endroit d'où il était
parti. Enfin, il essaya de sauter une troisième fois
pour sa dame, mais ce fut pour son malheur. L'in-
fortuné Rolland et son coursier tombèrent au
fond du précipice et périrent dans leur chute.
« On voit encore gravés sur la pierre les trous
d'un fer à cheval qui viennent à l'appui de cette
légende. Mais ils ne représentent que la moitié
de sa forme; l'on observe judicieusement que
c'est là que le pied du cheval de Rolland glissa
lorsqu'il sauta pour sa fatale maîtresse.
« MM. Ducrest de Villeneuve et l'abbé Bûcheron
ont publié chacun leur légende sur le saut Rol-
land : le premier dans V Annuaire de l'arrondisse-
EN HAUTE-BRETAGNE
117
ment de Fougères, pour l'année 1838, p. 53; le
second, dans le Magasin universel, année 1836-37,
p. 195.»
(Maupillé, Notices historiques et archéologiques sur les paroisses des
detix cantons de Fougères, p. 239-40 des Mémoires de la Soc.
arch. d'IUe-€t- Vilaine, t. VIE ).
« Dans le bois du Jaunais, en Avessac (Loire-
Inférieure), une pierre énorme est un grain de
sable, dont le Juif-Errant débarrassa un jour sa
chaussure. »
(Régis de l'Estourbeillon, Lég. du pays d' Avessac, ap. Soc.
arch. de Nantes, t. XXI).
CHAPITRE II
GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE
§ I. — POPULARITÉ DE GARGANTUA
lE nom de Gargantua jouit dans le Finistère
d'une extrême popularité ; on l'appelle
Gargantuas et quelquefois aussi Gargan-
turas.
On dit d'un grand mangeur : C'est un Gar-
gantuas.
Ou bien :
Il dévore comme un Gargantuas.
Cf. Lavarou Kox,, n» 927. Ce dicton a été recueilli à Guis-
Ȏny.
(Communiqué par M. L. Sauvé).
On dit à Trévérec eur Gargomtual, pour désigner
un grand mangeur.
(^Communiqué par M. E. Erntult).
GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE II9
Le Men constatait en ces termes la popu-
larité de Gargantua dans une autre partie du pays
bretonnant :
« Gargantua, que les Bretons nomment toujours
Gargantuas, et dont ils appliquent le nom comme
sjTionyme d'une autre épithéte bretonne, Gouli-
fias, aux gens qui mangent beaucoup, a laissé
quelques souvenirs en Bretagne, surtout dans le
pays de Tréguier, où le dicton suivant est très
populaire :
« Gargantuas pa oa beo,
A iec n'eur gammed da Bontreo.
Gargantuas quand il était vivant
Allait d'une enjambée d Poiitrieux (1). »
S II. — LIEUX AUXQUELS S'ATTACHENT SON NOM
ET SON SOUTENIR
jANS la partie de la Bretagne qui parle la
langue bretonne, Gargantua est moins
connu que dans celle où le français est
seul usité ; ses traces sont moins nombreuses, et
sur cinq noms de lieux auxquels se rattache son
souvenir, trois se trouvent en Plaudren, à quelques
(1) M. Luzel m'écrit qu'il a aussi recueilli ce proverbe i
l'iouaret, éloigné de Pontricux do huit lieues environ.
120 GARGANTUA
kilomètres de communes où l'on ne se sert que du
français ; un quatrième à Corlaj^ qui est dans les
mêmes conditions de voisinage. Le seul qui soit
en plein pays bretonnant est le Soulier de Gargan-
tua, à Pontaven, commune qui portait ce nom
dès le premier quart de ce siècle.
(Cf. Fréminville).
« Au nord du bourg (de Plaudren), et sur le
bord de la route de Vannes à Josselin, est un
menhir de 6 à 7 mètres d'élévation, et que l'on
appelle dans le pays la Quenouille de la femme de
Gargantua... On remarque encore dans cette com-
mune une fichade qui, près du bourg (c'est le
village qu'il faut lire : il y a en cette commune un
village nommé Locqueltas) de Loqueltas, s'élève
de 5 mètres au-dessus du sol, et que l'on appelle
le Fuseau de la Quenouille dont nous avons parlé
ci-dessus. »
(Ogée, nouv. édition).
« En Plaudren, sur la lande de Lanvaux, sont
épars de nombreux menhirs ; le plus beau est
appelé Grès de Gargantua. »
(Joanno, p. 476).
« Pont-Aven : On voit dans la rivière, en face du
quai, un énorme rocher ayant la forme d'un
EN BASSE-BRETAGNE 121
soulier : aussi l'appelle-t-on dans le pays la Roche-
Forme ou Forme du soulier de Gargantua.
« Avant la confection du nouveau quai, on
remarquait, presqu'en face de la Roche-Forme, un
volumineux rocher arrondi, percé à son sommet
d'un trou rond d'environ un mètre de diamètre et
autant de profondeur, auquel on donnait le nom
de Bain de pied de Gargantua. »
(Flagelle, Noies archéologiques, p. 65-66).
« A 3 kilomètres S.-E. de Corlay, Dolmen
dit le Tombeau de Gargantua, sur le chemin de
grande communication n» 45, de Corlay à Jugon;
il se compose d'une seule chambre de forme rec-
tangulaire ; deux rangées de pierres, quatre à
droite, dix à gauche, distantes les unes des autres
de 2 mètres 75 centimètres, précèdent le monu-
ment. La légende veut qu'avec Gargantua ait
été enterrée une bouteille en argent, que bien des
amateurs ont déjà cherchée sans par\'enir à la
trouver. »
(Ernoul de la ChencHèrc, p. 38).
^
122 GARGANTUA
§111.— PETITES LÉGENDES GARGANTUESQUES
N jour que Gargantua passait par-dessus
la haute flèche de l'église Saint-Tugdual,
à Tréguier, il s'écria : « Comme les chalu-
meaux sont longs par ici dans les champs !
« C'est la même légende que celle qui se rapporte
au géant de Saint-Herbot ».
(Le Men, p. 418).
A Pluzunet, arrondissement de Lannion, j'ai en-
tendu dire que le géant se promenant dans le
pays, faisant ses fameuses enjambées, dit en passant
par-dessus le clocher de Tréguier : « Comme les
chalumeaux (chaumes) sont hauts par ici dans les
champs. »
(Communiqué par M. LuT^el).
Un jour que Gargantua traversait le bourg de
Pleyben, le coq du clocher le piqua à l'enfour-
chure :
— Diable ! dit-il, les fougères sont hautes dans
ce pays.
( Reiueilli n Sainl-Ségal, par M. Sauvé).
A Diiian, on racontait jadis que Gargantua passait par-dessus
le clocher de Saint-Sauveur sans le toucher; cf. p. 134, le
Géant (lu Sire de Rusquec.
EN BASSE-BRETAGNE 12?
« Une autre fois il raccommodait ses souliers,
assis sur la tour plate du Bali à Lannion. Son li-
gneul traînait sur la rue, et quand il l'attira à lui,
il souleva à la hauteur de la tour une charrette
attelée de quatre chevaux et chargée de sable de
mer qui passait dessous.
« On voit à Pontaven, sur la rive gauche de la
rivière, en face du quai, un rocher qui a la forme
d'un énorme soulier. On l'appelle le Soulier de
Gargantua. Avant la construction du quai, il y
avait sur la ri\'ière, vis-à-vis de ce soulier, un
rocher creusé par les eaux fluviales, en forme
d'auge, et que l'on appelait le Bain de pied de
Gargantua. On raconte que ce soulier fut perdu
là par le géant, dans une de ses pérégrinations.
« D'après une tradition que j'ai recueillie à
Laz, dans les montagnes Noires, la demeure de
Gargantua était à la pointe du Raz. Certes la
pointe du Raz est une demeure digne d'un géant.
Une particularité qu'il importe de noter, c'est que
comme Castel Ruffiel, la pointe du Ra>,, ce lieu
sauvage et désolé, était un oppidum à l'époque où
nos côtes avaient pour habitants une race beaucoup
plus forte que celle qui les occupe aujourd'hui.
Cette pointe est en effet séparée du continent par
124 GARGANTUA
un mur cyclopcen et l'on peut voir encore les
substructions de deux barbacanes qui en défendaient
l'entrée, et celles d'assez nombreuses habitations
adossées au mur de clôture. Il est assez remar-
quable de rencontrer dans le Finistère deux oppida
qui, d'après la tradition, auraient servi de demeure
à des géants. La dimension des matériaux em-
ployés à la construction des remparts de ces for-
teresses est, je crois, la meilleure explication de
cette croyance. »
(Le Men, p. 418-19).
Cette dernière tradition, dont j'ai constaté l'e.\istence dans
quelques localités de l'arrondissement de Châteaulin, est peu ré-
pandue; on ne la retrouve ni à PlogofF, ni à l'île de Sein, ni
dans aucune des communes qui forment ou avoisinent le Cap
Sizun.
{Noie de M. L. Sauvé).
La légende recueillie p.ir Le Men, et qui assigne pour de-
meure à Gargantua la pointe sauvage et superbe du Raz, où se
trouve un oppidum, a un pendant à peu près exactement sem-
blable en Haute-Bretagne. Dans les contes que j'ai recueillis,
presque tous ceux qui parlent de la naissance du célèbre géant le
font naître à Plévenon, où deraeuraieut ses parents et où il re-
vient de temps en temps ; or c'est dans la commune de Pléve-
non, canton de Matignon, qu'est situé le Cap Fréhcl, dont les
falaises à pic, hautes et superbes, percées de grottes gigantes-
ques, ne le cèdent guère en grandiose à la pomte du Raz ; ce
EN BASSE-BRETAGNE 12$
qui complète l.i ressemblance et que je cite sans en prétendre
tirer plus de conclusions qu'il ne convient, c'est l'existence en
cette commune d'un oppidum, probablement gaulois, dont la mu-
raille en terre se voit encore au bord de la mer.
« Gargantua, revenant de Paris, poussa jusque
dans le Lconnais, où il reçut l'hospitalité la plus
digne. Partout ou couvrit sa table des mets les
plus recherches et les plus abondants. Pour lui on
décrochent les jambons, les andouilles. En son
honneur on perçait les tonneaux.
« Chez les Cornouaillais, au contraire, on ne lui
avait offert que des crêpes et de la bouillie, mets
trop peu réconfortants pour un estomac tel que le
sien. Alors sur la surface du Léonnais, existaient
de gigantesques montagnes qui gênaient les habi-
tants. Indigné du peu de courtoisie des Kerné-
wotes, le fils de Grandgousier et de Gargamelle,
un jour qu'il jouait aux petits palets, leur jeta les
pierres qui couvraient le sud du pays de Léon et
les éparpilla depuis Plougastel jusqu'à Huelgoat. La
fertilité du littoral du Finistère, depuis le Conquet
jusqu'à Saint- Jean-du-Doigt, devint ainsi la ré-
compense de l'accueil qu'ils avaient fait à l'illustre
voyageur. »
(Levot, d'-iprès M. I. E. Brousmiche, Annuaire de Brtjl, iS66).
126 GARGANTUA
Une autre légende bretonne racontée par M. F. Halégouét
{Bulletins de la SociéU acaJcmigiie de Brest, 2' série, t. IV, 1877-78),
assigne aux rochers de Plougastel une autre origine.
Le diable, dans un moment de reconnaissance transporte, pour
obliger une pauvre veuve qui lui avait donné l'hospitalité, les
rochers qui itaijnt alors du côté de Léon, du côté de Plougas-
tel. — On a vu dans les Légendes gargantuesques de la Haute-
Bretagne, que Gargantua irau;,portait souvent des rochers.
Un jour que Gargantua se trouvait à RoscofF, il
eut soif, et s'étant penché pour boire sur le bord
de la mer, il avala deux vaisseaux, l'un français
et l'autre anglais, qui se battaient et qui con-
tinuèrent à tirer le canon dans son corps.
JI eut faim et avala tout ce qui lui tomba sous
la main en blé, légumes, etc ; mais comme tout
cela était vert, il lui prit un grand mal de ventre,
et il concilia tout le pays ; c'est depuis ce temps
que les environs de Roscoff sont devenus si fer-
tiles.
{Conté par M. Th. Pilven, qui l'a entendu dire d une
de ses bonnes, bretonne illettrée').
Pour le premier épisode, cf. le commentaire du conte n" II
(Haute-Bretagne).
Gargantua, passant un jour à Corlay, eut soif ;
il mit un pied sur la butte de la Justice, où le duc
de Rohan faisait autrefois pendre ses sujets, et
EM BASSE-BRETAGXE I27
l'autre sur une seconde butte entre Guingamp et
Corlay, et ainsi écalè, il se baissait et buvait A
même dans l'étang de Corlay.
{Communiqué par Madanu veuve Louis Texicr).
Cet épisode se retrouve en d'autres pays, cf. Haute-Bretagne,
Orléanais, Bourgogne, lie de France, Suisse.
Voici enfin toute une série de dépositions gargantuines qui
m'ont été communiquées par M. Sauvé. Les noms entre paren-
thèses sont ceux des communes où elles ont été recueillies.
Gargantua est deux fois haut comme le clocher
de Pleyben (Brasparts).
Gargantua est un géant de belle taille, puisque
le clocher le plus élevé de la Comouaille, le clo-
cher de Pleyben, n'arrive pas à la hauteur de ses
fesses (Quimerch).
Jamais on n'a connu mangeur comparable à
Gargantua : il lui faut, à chacun de ses quatre
repas, un bœuf, six veaux, six moutons, sans
compter la volaille et les oiseaux. Et quel glouton,
mes amis ! d'un veau ou d'un mouton tout entier,
il ne fait qu'une bouchée. Comme buveur il ne
craint non plus personne, car c'est chose bien con-
nue qu'il se sert en guise de tasse d'une pièce de
deux 'oarriqucs et la vide d'un seul trait (Châ-
teaulin).
128 GARGANTUA
Sa tasse ne contient pas moins de quatre bar-
riques, et ce n'est pas d'eau qu'il la remplit , mais
du vin le meilleur (Quimerch).
Ce trait est commun à la Haute-Bretagne, cf. n° VI, et au
Gargantua de l'imagerie populaire.
On ne dit pas de quel pays est Gargantua, ni
d'où il venait quand il fit un voyage en Bretagne,
ni où il est allé. Quelques persomics assurent qu'il
est mort, d'autres prétendent le contraire. S'il vit
toujours, il doit être bien vieux, et il n'est pas
probable qu'il revienne chez nous. Ce serait pour-
tant un homme bien curieux à voir, et la vue n'en
coûterait rien. Il ne mange pas les chrétiens et ne
passe pour être ni méchant ni voleur (Saint-
Ségal).
^IV. — POPULARITÉ DE GÉANTS SIMILAIRES
lA Bretagne bretonnante a gardé le souve-
^ venir de géants qui ne portent pas le nom
de Gargantua, mais lui sont fortement ap-
parentés et accomplissent des exploits similaires.
EN BASSE-BRETAGNE j 29
Tels sont le gc^int du Sire de Rusqucc, Rannou et
Hok-Bras, dont on trouvera ci-après les lé-
gendes.
A plusieurs blocs remarquables est associé le
souvenir de géants parfois anonj-mes :
« On voit dans la forêt de Quénccan, en
Gimors, les roches dites Castcl-Finans ou Castel-
Geant, citées dans la vie de saint Gildas, et dans
le traité de Roch le Baillif, qui y décou\Tit
en 1577, des monnaies d'argent portant une tour
et ayant pour exergue Cas tri Gigantii (sic).»
(Ogée, art. Camors, nouvelle édition).
D'après un article du même dictionnaire la
partie sud de l'île aux Moines se nomme Gurgan-
telec, nom qu'il est intéressant de comparer avec
celui de Gargantua.
I
RAN'NOU
GuiMAEC, un peulvan de huit pieds de
haut au plus est fiché dans le mur du ci-
metière. Voici la tradition qui le concerne :
« Rannou, hercule bas-breton qui joue dans nos
130 GARGANTUA
traditions trccorroises le même rôle que le Gar-
gantua du Poitou et de la Bretagne française,
paraît avoir été un gentilhomme breton de la
maison de Tréléver en Guimaëc...
« Un jour que Rannou le Fort était à son manoir
de Tréléver, à une demi-lieue du bourg, il apprit
que certaines vieilles femmes attroupées dans une
maison dudit bourg débitaient mille horreurs sur
son compte. Furieux, il arracha un peulvan, et le
lança à tour de bras dans la direction de la
maison indiquée ; mais la pierre passa à quelques
pouces au-dessus du toit et vint tomber là où nous
la voyons aujourd'hui. »
(G. Le Jean, Bulletin archéologique de l'association bretonne,
t. III, 1851, p. 61).
Plusieurs légendes attribuent à Gargantua ou au diable un ex-
ploit analogue. Cf. plus loin Gargantua en Ile de France, p. 216
et suiv.
« A la Croix rouge en Plouigneau, est une
pierre branlante, aujourd'hui immobile, mais posée
en équihbre sur le sommet d'une butte rocheuse.
Une tradition veut que Rannou, ayant parié de la
porter à bout de bras jusqu'à Morlaix, se soit ar-
rêté là épuisé de fatigue, et l'y ait laissée, à une
demi-lieue en deçà du but. «
(ibid., p. 63).
E\ BASSE-BRETAGNE I3I
« A Plestin existe une pierre isolée, à peu de
distance d'un menhir, situé à six cents mètres du
bourg, sur le bord de l'ancienne route de Lannion
à Morlaix ; elle présente à sa partie supérieure une
cavité ayant la forme d'un siège, ce qui explique
le nom sous lequel cette pierre est connue : Cador
Rannoti, siège de Rannou. On remarque encore
sur cette pierre une empreinte que l'on dit être la
trace de la bêche de Rannou. Un jour Rannou,
travaillant dans ses champs en Guimaëch (Finis-
tère), sur la rive gauche du Douron, aperçut des
oiseaux ravageant son blé ; il leur lança violem-
ment cette pierre qui n'atteignit point son but et
vint tomber sur le territoire de Plestin, Côtes-du-
Nord. »
(Ernoul de l.i Ctienelière, p. 52).
Ce dernier trait a son similaire dans plusieurs contes gar-
gantuesques, où le giant lance des rochers pour tuer des bcr-
naches. Cf. le conte n° III, p. 40 (Haute-Bretagne).
Le diable lance aussi un menhir contre la cathédrale de Saint
Pol.
D'après une tradition recueillie par M. Kcram-
brun, voici de quelle manière Rannou aurait été
doué de sa force prodigieuse :
« Sa mère se promenait un jour au bord de la
132 GARGANTUA
grève, en ramassant des coquillages. Tout à coup
elle découvre une sirène que la mer en se dé-
couvrant avait laissée à -sec. La pauvre femme eut
d'abord bien peur et prit la fuite. Mais ayant re-
gardé de loin, et voyant toujours cette étrange
créature immobile à la même place, elle revint
sur ses pas, et se mit à la considérer d'assez près.
Alors la sirène lui dit : Par pitié, venez à mon
secours et ne me laissez pas mourir ici. N'ayez
pas de crainte; je n'ai jamais fait de mal à per-
sonne. Bien au contraire, par mon chant j'avertis
les matelots de la présence des écueils,
« La pauvre femme avait l'âme bonne. Elle vint au
secours de la sirène et l'aida à regagner le flot ; alors
celle-ci lui dit encore : Que veux-tu que je fasse
maintenant pour toi? Je suis puissante, demande
moi quelque chose de possible et tu seras satisfaite
— Eh bien ! j'ai un fils à la mamelle, fais qu'il soit
le plus fort et le plus vaillant des hommes.
« La sirène plongea dans la mer et reparut quel-
ques minutes après, portant à la main une conque
pleine d'une liqueur semblable à du lait. — Tu
donneras ceci à boire à ton fils, dit-elle, mais prends
bien garde d'en répandre une seule goutte.
« Néanmoins la femme, de retour chez elle.
EN BASSE-BRETAGNE 133
n'osa pas faire prendre le breuvage à son fils avant
d'en avoir fait l'essai. Elle en donna donc à son
chat, et ne remarquant sur cet animal aucun effet
qui pût l'inquiéter, elle donna le reste à son fils.
« Le petit Rannou et le chat ressentirent bien-
tôt la puissance du philtre magique. Le chat de-
\'int si grand et si fort qu'il fallut l'attacher à un
rocher avec une chaîne de fer. Quant à Rannou,
à l'âge de neuf ans, il cassait avec ses mains sept
fers à cheval réunis, et il jouait aux osselets avec
de gros blocs de quartz qui forment un monticule
près de la rivière le Douron, à l'aiigle nord-est du
département du Finistère. A onze ans, il avait
déjà dix pieds de haut; c'était un prodige; mais
dès cette époque il y eut chez lui un affaissement
subit. Sa grande force disparut et une précoce ca-
ducité brisa ses membres, à cet âge où les autres
hommes commencent à peine à se développer. Le
peu de confiance de la mère avait tout perdu. Il
fallait à Rannou la potion entière pour être un
héros et il est resté dans la tradition comme le sym-
bole d'une force extraordinaire, mais incomplète. »
(Kerarabrun, Le Collectionneur breton, t. I, 1862, p. 94-96).
Les philtres qui donnent la force se rencontrent fréquemment
dans les légendes.
154 GARGANTUA
\SS,
II
LE GÉANT DU SEIGNEUR DU RUSQUEC
L'ÉPoauE OÙ les premiers missionnaires
lifew chrétiens arrivèrent en Bretagne, un saint
personnage nommé Herbot vint établir
son ermitage dans le lieu où est maintenant la
chapelle qui porte son nom. Or, il advint que
tous les habitants de ce pays étant païens, le saint
homme fut exposé à de cruelles persécutions... Au
nombre de ses plus cruels ennemis était le seigneur
du Rusquec, un des hommes les plus savants du
pays. Il avait parmi ses amis un géant énorme qui
lui était entièrement dévoué, parce qu'il l'avait
soigné dans une grave maladie. Un jour le savant
païen fut trouver le géant et lui dit : « Je suis fati-
gué d'entendre si près de moi la voix de ce
chrétien maudit ; je veux qu'en reconnaissance du
service que je t'ai rendu, tu trouves le moyen
d'empêcher le bruit de ses prédications et de ses
cantiques d'arriver jusqu'à moi. » Le géant se mit
aussitôt à chercher un moyen de se rendre agréa-
ble à son ami. Ce pays n'était pas alors ce qu'il est
EN BASSE-BRETAGNE 135
aujourd'hui. A la place où l'on voit les beaux bois
du Rusquec, il n'y avait qu'une montagne aride,
toute couverte de grands rochers. Les géants ne
brillent pas par l'esprit ; mais il paraît que celui-ci
en avait plus que les autres, car voici ce qu'il
imagina : « Je vais, dit-il, enlever toutes ces grosses
pierres qui couvrent la terre de mon bienfaiteur,
et je les jetterai ensuite dans la rivière qui coule
près de la maison de ce chrétien. Les eaux seront
forcées de s'élever au-dessus du barrage que forme-
ront les rochers, et le bruit qu'elles feront sera
assez fort pour couvrir la voix de l'ennemi du sei-
gneur du Rusquec, auquel je rendrai de la sorte un
double service. » En quelques tours de main les
rochers furent précipités dans la rivière et les eaux
y formèrent une cascade dont le bruit devait do-
miner la voix de l'homme de Dieu. Mais il arriva
que le bruit de la chute d'eau, quoique perceptible
dans toutes les autres directions, ne se fit pas en-
tendre du côté de l'ermitage... Le géant et le sei-
gneur périrent tous les deux de mort violente... A
un kilomètre de la chapelle de Saint-Herbot, sur
le flanc d'une montagne, se trouvent les ruines
d'une grande allée couverte , connue dans le pays
sous le nom de tombeau du Géant (Bé Keor). La
136 GARGANTUA
tradition rapporte que là était enterré un géant
dont le corps, lorsqu'on le mit dans le tombeau,
avait été replié neuf fois sur lui-même, et que
chacun de ces plis avait neuf pieds de longueur.
La seule particularité que l'on raconte de lui est
qu'ayant un jour, en se promenant, passé par-
dessus l'église de Saint-Herbot, l'extrémité de la
tour toucha le haut de ses jambes. « Tiens, dit-il,
la fougère est bien haute dans ce pays-ci. » Il est
probable que ce géant est le même que celui de la
légende de Saint-Herbot (près Huelgoat). »
(Le Men, Revue celtique, t. I,p. 41 $-417).
« Près de Saint-Herbot est le dolmen, autel et
tombeau d'un druide, qui passe pour recouvrir la
dépouille d'un géant que vainquit dans une lutte
acharnée le saint patron du lieu, et dont l'horrible
cadavre ne put entrer dans cette vaste tombe que
coupé en soixante-dix-sept morceaux. »
(^Galerie bretonne, t. I, p. 136).
Cf. p. 122, plusieurs dépositions où Gargantua passe par-
dessus les clochers. Cela ressemble beaucoup au dernier trait de
la légende du Seigneur du Rusquec.
Un passage de la Vie du fameux Gargantuas montre le géant
arrachant des pierres, de mime que celui du Sire du Rus-
quec
EN BASSE-BRETAGNE I37
o La rivière qui passait près du palais n'étant pas navigable à
cause de la grande quantité de rochers dont elle était parsemée,
Gargantua crut qu'il était de sa gloire de la purger de tous ces
rochers. Il prit donc ses tenailles, et, du bord de la rivière, ac-
crochant ces rochers incommodes, il les arrachait ainsi que des
champignons (p. 40). »
Dans une légende rapportée plus haut, p. 125, et recueillie
aussi en Basse-Bretagne, cet exploit est attribué à Gargantua.
m
HISTOIRE AUTHENTIQUE DU GÉANT HOK-BRAS
iL y avait autrefois, avant le déluge, je crois,
entre Daoulas et Landemeau, un géant,
un géant comme on n'en a jamais vu. — Il
était grand comme la tour du Kreisker peut-être?
Allez. — Comme le Ménez-Hom? — Allez encore.
— Haut comme les nuages apparemment? —
Allez toujours. — Quand vous iriez jusqu'à la
calotte du ciel, mon ami, vous n'y seriez pas tout
à fait. — Mais alors, où ce malheureux pouvait il
se loger? Ali! voilà l'affaire! Messire Hok-Bras
avait la faculté de s'allonger à volonté. Voici d'où
lui venait cette faculté précieuse.
« Il est bon de vous dire que maître Hok-Bras
était naturellement assez grand : à trois mois, il avait
138 GARGANTUA
déjà plus de six pieds, et comme il n'était pas en-
core baptisé, son père le mena chez une tante qu'il
avait au Huelgoat, et la pria d'être la marraine de
ce petit poupon. Comme Hok-Bras marcliait déjà
tout seul, la marraine n'eut pas besoin de le porter
sur les fonds baptismaux, ce qui eût été fatigant,
en vérité. Hok-Bras fut gentil : il alla tout seul,
et ne pleura pas du tout , si ce n'est quand on lui
mit du sel dans la bouche : Il toussa si fort, si
fort, que le bedeau qui se trouvait en foce fut
jeté contre un pilier où il se fit une jolie bosse à
la tête, ce qui dérida le poupon et le lit rire...
Mais rire... ah! c'était le recteur qui ne riait pas
en voyant tomber tous les vitraux des fenêtres de
son église. N'importe, Hok-Bras était chrétien et
ne viendrait pas rire tous les jours à l'église.
« Après le diner de baptême, qui fut très-bon, à
ce qu'on dit, Hok-Bras s'en fut jouer dans le bois,
auprès de l'endroit qu'on appelle le trou du diable,
et sans doute afin d'empêcher le diable de sortir
par là (ce qui eût été un grand service pour l'hu-
manité s'il avait réussi), il se mit à rouler tout
autour les plus gros rochers de la colline (et l'on
sait qu'il n'en manque pas dans ce beau vallon).
« Pendant que le bambin travaillait ainsi, au
EN BASSE-BRETAGNE 139
grand ébahissement des autres, sa marraine vint le
regarder faire et se dit : — Voilà un filleul qui me
fera honneur. Et en disant cela elle jouait avec sa
belle bague de diamant. Tout à coup, la bague
lui échappe et roule au fond du gouffre qui n'était
pas encore couvert et où l'eau tombait avec un
bruit affreux. La marraine se mit à pleurer : —
Qu'avez-vous, marraine, lui dit Hok-Bras, — votre
bague, — ne pleurez pas, nous allons voir. — Si
j'étais seulement aussi grand que ce trou est pro-
fond, je vous la rapporterais dans cinq minutes.
« Or, il est bon de vous dire que la marraine
était une fée. Elle sécha ses beaux yeux et promit
à Hok-Bras d'exaucer sa demande s'il trouvait la
bague. Il descendit dans le trou, mais bientôt, il en
eut jusqu'au cou. — Marraine, dit-il, l'eau est trop
profonde et moi je suis trop court. — Eh bien,
allonge-toi, dit la fée.
« En effet, Hok se laissa couler, couler toujours,
toujours, car c'était un puits de l'enfer et sa tête
restait toujours au-dessus de l'eau. Enfin, car il y
a une fin à tout, ses pieds touchèrent le fond.
— Marraine, dit-il, je sens une grosse anguille
sous mes pieds.
« Apporte-la, dit la fée : c'est elle qui a avalé
ma bague, et remonte de suite.
140 GARGANTUA
« Crac, — on vit tout à coup Hok sortir du
gouffre, comme un peuplier énorme et ii montait
toujours, toujours.
— Marraine, dit enfin une voix qui venait des
nuages, ne m'arrêterez-vous pas?
— Tu n'as qu'à dire assez, mon garçon, et ta
croissance s'arrêtera.
— Assez, hurla Hok, d'une voix de tonnerre...
et à l'instant on le vit se raccourcir et puis se mettre
à genoux pour embrasser sa jolie tante, et lui
passer sa bague au doigt.
« Par malheur pour nous, Hok dans sa joie
oublia de boucher le trou du Diable. On ne le sait
que trop en ce monde, hélas 1 — Hok s'en re-
tourna chez son père, qui, le voyant déjà grandi
de deux ou trois pieds depuis le jour de son bap-
tême, pensa qu'un tel garçon serait fort coûteux à
nourrir à rien faire.... Oui, Hok ne voulait rien
faire, si ce n'est courir les aventures, car il faut
vous dire qu'il était amoureux.
« En quittant Huelgoat, il avait d'abord eu
l'idée d'emporter sa petite tante sous son bras ;
mais la fée qui était sage (chose rare en vérité)
lui avait fait comprendre que ce n'était pas con-
venable à son âge et qu'elle ne voulait être sa
EN BASSE-BRETAGNE 141
femme que quand il aurait accompli au moins trois
prouesses, ce qui lui serait facile, vu qu'elle lui
avait donné le secret de s'allonger à volonté.
« La découverte de la bague pouvait compter
pour une prouesse, restait deux — et voild ce qui
tourmentait notre grand bébé, déjà rempli d'am-
bition.
« Hok dans son impatience ne faisait guère que
courir par monts et par vaux ; dans ses moments
perdus (et c'était l'ordinaire) il s'amusait, au lieu
d'aller battre (comme un bon journalier), à faire
des tas de terre et de cailloux, à la manière des
enfants. Si bien qu'un jour que la besogne
lui plaisait, il acheva de construire la mon-
tagne d'Arrée, depuis Saint-Cadou jusqu'à Ber-
rien. — Il y planta même le mont Saint-Michel,
d'où il apercevait les bois d'Huelgoat, pour les-
quels il soupirait, vous savez pourquoi.
« Enfin, quand il eut fini sa montagne, il se
trouva un peu désœuvré et s'en alla flâner jusqu'à
Landerneau (car, si sa jolie tante lui avait permis
de soupirer, elle lui avait par prudence défendu
de venir au Huelgoat).
« Voilà qu'en regardant tantôt les boutiques,
tantôt les nuages, Hok-Bnis rencontra M. le
142 GARGANTUA
Bailli avec son ccharpe. — Tiens, dit le Bailli,
voilà un grand gaillard qui a l'air de vouloir at-
traper la lune avec ses dents.
— Moi, je veux bien tout de suite, dit Hok
qui pensait à la fée d'Huelgoat.
— Tout de suite, reprit le Bailli, attends au
moins qu'elle soit levée, imbécile : et puis je te
donnerai dix écus pour acheter un habit neuf si tu
peux ce soir attraper la Lune de Landerneau.
— Tope-là, fit le jeune géant, en ébranlant
l'équilibre de M. le Bailli.
« Et le soir, sur la place de Saint-Ouardon, la
foule, le Sénéchal et les juges en tête, s'assembla
sur le placis pour voir l'aflfaire. Jugez de la stupé-
faction de ces braves gens. — Dès que la lune fut
au-dessus du placis, Hok se mit au milieu et s'é-
cria : « Hok, allonge-toi ! »
« Crac : Aussitôt on vit sa tête monter, monter
et parfois se perdre dans les nuages qui passaient
sur le ciel. Enfin la lune s'obscurcit ! On entendit
un coup de tonnerre qui disait : « assez » et peu à
peu on vit la lune descendre rapidement. Quand
elle fut arivée sous les nuages, on put voir que
c'était Hok-Bras qui la tenait par le bord entre ses
dents. Hok-Bras qui se trouvait tout auprès du
EN BASSE-BRETAGNE 143
clocher de Saint-Ouardon, déposa délicatement
l'astre des nuits sur le bout de la girouette, de-
manda ses dix écus et s'en fut très content. —
Et de deux.
« Depuis ce temps-là, on dit que Landemeau a
conservé sa tante la lune : ce que je ne puis affir-
mer par serment. Vous voyez que c'est une qua-
lité assez précieuse de pouvoir devenir plus grand
que les autres ; et je suis sûr que s'il se trouvait
encore une fée comme celle-là, sur la terre, elle
aurait beaucoup de pratiques. Il y a dans ce monde
tant de gens qui ont la faiblesse de vouloir tou-
jours être plus grands que les autres....
« Vous pensez bien que notre petit géant —
qui n'avait guère que douze à treize pieds dans
ses jours ordinaires, — avait attrapé un peu chaud
dans son voyage à la lune ; et il regrettait fort, en
passant par Loperhet, que la mer ne fût pas sous
ses pieds pour s'y désaltérer et se baigner à l'aise.
« Il est bon de vous dire qu'à cette époque la
rade de Brest n'existait pas encore. — Tiens, se dit
Hok-Bras, si je creusais ici un petit étang, voisin
de ma maison, cela serait bien commode pour se
baigner tous les matins, et peut-être que cela ferait
plaisir à ma tante, — allons...
144 GARGANTUA
« Il déracina quelques chênes ; prit une taille et
une force proportionnée A la besogne ; s'empara
de deux ou trois vieux chalands sur la rivière de
Landerneau, afin de s'en servir comme d'écucUe et
se mit à l'ouvrage.
« Le premier jour, il creus;i un grand bassin
depuis Daoulas jusqu'à Lanvéoc.
« Le deuxième jour, il creusa de Lanvéoc à
Roscanvel, — et le troisième jour, comme il était
pressé d'achever la besogne par une prouesse
digne de sa tante, crac, il donna un grand coup de
pied dans la butte qui fermait le Goulet et bientôt
il eut le plaisir de sentir l'eau de mer lui chatouil-
ler agréablement les mollets à une jolie hauteur ;
car à ce moment-là il mesurait plus de mille pieds
du talon à la nuque.
« Mais le vent soufflait un peu fort de l'Ouest;
les vagues se précipitaient avec la violence que
vous pouvez supposer par l'ouverture du nouveau
goulet, si bien qu'un vaisseau à trois ponts (vous
comprenez — un vaisseau à trois ponts avant le dé-
luge) — qui passait toutes voiles dehors du côté
du cap Saint-Mathieu, se trouva entraîné par le
courant et entra, vent arrière dans la rade qui se
remplissait à vue d'œil. -^ Et de trois.
EN BASSE-BRETAGNE 145
« La rade de Brest dtait née pour la gloire de la
France. — Mais, pour le malheur de son père, il
arri%'a que Hok-Bras s'étant mis à genoux pour
boire un coup et goûter l'eau de sa nouvelle fon-
taine, il arriva que le vaisseau à trois ponts s'en-
gouffra, avec ses voiles, ses mâts et ses canons,
dans le gosier de notre géant, où il demeura à
mcTitié chemin arrêté par les vergues du grand
mât. — Aie ! Hok-Bras se sentit au trois quarts
étranglé.
« Impossible de crier asse:(_, asseï, pour revenir à
sa taille naturelle ; et d'ailleurs, s'il se fut rape-
tissé, le vaisseau lui aurait rompu la poitrine.
« Le voilà donc, courant, courant comme un
possédé, arpentant plaines, monts et vallées, avec
quatre-vingts canons dans la gorge.
« Enfin il se calma un peu et se dit tout natu-
rellement — Ma tante me tirera de ce mauvais
pas.
« Et il se mit à courir dans la direction de la
montagne d'Arrée, qui l'avait vu naître et qui
allait devenir son tombeau.... Oui, en ce temps-là
comme toujours l'ambition perd bien des hommes;
à force de se grandir, il tombent de plus haut et
ne peuvent plus se relever, chargés qu'ils sont du
10
I 46 GARGANTUA
poids trop lourd de leur convoitise. Hok-Bras va
peut-être nous le prouver tout à l'heure.
« Hok-Bras s'assit un moment pour se reposer
sur le mont Saint-Michel, car son vaisseau à trois
ponts le gênait pour faire une longue route. Puis,
quand il fut reposé, au lieu de foire le tour du
marais, il voulut le traverser afin d'aller plus vite.
« Par malheur il avait compté sans le poids de
ses quatre-vingts canons, car il n'avait pas fait
quatre enjambées au milieu des moUières du grand
marécage, qu'il se sentit enfoncer, enfoncer , au
point de ne pouvoir plus en retirer les jambes.
Enfin, dans ses efforts épouvantables, il trébucha
et son corps immense, entraîné par le poids des
quatre-vingts canons, alla s'abattre sur la montagne
à l'endroit appelé Rocbraz ou Hoc-Trévézel.
«Il y eut, dit-on, un tremblement de terre, et au
Huelgoat, la fée en fut épouvantée.
« Hok-Bras s'était brisé la tête en tombant sur
les roches qu'il avait amoncelées lui-même. Sa
marraine, folle de douleur, essaya en vain de le
rappeler à la vie, et n'y pouvant réussir elle se
changea en une chienne noire qui erre et doit errer
jusqu'au jugement, sur le funeste marécage . —
« Voilà le conte fini.
EN BASSE-BRETAGXE 147
« Maintenant il serait trop long de rapporter
tout ce que l'on dit du cadavre de Hok-Bras.
« On prétend que voyant venir le déluge et no
trouvant pas de poutres assez fortes pour cons-
truire l'Arche, Noé, qui avait entendu parler du
géant Hok, vint à la montagne d'Arrée, scia la
barbe du géant défunt et en fit les membrures du
navire suprême.
« Noé voulut aussi par curiosité, ou pour lester
son arche, emporter quelques dents de Hok-Bras.
Il fallut pour chacune huit hommes vigoureux.
« On raconte bien d'autres choses du gigantes-
que constructeur de nos montagnes... Mais ici se
termine le récit authentique du cabaretier de Bot-
Meur, récit qui sans doute vous a démontré que
les Bretons ne sont pas des petits garçons ! »
Cette légende figure dans Les Nouveaux Fantômes bretons, de
Dulaurens de la Barre : elle fut lue par l'auteur au Concours de
l'Association bretonne à Vannes, à la séance du mercredi 2 sep-
tembre 1874, et il la fit précéder de l'en-tète suivant qui n'est
pas reproduit dans Les Fantômes bretons :
« Les scènes qui vont suivre se passent aux en-
virons des montagnes d'Arrée, dans le Finistère,
entre Daoulas et la Feuillée, non loin du sombre
marécage du Mont Saint-Michel, où errent, dit-on.
148 GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE
par troupeaux, les âmes en peine de la Cornouaille.
« C'est le pays des Légendes sombres et pieuses,
où le coupable est toujours puni; c'est aussi le
berceau des récits gigantesques, où la force surhu-
maine l'emporte d'abord sur toute autre chose,
jusqu'au jour de sa chute inévitable. Dans la
Basse-Cornouaille, c'est ordinairement la ruse qui
prime la force et le droit, sauf à être punie à son
tour. Mais ici, auprès des gouffres de Saint-Hcrbot
et des grands rochers du noir Menez, c'est (pour
ainsi dire) le démesuré qui est en honneur.
« Jakou-ar-Gall, le cabaretier de Bot-Meur, qui
habite au pied du Mont Saint-Michel, va essayer
de le prouver par le récit suivant ».
{Jjt PublicaUur du Finistère, n° du 5 septembre 1874).
Hok-Bras (Hok-le-Grand), comme Gargantua est grand dès
sa naissance ; il a pour marraine une fée (cf. les légendes
n"» ni et VIII (Haute-Bretagne).
Hok-Bras amoureux a de la ressemblance avec le Gargantua
recueilli à Saint-Suliac par M"» de Cemy. Les chênes déracinés
figurent dans plusieurs légendes (cf. le commentaire du conte
no I, p. 27). La rade creusée a pour similaire celle de Paimbœuf,
creusée aussi par Gargantua (cf. p. 16). Les vaisseaux avalés
se retrouvent dans nombre de légendes gargantuesques.
CHAPITRE III
GARGANTUA EN NORMANDIE
§ I. — POPULARITÉ, ROCHERS ET MÈGAUTHES
QUI PORTENT SON NOM
W^^m PRÈS la Bretagne, il n'est point, à ma con-
E^ naissance, de province où Gargantua soit
^^^^ aussi populaire qu'en Normandie. Ainsi
qu'on le verra ci-après, un assez grand nombre de
lieux portent son nom, et les auteurs qui se sont
occupés de la Normandie légendaire, ont recueilli
sur le géant des récits d'une importance variable ,
mais qui ne sont pas sans nul doute les seuls où
il soit mis en scène.
Dans la Manche, qui entonne bien sous toutes
les espèces, solides ou liquides, a un ventre de
Gargantua.
^Communiqué par M Arislidt Frémim').
I 50 GARGANTUA
« Le fameux géant éternisé par RabcLiis, Gar-
gantua, qui passe parmi nos villageois pour avoir
eu une influence très grande sur la destinée de
leurs pères, a partagé avec les fées le privilège
d'établir son patronage sur les pierres druidiques
et plus particulièrement encore sur les monuments
naturels de forme gigantesque et singulière. »
(Amélie Bosquet, Im Normandie romanesque et mer-
veilleuse, p. 177).
« Dans la commune d'Ussy (Calvados), à
l'ouest, vers Leffard et Saint-Germain, en quit-
tant la plaine, sont deux petits menhirs qui sem-
blent indiquer les limites du Bocage. Le premier,
que l'on nommait Pierre, du Post, Postis, ne sail-
lait que de sept pieds au-dessus du sol, et il fut
renversé, il y a quatre ans, par les jeunes gens de
la commune qui croyaient trouver dessous un
trésor.
« Le second, que nous avons fait lithographier,
porte le nom de Pierre de la Hoberie. Il est dans
un joli petit vallon, au-dessous de la ferme du
même nom. Sa hauteur est de onze pieds. Son
effet est assez pittoresque. Le fond, vers les ro-
chers, est garni de grands arbres qui arrêtent la
EN NORMANDIE 151
vue et un léger ruisseau coule au pied du monu-
ment.
« Nous demandâmes à un paysan de Leffard
quelques détails sur l'origine de la Pierre de la
Hoberie ; il nous répondit qu'elle avait été plantée
par curieiisitè ; qu'on disait que c'était un gian
nommé Guergintua qui l'avait laissé tumher par un
trou de sa poiichette en passant ; il ajouta que l'on
y voyait souvent des revenants et qu'il y avait
sûrement quelque trésor. »
(Galeron, Statistique de l'arrondissement de Falaise, t. II, p- léo).
M"« Amélie Bosquet, qui cite Galeron en l'abrégeant, donne
au géant le nom de Guerguintua.
« En face et tout près du château de la Brosse,
dans le Perche, s'offre un dolmen gigantesque sur-
nommé le PaUt de Gargantua. Le géant, revenant
un jour de jouer sa partie dans la contrée, laissa
par mégarde tomber son palet sur le chemin. »
(A. Bosquet, p. 189).
« On montre près de Portmont (Eure), sur les
bords de la Seine, une pierre levée qui porte le
nom de Caillou de Gargantua. »
(Bourquelot, p. 4)-
152 GARGANTUA
« En sortant de Saint-Germain-du-Corbeis
(Orne), par l'ancien chemin de Saint-Barthélémi,
à mi-côte, près du vieux chemin qui descend du
moulin, existait autrefois une roche, détruite lors
de la construction de la nouvelle route, sur laquelle
on remarquait un creux d'environ soixante centi-
mètres, qu'on disait être l'empreinte du pas de
Gargantua. »
(Duval, p. 7. Cf. sur les empreintes de Gargantua, les
commentaires du conte n" II, p. 34).
« M. l'abbé Cochet, dans son Dictionnaire topo-
graphique de la Seine-Inférieure, nous apprend qu'on
montre la Chaise de Gargantua à Saint-Pierre-dc-
Varengeville (i); à Veulettes, son tombeau (2).
Son petit doigt est resté à Varengeville-sur-Mer,
son chei'al à Fresles.
« Dans le département de l'Eure, M. le marquis
de Blosseville signale le siège de Gargantua con-
(i) La roche naturelle connue sous le nom de chaise ou Chaire
de Gargantua, est dùsignée dans une charte du xn'= siècle, trou-
vée par M. Deville sous le nom de Cnria Giganlis, not., p. 36.
(2) La butte du Chàtelicr où s'élevait autrefois un oppidum,
et que les habitants appellent le Tombeau de Gargantua. Joanne,
p. 8s.
EN NORMANDIE 155
sen'é à Port-Mort, sur la route des Andelys à
Vemon. »
(Duval, p. 8).
« Sur la falaise la plus avancée de Varengeville
(canton d'Offranville), s'élève une énorme butte
en terre dont la forme un peu allongée ressemble
assez à un tertre de nos cimetières. Le peuple, qui
symbolise tout, dit que c'est la tombe du petit doigt
de Gargantua. »
(Cochet, Seine-Inférieure, p. 83).
« Sur la crête d'une falaise, près du château de
Tancarville (Seine-Inférieure), s'élève, à deux cents
pieds au-dessus de la Seine, uns roche de craie,
semblable à un immense toit qui surplombe et pa-
raît prêt à se détacher. Elle est connue sous le
nom de Pierre Gante et sous celui de Chaise ou
de Fauteuil de Gargantua. Suivant la tradition, il
avait coutume de s'y asseoir lorsqu'il se lavait les
pieds dans la Seine, et il y faisait entendre de
sourds mugissements qui retentissaient dans les
nuages chassés par le vent de mer et amoncelés
autour du rocher.»
(Bourquelot, p. 2).
« M. Bourquelot commet à cet égard deux petites inexac-
titudes : i» U place la chaise de Gargantua près de Tancarville,
154 GARGANTUA
lorsqu'elle est à une vingtaine de kilomètres de Duclair ; 2" il la
décrit comme une pierre qui surplombe : ce n'est rien de sem
blable. La chaise de Gargantua est un vallon creusé dans les fa-
laises qui bordent la Seine, et borné de chaque côté par des
relevés de roche qui lui font comme deux grands bras de
fauteuil. »
(F. Baudry, Um'm de l'InsIriicttoH publique, 19 mai 1859).
On peut rapprocher de ces chaises de Gargantua les simi-
laires : en Haute-Bretagne la chaise de Michel Morin ; en Basse-
Bretagne, celle de Rannou ; celle de Gargantua en Franche-
Comté.
« A Dormont, près Veruon, une hottée de
terre jetée par Gargantua a suffi, dit-on, pour
former deux tumulus bien connus des antiquaires
normands. On les appelle la Hotée de Gargantua. »
(Duval, p. 9. — Bourquelot, p. 4).
« C'est à Gargantua qu'il faut rapporter, sui-
vant quelques auteurs, la dénomination de Mont-
Gargan, donnée à plusieurs montagnes de France
et d'Italie. Cependant, d'autres étymologistes n'y
voient qu'une altération du mot archange. Un
monticule, prés de Rouen, situé à la descente de
la montagne Sainte-Catherine, s'appelle Mont-
Gargan.
« L'église de Fortmoville est située dans une
EN NORMANDIE 155
vallée, et n'a de remarquable que son clocher en
bâtière. Les habitants racontent que ce clocher fut
primitivement très élevé, mais que Gargantua, en
passant d'un mont sur l'autre, l'ayant renversé
d'un coup de pied, on lui donna la forme qu'il a
conservée. »
(A. Bosquet, p. 194).
Dans rOrne, à Chamboy, où se trouve un
remarquable donjon du moyen âge, on donne le
nom de Bottes de Gargantua à deux collines qui
en sont voisines.
((Communiqué par M. Le Héricher).
D'autres endroits ont emprunté leur nom à
Gargantua. On lit dans le Glossaire de la vallée
d'Yères, de M. DclbouUe(Le Havre 1876) :
« Gargantua, n. m. Localité près de Grand-
court (Seine-Inférieure), canton de Londinières.
Dans le pays de Bray, un autre endroit se nomme
le Pas du Cheval de Gargantua. Qjui nous dira
l'humble village où ne sont pas connus les héros
de Rabelais? (p. 166) »
« La Pierre à affiler de Garganttta est un menhir
situé à Néaufles-sur-Risle, vers la limite du dépar-
tement de l'Orne.
156 GARGANTUA
« Le peuple, qui appelle ce menhir la Pierre à
Gargantua, attache à cette dénomination, comme
à plusieurs autres monuments celtiques, une fable
analogue à tous les contes qui ont été faits sur ce
géant célébré par Rabelais, mais qui sûrement
n'est pas de son invention. Les paysans racontent
donc (ce que peut-être ils croyaient autrefois, mais
qu'ils se disent aujourd'hui en riant) que Gargantua,
venant de finir sa journée, pendant laquelle il
avait fauché dix-huit acres de prairies, et n'ayant
plus besoin de sa pierre à faux, la jeta du haut de
la côte sur laquelle il passait dans la vallée, où
elle s'est plantée debout, et que c'est elle que nous
voyons aujourd'hui. »
(\'augeois, Histoire des Antiquités de la ville de Laigle et de ses
environs, p. 27. Cité par L. Duval).
C'est la même pierre que désigne sans doute M. Bourquclot,
p. 12 : « Dans la commune de Néaufles (département de l'Eure)
s'élève la Pierre d repasser de Gargantua. C'est un obélisque haut
de dix pieds, qu'on découvre de loin dans la vallée qu'arrose la
Risle. Le grés dont il est formé n'existe qu'à deux ou trois lieues
de Néaufles. Les paysans racontent que Gargantua alla déraciner
dans la carrière et transporta lui-même, au lieu où il est mainte-
nant, l'énorme bloc, et que c'est sur ses rudes arêtes que le
monstrueux général afRlait la faux avec laquelle il achevait les
soldats de César. »
EN NORMANDIE l'yj
A CaroUes (Manche), se trouve la Roche de
Gargantua, surplombant la grande abîme du Port-
du-Sud (i). C'est de là que, posant à travers la
baie du Mont Saint-Michel une pierre qui est l'îlot
de Tombelaine, puis une autre qui est le Mont, il
passait de Normandie en Bretagne, et sa troisième
enjambée se faisait en se posant sur le Mont Dol.
(Commuttiqut par M. Le Héricher, d'Avranches).
Cf. la légende qui suit et dans Gargantua en Haute-Bretagne,
p. I), le passage des Grandes Chroniques où les mêmes exploits
sont accomplis par Grantgosicr et Galemelle.
L'enjarabée sur le Mont Dol est attribute plus généralement
au diable ou à saint Michel.
Dans le bois de Montgommerj', sur le chemin
de Carrouges à Sées, commune de la Lande de
Goult, existe une roche de grès très-dure, à fleur
de terre, présentant à sa surface une sorte de dé-
pression en forme de rainure, longue de 2 ou 3
mètres sur une largeur de 50 à 60 centimètres. On
dit dans le pays que c'est l'empreinte des roues du
chariot de Gargantua, lorsqu'il revenait de Tom-
belaine après avoir jeté dans la mer l'îlot de
Tombelaine et le Mont.
(^Communiqué par M. L. Duval).
(i) Cène roche avait été sigtulée sous ce nom à la Commis-
sion topographique des Gaules.
158 GARGANTUA
Le mont de Besneville , canton de Saint-
Sauveur-le- Vicomte (Manche), est une grosse col-
line rocheuse tapissée de bruyères et du haut de
laquelle on domine la mer qui s'étend entre la côte
bas-normande et l'île de Jersey, située en flice. J'ai
entendu raconter dans mon enfance que le mont
de Besneville n'était ni plus ni moins qu'un gra-
vier qui se trouvait dans le soulier de Gargantua.
Il venait de loin, de bien loin, par delà de Caen,
Rouen ou Paris pour le moins. Or il voulait sans
s'arrêter dans sa route, passer à Jersey, ce qui
était l'affaire d'une enjambée. Il sentit que quelque
chose le gênait dans ses souliers ; il s'assit sur le
bord de la mer, se déchaussa et tira de son soulier
le gravier qui est le mont de Besneville.
(^Communiqué par M. Aristide Frimint).
Cf. sur les traces du passage de Gargantua, les p. ij et suiv.,
et les commentaires du conte n° II, Gargantua en Haule-Brelagtit.
5 II. — LA LÉGENDE DE CRAMÈXIL
Y^jM Craménil-sur-Rouvre, canton de Briouze^
ïP^^ se voit un des plus beaux menhirs du dé-
^*^^ partement de l'Orne, connu sous le nom
de Pierre à affiler de Gargantua (i).
(i) M. Duval m'écrit que dans le patois dos environs de
Briouze, on prononce Jarganlua.
EN NORMANDIE I59
« Une légende insérée par Chrétien de Joué du
Plain, dans ses FetUerys Argentenois, manuscrit non
encore publié, et dont l'extrait suivant a été com-
muniqué A M. Duval par M. de la Sicotière,
nous montre Gargantua aux prises avec saint
Pierre : le Dieu celtique, sûr de sa force, engage
la lutte avec courage ; mais l'apôtre juif, ayant
pour lui la ruse, finit par triompher. Est-ce s'abu-
ser de voir dans ce récit un souvenir de la lutte
soutenue contre les missionnaires chrétiens par les
derniers défenseurs du paganisme, et de la défaite
définitive de ces derniers? Le lecteur va être à
même de juger : le diable, autrement Gargantua
ou le Géant, envoya un jour un défi à saint
Pierre pour fiiucher. Saint Pierre accepta, et l'on
convint de se trouver sur Craménil, car la plaine
était difficile, les champs étaient couverts çà et là
de gros rochers qu'il faut savoir éviter, et le grain
si court et si glissant qu'à peine on peut le saisir.
Gargantua monta dans un chariot traîné par trois
démons, s'étant muni de sa faux et de son oli-
vier (i) garni de sa pierre affiloirc.
(j) Sorte de vase allongé dans lequel le faucheur met sa
pierre à aiguiser, et qu'on nomme dans certains cantons de
l'Ome couié. Cf. le gallot cottyi.
l6o GARGANTUA
« Il venait de loin, car il voyageait depuis long-
temps, lorsqu'il parvint dans la contrée avec un
fracas si grand, qu'on crut entendre un tremble-
ment de terre à plusieurs lieues à la ronde ; les
côtes, les lochers, rien ne l'arrêtait ; mais, balan-
çant sa tête décrépite et se dressant sur le bout de
ses pieds en forme d'ergots, pour mieux se fixer
sur son siège, il pensa plusieurs fois tomber en
faisant la culbute.
— Par ma barbe, dit-il, les guérets sont rudes
dans ce pays !
« Ayant encore éprouvé une violente secousse,
■en heurtant contre une roche énorme :
— Oh ! là, dit-il, voilà une motte qui est dure
comme du fer.
« Enfin commença l'entrevue. Gargantua salua
saint Pierre de la main ; saint Pierre lui rendit son
salut en s'inclinant avec dignité. Alors Gargantua
fit trois sauts en avant, deux en arrière, puis un
en avant, et, saisissant la calotte rouge dont il
ornait son chef, il allait comme un élégant d'au-
jourd'hui passer sa main sur ses cheveux pour les
placer avec grâce, lorsque, dans celle opérction, elle
se trouva arrêtée par une de ses cornes ; c'est alors
qu'il résolut de s'incliner encore une fois profon-
E\ NORMANDIE l6l
dément. Pour en finir, les pourparlers ne furent
pas longs : le concours commença. Saint Pierre,
en homme adroit, se mit près d'un bloc de granit,
et tourna tout autour. Gargantua voulut suivre,
mais en vain, car, sans s'en douter, il avait plus de
besogne à fliire; il avait donc beau se démener, il
n'arrivait pas. Enfin, pour la troisième fois, il s'é-
cria : Affilamus, Petre, et saint Pierre de toujours
aller et de lui répondre : Non affilemus, diavole.
Cependant Gargantua, voulant prendre à la hâte
sa pierre pour affiler, la tira de son olivier, mais
voyant que saint Pierre gagnait encore du terrain,
il la lança loin de lui, pour tenter un dernier
effort. Alors, voyant qu'il ne pouvait venir à
bout de regagner le temps perdu, il s'avoua de
bonne grâce vaincu.
« Saint Pierre, content de sa supériorité , quitta
Gargantua en le complimentant d'un air bénin
pour se rendre à son poste, et Gargantua monta
dans son chariot, sans penser à sa pierre affiloire
qui était tombée debout dans l'herbage du Grand-
Douit.
« Cette pierre, qui a douze pieds d'élévation,
est d'une belle qualité de granité, et offre quatre
faces bien marquées dont les quatre angles corres-
II
l62 GARGANTUA
pondent aux quatre vents principaux ; l'herbage où
elle se trouve est uni. »
D'après M"' A. Bosquet, les villageois la nomment Pierre de
Jergaiiiua, p. 182.
M. Duval ajoute : « Un proverbe qui montre
l'authenticité et l'ancienneté de cette légende est
conservé aux environs de Craménil, où l'on dit
communément : Faire couper comme la pierre de
Gargantua.
« Il est évident que dans la légende recueillie à
Craménil, nous avons affaire, non plus à un géant
débonnaire et glouton, remarquable seulement
par le développement prodigieux des forces phy-
siques, et sans aucun caractère divin, mais à un
dieu véritable, à un génie déchu, relégué au rang
des démons par la croyance populaire (p. 10-13).
Comme nous. Chrétien voit dans ces récits fabu-
leux le produit spontané de l'imagination popu-
laire frappée du discrédit dans lequel tombèrent les
monuments et les dieux de l'ancienne religion,
lorsque le christianisme, tardivement introduit
dans nos contrées, fut devenu la religion officielle.
De là, dit-il, les noms de Gargantua, de Tue-la-
Mort ou de Folk, sous lesquels on le désigne sou-
vent. Pour en revenir à ce qu'on raconte du con-
EN NORMANDIE 163
cours entre saint Pierre et le diable, on a voulu
figurer le triomphe de l'apôtre, qui représente sous
le nom de Gargantua le diable ou génie malfai-
sant, et qui venait d'être vaincu ou renversé
(p. 16-17.) .)
Gargantua faucheur est connu en d'autres pays qu'en Nor-
mandie ; plusieurs légendes de la Haute-Bretagne le montrent
fauchant, et quelques mégalithes sont aussi désignés sous le nom
de pierres à aiguiser de Gargantua. Cf. Gargtntua en Hautt-
Bretagne, p. 7, et les Peliles légendes n« VII et VIII (Haute-
Bretagne). Cf. aussi Gargantua en Ile de France p. 215.
§ III. — GÉANTS SIMILAIRES
BLIQ.UEHUIT (Seine-Inférieure) , d'après
l'abbé Cochet, il y a une pierre autour de
laquelle on voit des fées et des géants. »
{Matériaux, t. I, p. 261).
« Près d'Argentan, entre la rivière de Baise et
le ruisseau de Sarceaux qui prend naissance dans
plusieurs fontaines, dont la plus renommée porte
le nom de fontaine de Michon, existe un mame-
lon calcaire connu sous le nom de Butte du Hou,
sur le versant duquel on remarquait, il y a une
trentaine d'années, un tumulus auquel on attri-
buait une origine semblable. D'après les légendes
104 GARGANTUA EN NORMANDIE
locales, recueillies par Chrétien de Joué du Plain,
c'était l'œuvre d'un géant d'une taille si élevée
qu'il emjambait les hayes et les arbres comme on
passe sur les herbes ; il n'était arrêté dans ses
voyages, ni par les rochers les plus élevés, ni par
les rivières les plus larges. Avec cela, il était doué
d'une grande force, car un jour, voulant honorer
la mémoire de quelques braves morts pour la pa-
trie, il prit une poignée de terre à Grogni, et forma
ainsi une excavation qui s'appelle aujourd'hui la
Mare de Grogni. Il mit ensuite cette terre dans
une de ses poches, et alla la déposer sur leur
tombe. Telle est l'origine du tumulus de la Butte
du Hou qui, de temps en temps, est, dit-on, visi-
tée par ce géant.
« M. Chrétien rapporte que, d'après les lé-
gendes du pays, le tumulus des Hogues, situé sur
la commune de Cuigni, près de la rivière d'Orne,
a été également élevé par des géants. »
(Duval, p. 9.)
CHAPITRE IV
GARGANTUA DANS LE MAINE, L'ANJOU
ET LA TOURAINE
§ I. — GARGANTUA DANS LE MAINE
iH nom de Gargantua n'est pas complète-
ment inconnu chez nous. A Laval même,
tout au moins dans le peuple, on dit cou-
ramment : c( 11 mange comme un Gargantua. »
Mais cette locution pourrait très bien n'être que
postérieure A l'œuvre de Rabelais, et avoir pénétré
dans le langage populaire en passant par celui des
gens instruits.
(Communiqué par M. Emile Moreau).
Bien que je me sois occupé à la fois des monu-
ments mégalithiques de la Sarthe et des poésies
l66 GARGANTUA DANS LE MAINE
populaires du Maine, je ne connais dans ce
pays aucune tradition populaire qui se rapporte à
Gargantua. Ceux de nos atnis que j'ai interrogés à
cet égard sont dans la même ignorance que moi.
Je n'en conclus pas de là que Gargantua n'ait
laissé aucun souvenir dans notre pays ; mais jus-
qu'à ce jour personne ne s'est avisé de recueillir
quoi que ce soit sur les traditions populaires de
notre province... Les locutions : « Manger comme
un Gargantua. Quel Gargantua ! Il a un ventre
de Gargantua ! » existent dans la Sarthe.
(^Communiqué par M. L. Chardon, vice-président de la
Société archéologique du Maine").
§ II. — GÉANT SIMIUIRE
ANS la Mayenne, d'après M. Emile Moreau,
il n'existe aucun inégalithe auquel les
paysans donnent le nom de Gargantua;
mais on voit à Saint-Gemmes, entre Bais et
ÉvTon, un monument mégalithique fort curieux
que M. Emile Moreau a décrit dans sa brochure
sur les Monuments mégalithiques d'Hambers et de
Saint-Gemmes-le-Rûbert. Laval, 1875, p. 47-48.
GARGANTUA EN ANJOU 167
« C'est un dolmen dont la table est composée
de deux pierres; l'une mesure trois mètres, et
l'autre quatre mètres de longueur ; mais ces deux
blocs ne sont pas juxtaposés; l'un deux est à
moitié recouvert par l'autre, et c'est dans cette
particularité qu'on croit voir l'origine du nom de
Pakl-du-Diable. La légende raconte que dans la
nuit de Noël, le diable transporta sur son épaule
jusqu'au sommet du Rochard les deux pierres su-
périeures, et que de là il les lança de nouveau sur
leurs supports avec une dextérité telle que leur
position semble n'avoir jamais changé.
« A une petite distance du Palet-du-Diable se
trouve aussi un autre groupe mégalithique impor-
tant dont la Roche-au-Diable, aussi appelée Ga-
loche du Diable, semble être le centre. »
(Emile Moreau, p. Si->2)-
§ 111. — GARGANTUA EN ANJOU
iN dit en proverbe ; « Manger comme Gar-
gantua, » pour désigner une personne de
grand appétit; « C'est un Gargantua, »
en parlant d'un homme de grande taille.
Le Gargantua populaire semble peu connu en
l68 GARGANTUA EN TOURAINE
Anjou ; je ne trouve son nom nulle part, et je n'ai
guère entendu les paysans le prononcer. Une seule
fois, j'ai rencontré son nom; c'est à Chazé : une
borne milliaire romaine, couchée à la porte de
l'église, est appelée Bâton de Gargantua.
Le Gargantua angevin me paraît, partout où
j'en ai parlé, resté circonscrit au monde lettré,
celui de Chazé comme les autres, et être tout sim-
plement éclos avec Rabelais.
(^Communiqué par M. Auguste Michel, d'Angers).
M. Célestin Port, archiviste à Angers, auquel j'avais de-
mandé des renseignements sur le Gargantua Angevin, est,
quant à sa popularité, du même avis que M. Michel.
§ IV. — GARGANTUA £-V TOURAINE
,N conserve en Touraine la même tradition
(celle qui représente le géant s'amusant
à lancer des pierres en guise de disques
vers un but) ; une pierre faisant partie d'un dol-
men auprès du château de la Brosse, porte le nom
de PaJet de Gargantua. »
(Traditions sur Gargantua dans le Magasin pittoresque, 1841,
P- «39)-
Un dolmen prés de l'Ile Bouchard est marqué
de l'empreinte du pouce de Gargantua.
GARGANTUA EN TOURAINE 169
Il y en a un autre dans la commune de Thoré,
près Vendôme, que l'on prétend être un caillou
entré par hasard dans la botte du géant, qui s'en
serait débarrassé en cet endroit.
(Communiqué par M. de Chabati).
Nous avons bien peu de traditions légendaires
en Touraine, au sujet de Gargantua. Elles se bor-
nent à deux d'un caractère général.
Presque toutes les pierres celtiques, presque
toutes les pierres volumineuses qui font saillie au-
dessus du sol, par suite d'un déchaussement dilu-
vien, portent le nom de Palet de Gargantua. Ce
sont les témoins des jeux du géant.
Dans un ordre d'idées analogues, tous les tertres
factices de terre, tombelles, mottes, etc., sont
considérés comme le résultat du nettoyage des
chaussures de Gargantua. C'est là « qu'il a dé-
crotté ses souliers » selon l'expression populaire.
Cela se dit surtout dans les régions argileuses où
la terre s'attache aux pieds.
Voilà tout ce que j'ai pu recueillir à ce sujet
dans une exploration incessante à travers la Tou-
raine, qui dure depuis trente ans.
(Communique par M. l'atbé Chevalier, président dt la
Société archéologique de Touraine).
CHAPITRE V
GARGANTUA DANS L'OUEST
§ I. — GARGANTUA EN POITOU
W^^'^ Poitou, on dit en proverbe « manger
ffl^^ comme un Gargantua. »
(^Communiqué par M. Desaivre).
« Près de Poitiers est un dolmen connu sous le
nom de Pieire de Gargantua. »
(Martinet, p. 6).
Toutefois, cette appellation est contestée; un
article inséré dans le tome III des Mémoires de
la Société des Antiquaires de France l'ayant ainsi
qualifiée, provoqua la réponse suivante des savants
du pays, qui semble prouver que le nom de Pierre
de Gargantua n'est pas véritablement celui que lui
GARGANTUA EN POITOU I 7 1
donne le vulgaire, et qu'en tout cas il est posté-
rieur à Rabelais (i).
La Société des Antiquaires de l'Ouest ne con
naît, près de la ville de Poitiers, que le dolmen
connu, non sous la dénomination de Pierre-de-
Gargantua, mais sous le nom devenu célèbre de
Pierre levée de Poitiers. Voici comment en parle
Rabelais :
« Ainsi croissoit Pantagruel de jour en jour, et
prouffitoit à veu d'oeil, dont son père s'esjouissoit
par affection naturelle De faict, vint à Poictiers
pour estudier et proffita beaucoup, auquel lieu
voyant que les escoliers estoyent auculnesfois de
loysir et ne sçavoient à quoy passer temps, en eut
compassion. Et un jour print d'un grand rochier
qu'on nomme Passe-Lourdin une grosse roche,
ayant environ douze toizes en quarré, et d'espes-
seur quatorze pans, et la mist sur quatre pilliers
au milieu d'un champ bien à son ayse, affin
que lesdictz escoliers, quand ils ne sçauroyent
aultre chose faire, passassent temps à monter sur
ladicte pierre, et là à banqueter à force flacons, jam-
(1) La pierre levée de Poitiers est attribuée à Mélusine par J .
Babinet, Melminc ; Giojroy la grand dent. Légendes Poitevines.
Broch. in-S".
172 GARGANTUA
bons et pastez et escripre leurs noms dessus avec un
couteau et de présent l'appelle-t-on la Pierre-Levée.
Et en mémoire de ce, n'est aujourd'hui passé aul-
cunen la matricule de ladicte Université de Poictiers,
sinon qu'il ait bu en la fontaine Caballine de
CroustcUes, passé à Passe-Lourdin et monté sur
la Pierre-Levée. »
(^Pantagruel, ch. V).
« On voit que tout ami qu'il était de son Gar-
gantua, Rabelais lui-même n'a point appelé Pierre
de Gargantua notre antique dolmen. En cela, il
respectait la tradition qui, en parlant des antiquités
qui se rencontrent partout à Poitiers, avait dit dès
longtemps dans ce vieux langage poitevin dont on
aime à garder souvenance :
« Sy voit incor ine Pearre leuie
« Et nul ne peut se vonty d'astre fin
o Sans y grauy son nom et sa ponsie,
« Pr'ally di qui dret A Passe-Lourdin. »
(Mangon de la Lande, Quelques observations sur les Monuments
antiques de Poitiers dans les Mémoires de la Société des Ant. de
France, 2' série, t. IV, p. 38-59).
« Les berges escarpées de la Creuse, à Saint-
Rémi-sur-Creuse (Vienne), contienneiit plusieurs
souterrains et cavernes creusés dans le roc. L'une
EX POITOU 175
de ces grottes, dans laquelle ont été trouvés divers
instruments en silex taillés, est en partie couverte
par une roche que sa position et sa forme singu-
lière ont fait nommer Palet-de-Gargantua. »
(Scxiili dts Antiquaires de l'Oiust, 1879, p. 484).
Il existe dans la vallée de la Sèvre, à trois kilo-
mètres de Saint-Maixent, au-dessus de la route de
Saint-Maixentà la Motte Saint Heraye et du chemin
de fer de Niort à Poitiers, un gros mamelon arrondi
appelle Ètron de Gargantua. Quelque effort que
j'aie fait pour y relever une légende, je n'ai pu y
parvenir.
{Communiqué par M. Léo Desaivrt).
M. B. Souche, instituteur à Pamproux, a été
plus heureux. « On m'a appris, m'écrit-il, que
pour produire l'Étron qui porte son nom près de
Nanteuil, Gargantua avait un pied dans le Moutaï,
île de la Sèvre, près de Palu, et l'autre sur Pèss'
Marin, coteau situé près de Nanteuil. »
GARGANTUA ET SAINTE MACRINE
r^s«NE légende chère aux maraichins nous
'\y-\f montre sainte Macrine fuyant devant
Gargantua, montée sur une mule ferrée à
1 74 GARGANTUA
l'envers. La bête, harassée de fatigue, s'arrête
dans l'île de Magné, près d'un champ où des
paysans sèment de l'avoine. Macrine, se fiant en
la miséricorde divine, les prie de dire à tout venant
qu'elle a passé le jour où ils mettaient leur grain
en terre.
« Grand étonnement des laboureurs, en trou-
vant le lendemain leur avoine mûre ; ils reconnais-
sent à ses œuvres l'envoyée du Seigneur, et ,
quand survient Gargantua, ils se hâtent de lui ap-
prendre que l'avoine n'était pas née lors du passage
de la sainte.
« Le géant abandonne la poursuite, mais avant
de revenir sur ses pas, il nettoie ses sabots ; alors
le tertre de la Garette et celui où s'éleva depuis la
chapelle de Macrine, apparaissent pour la première
fois au-dessus de la vallée. »
(L. Desaivre, p. 2).
D'après M. Desaivre, dont j'ai cité textuellement le récit, It
miracle des avoines, attribué à sainte Radegonde, et dont il n'est
point fait mention avant le xii« siècle, paraît emprunté à la
sainte de Magné, sans doute à peu près contemporaine de l.i
dernière évangélisation des Gaules. Sauf l'épisode de la mule
ferrée à rebours, la substitution Je Clotaire à Gargantua et le
nettoyage des sabots, la légende de sainte Radegonde (cf. Th. de
Bussière, Histoire de sainte Radegonde, reine, et de la Cour de
EN POITOU 17s
Ntustric. Pitris, iSjo, grand in-S", introduction) est exactement
semblable & celle de Gargantua et de sainte Macrine.
La chapelle de sainte Macrine, dit M. Desaivre, s'élève à quel-
ques kilomètres de Niort, sur le sommet d'une colline que la
Sèvre entoure de ses eaux.
L'épisode de la boue des sabots se retrouve ailleurs qu'en
Poitou, notamment à Chalautre-la-Grandc (Seine-et-Marne), p. 214
(cf. Bourquelot). La mule ferrée à l'envers a son similaire
dans un épisode légendaire de la vie d'Anne de Bretagne. Cf.
mes Traditions et Superstitions, 1. 1, p. 349.
La légende qui suit, recueillie p.tr M. Hugues Imbert, et citée
par M. Desaivre, fait mention et de l'appétit formidable de Gar-
gantua et du nettoyage de ses sabots.
LÉGENDE DE LA BUTTE DE MONTCOUÉ, PRÉS THOUARS
j.^RGANTUA en grand appétit, non loin du
gué de Ligaine, avale six boeufs avec la
charrette chargée d'épines à laquelle ils
sont attelés, sans oublier le paysan qui les guide.
Après cet exploit, le géant s'endort comme une
brute qui en a trop pris.
« A son réveil, nettoyage des sabots ; l'un d'eux
produit la butte de Montcoué, puis, Gargantua se
lève, fait une enjambée en passant près d'Oiron et
de Montbrun, et secoue son autre sabot. La butte
de Tourtenay est aussitôt créée. »
176 GARGANTUA
M. Desaivre cite encore une tradition des bords
de l'Arlcanson (Vendée), fort analogue à celle de
l'île de Magné. « Elle nous porte à croire , dit-il,
que le Juif Errant est venu quelquefois prendre la
place de Gargantua dans les traditions populaires.
On remarquera qu'il n'existe point dans la légende
chrétienne de type plus en rapport avec le dieu cel-
tique, toujours en marche comme Ah;\svérus. C'est
une substitution analogue à celles que j'ai déjà
signalées, qu'explique suffisamment la présence
d'une colonie juive dans la contrée, au lieu' dit
Nazareth. Jésus-Christ, poursuivi par le Juif-Er-
rant, traverse un gué de l'Arkanson, près du petit
village de Nazareth, et se dérobe à ses recherches
en se cachant dans un champ où l'avoine vient de
croître miraculeusement. » (P. 6, note i.)
J'ai entendu à Saint-Cast, par deux fois, une substitution plus
explicite encore : on appelait Gargantua le Juif errant Gargantua.
Cf. p. 14 et 117.
« Nous ne savons pas si on prenait dans une
soupière analogue la bouillie qu'on versait dans
la bouche de Gargantua avec des pelles à vanner,
quand il dînait en Poitou (il s'agit de la soupière
citée par Bourquclot).
EN POITOU 177
« Le géant ayant eu grand soif, un jour qu'il
s'était repu de cette bouillie, se fit conduire au
bord de la mer et but longuement l'eau salée. La
colique le prit aussitôt.
« I sais pas ce qu'i ai, dit-il, i crois quH ai avalé
un musse t (moucheron).
Cf. le commentaire du conte n° II, p. 34 et suiv.
« Un médecin appelé en toute hâte se trans-
porta loco dolenti et découvrit dans l'estomac un
bateau chargé de poudre auquel il mit le feu.
« Gargantua fit alors un pet énorme et se
sentit soulagé. »
(Desaivre, p. 5. Il a recueilli cette légende de la bouche d'un
domestique, qui la tenait d'un Gâtineau de la paroisse d'Alloués,
canton de Sccondigny.)
Une variante du repas à la bouillie : A un
moment donné, la pelle qui verse la bouillie
échappe au pourvoyeur et Gargantua l'avale sans
s'en apercevoir.
Cependant il éprouve bientôt une sensation
désagréable dans l'estomac et se met à dire :
« Brassez, brassez o l'ématonne, » c'est-à-dire
la bouillie forme de gros grumeaux.
(^Communiqué par M. L. Dcsanre).
Cf. sur la pelle avalie le fragment n° II (Haute-Bretagne).
12
178 GARGANTUA
« Gargantua, assis sur le clocher de Fontenay,
un pied sur la flèche de Niort et l'autre sur celle
de Luçon, compissait aigrement les gens de la
Rochelle. »
{Légende recueillie à Fontenay par M. Fillon,
citée par Desaivre, p. 5).
Cf. le commenuire du fragment n" IV (Haute-Bretagne).
§ II. — GARGANTUA EN VENDÉE
N antiquaire de l'Ouest, très honorablement
connu par ses travaux archéologiques,
M. Ferdinand Baudry, s'était attaché à
relever dans le département de la Vendée les
traces que Gargantua avait laissées dans les noms
de pays et dans les légendes; je ne puis mieux
taire que de citer les passages où il a traité cette
question, et dont je dois la communication à
M. Desaivre :
« Voici ce que dit Cavoleau, Annuaire de
l'an XII, p. 287, et Description de la Vendée,
p. 333, des peulvans de la commune d'Avrillé :
« A un kilomètre à l'est du bourg, sur la
grande route des Sables à Fontenay, il y en a
trois parfaitement alignées, et à peu près de la
EN VENDÉE I79
même hauteur; autrefois, il y en avait une qua-
trième plus élevée à l'extrémité septentrionale de
la ligne... Elles attirèrent l'attention de M. Do-
rotte, ingénieur en chef des travaux maritimes
du département, qui crut pouvoir les employer à
la construction des jetées du port des Sables. Il
fit creuser autour de la base de celle qui était la
plus rapprochée de la route, et, à huit pouces de
profondeur, il trouva qu'elle était entourée d'un
pavé en blocage qu'il fit détruire et qui rendit à
peu près deux mètres cubes de moellons. Ayant
fait creuser ensuite à vingt pouces, en contre-bas,
d'un seul côté, on put l'abattre sans la briser.
Elle pesait, d'après l'estimation de ce même ingé-
nieur, de 15 à 18,000 kilogrammes. M. Léon
Aude retrouvait, en 1840, les débris de cette
pierre brisée en trois par la mine, et non encore
utilisée. Les trois autres menhirs furent brisés en
1833 pour la construction d'un moulin.
« Un fermier du Bernard, qui avait passé sa
journée à Saint-Benoit, nous disait dernièrement :
« Quand Gargantua était berger et dei'in dans
« le pays, il s'amusait à jouer aux palets. Les trois
« pierres d'Avrillé lui servaient de minches (but),
« et la pierre couchée qui se voit encore dans la
l8o G.VRGANTUA
« plaine de Saint-Benoît est l'un des palets qu'il
« lançait vers ce but à trois lieues de distance. »
On retrouve un peu partout les palets de Gargantua.
« Ainsi le peuple croit encore de nos jours que
l'érection des dolmens et des menhirs est due à
ime puissance surhumaine. Id ce sont les fées
qui ont tout fait, là c'est l'œuvre de Gargantua,
être imaginaire s}Tnbolique, en qui se résume la
force et le pouvoir attribués à ceux qui ont des
relations avec l'autre monde, aux prêtres et aux
prêtresses des temps anciens, aux fradets et aux
sorders des temps modernes. »
{Aniiquiiis celtiques de U Vexia, cmion de Talmond, 3' Mé-
moire, par l'abbé Ferd. Baudry, curé du Bernard. Eitrait de
V Annuaire de la Société d'Émulation de ht Vendée, 8« année, p. 4-7.
Kapoléon-Veniée, J. Sory, 1862).
a Belesbat est le nom que porte le territoire
qui relie Jard à Saint-Vincent-sur-Jard. Non loin
de Belesbat, à une faible distance du ruisseau du
Goulet, commune de Saint- Vincent, se trouvent
les pierres du haut desquelles, suivant la tradi-
tion, on condamnait autrefois les mauvais garne-
ments... Les pierres dont nous parlons sont deux
dolmens : le plus considérable, appelé pierre du
EN \'ENDÉE l8l
Grand Douillac, est maintenu debout par trois
blocs; ses autres supports sont renversés. Ce dol-
men est en grès... La table a 3 mètres 80 centi-
mètres de long sur 3 mètres 70 centimètres de
largeur, son épaisseur est de 60 centimètres. Cette
pierre est connue dans le pays sous le nom de
Palet de Gargantua. Au sud et à l'est, à 40 ou
50 mètres, trois menhirs renversés semblent éta-
blir que le dolmen était entouré de monuments
de cette espèce. »
(Ferd. Baudry, l*^ Mémoire, p. 1^20).
« Canton de Challans. La légende de Gargan-
tua, qui se relie souvent aux traditions antiques,
fait passer ce géant par Bois de Céné et par un
lieu appelé depuis Pau (Loire-Inférieure), parce
qu'une malencontreuse indigestion le força de s'y
arrêter un moment. »
{Ihid-, 2= Mcnwirc, p. 15).
« Saint-Benoit-sur-Mer (cf. A-.Tillé) a conservé
de l'époque celtique une large table en granit;
c'était un dolmen; aujourd'hui on l'appelle la
Pierre couchée ou le PàUt de Gargantua.
« On montrait jusqu'à ces dernières années, à
la Bergerie, un énorme caillou que l'on a détruit
l82 GARGANTUA
pour le passage de la route; il en existe un autre
à la Maratte. Ils portaient tous deux le nom de
Cailloux de Gargantua..,
« Nous avons dit précédemment que le souve-
nir de Gargantua, qui est si vivant dans notre
pays, pouvait rappeler celui des druides. On sait
que Merlin, le plus illustre des enchanteurs, com-
posa avec un os de baleine et une fiole de sang
la poudre d'où furent formés Grand-Gosier et
Gargamelle, père et mère de Gargantua (Biblio-
thèque bleue); or, Merlin, dit la légende, naquit
d'une druidcsse et d'un démon. L'île dans laquelle
quelques-uns le font naître n'est pas très éloignée
de l'embouchure de la Loire. M. François Piet et
M. Edouard Richer (Recherches sur l'île de Noir-
inoutiers) pensent que cette île est Noirmoutiers.
« Le Palet de Gargantua était autrefois le but
d'un pèlerinage superstitieux. Au printemps, le
peuple allait déposer sur la pierre une poignée de
trèfle pour se préserver du chei'al Malet, cheval
blanc sellé et bridé, que les gens trouvent la nuit
sur leur route et qui les sollicite à monter sur son
dos, pour les jeter dans des précipices et surtout
dans des fontaines.., »
(F. Baudry, p. ij-m)-
EN VENDÉE 183
« Saint-Sorniii ou Sorlin.
« La pierre debout du champ de la Pierre ou
de la Chcnillée, à 2 kilomètres du clocher, proche
la route impériale des Sables à Luçon, fut plamée,
dit-on, par Gargantua. C'est un monolithe impo-
sant qui a 4 mètres 75 centimètres de hauteur, 2
mètres 95 centimètres de largeur et une épaisseur
de I mètre 10 centimètres.
« Canton de Montaigu. De Montravers (Deux-
Sèvres) à Torlbu (Maine-et-Loire), à Boussay et
à Gétigné (Loire-Inférieure), on voit çà et là, sur
la rive droite de la Sèvre nantaise, des pierres
celtiques... A Gétigné, c'est le Rocher aux Écuelles
du village de l'Anerie, écuelles dues à Gargantua,
le granit ayant cédé sous la pression de ses
genoux et de ses coudes. A l'heure du sabbat, la
roche sonne comme la corde d'une lyre ; c'est le
signal donné aux farfadets qui habitent au village
de l'Aiierie, de l'autre côté de la Sèvre. »
(F. Baudry, }' Mémoire, p. 15).
Sur les empreintes laissées par Gargantua, voyez le com-
mentaire du conte n° II (Haute-Breugne). Cette légende s'ap-
plique souvent aux pierres à écuelles ; c'est tantôt le diable,
tantôt un saint, tantôt un héros qui prend la place de Gar-
gantua. Cf. le ch. I" du tome I de mes Trtuliliotts et Superstitions.
184 GARGANTUA
« Canton de Mareuil. Rosnay-sur-Yon possède
deux menhirs; ils sont placés sur le terrier de
Follet, de chaque côté du vieux chemin qui con-
duisait à Mareuil. On les appelle les Pierres folles
du Follet. Le plus petit, long de 3 mètres 50 cen-
timètres, est renversé; l'autre est debout, et me-
sure : hauteur 3 mètres 66 centimètres, circonfé-
rence moyenne 3 mètres 25 centimètres. La
légende eu fiiit des minches de Gargantua, quand
il s'amusait à manier les dolmens des cantons des
Moutiers les Mauxfaits et de Talmond, qui lui
servaient de palets.
« Un jour, poursuivi par les chiens d'un berger
qui gardait son troupeau sur le coteau où est la
grotte Saint- Yon, il les mit dans ses poches pour
pouvoir les écraser comme de misérables fourmis ;
mais ces animaux, plus intelligents qu'il ne sup-
posait, se blottirent impunément entre ses jambes
colossales, et là, ils déchiquetaient à belles dents
ses talons monstrueux, lorsque, pour leur échapper,
il laissa choir les deux gros monolithes ; mettant
ensuite le pied sur le plus élevé, il posa l'autre
sur la flèche de Luçon, distante de 12 kilomètres.
Craignant d'y retrouver ses adversaires, il attei-
gnit d'une seconde enjambée la flèche de Fonte-
EN SAINTONGE 18$
nay-le-Comte (28 kilomètres) et d'une troisième
celle de Niort (32 kilomètres), où il prit un instant
de repos. Depuis, on ne l'a plus revu à Rosnay.
Il est permis de voir dans cette légende la victoire
du christianisme sur la population riveraine de
l'Yon. »
(Ibid., p. 30).
Une légende recueillie par Danjou de la Garenne (cf. Haute-
Breia_ine, p. 6) montre Gargantua prenant des cailloux pour
se défendre des chiens.
Sur les enjambées gigantesques, cf. le commentaire du
conte a" Il (Haute-Bretagne).
« On trouve dans la commune du Tablier,
canton de la Roche-sur-Yon, les pierres folles et
la pierre Nauline, ou Pierre de Gargantua, plantée
verticalement dans le lit même de l'Yon. »
(Mémoires lus par l'abbé Ferdinand Baudrj' au Congrès
archéologique de France, tenu à Fonteiuy-le-Comte en 1864.
Monununts de l'âge de pierre en Vendée^.
S III. — GARGANTUA EN SAINTONGE
N Saintonge, le proverbe : « Manger
comme Gargantua, » est très souvent
employé.
(Communiqué par M. Maufras, notaire à Pons).
l86 GARGANTUA
« Ce héros de Rabelais est une espèce de per-
sonnage historique parmi le peuple et dans nos
campagnes. On lui atttibue certains ouvrages sin-
guliers et gigantesques comme lui ; c'est un hon-
neur qu'il partage avec les Romains. »
(Chaudruc de Crazanne, Antiquités de la Charente-Inférieure,
dans les Mémoires de la Soc. des Antiquaires de France, t. IV, p. 58).
« La Galoche de Gargantua est un menhir sur
le chemin de Saint-Pierre-d'Olcron à Dolus,
proche Saint-GiUes. C'est une énorme pierre qui
s'élève de i mètre cinquante centimètres au-dessus
du sol. A peu de distance se trouve une grosse
pierre à peu près semblable, à laquelle on a donné
le nom de Cuiller de Gargantua. Ce sont proba-
blement des menhirs. »
(Maufras, Notes sur une carte préhistorique de la Charente-Infé-
rieure, dans les Matériaux, t. VIII (2" série), p. 372).
« Sur le chemin de Dolus à Saint-Pierre (île
d'Oléron) est un dolmen appelé par les gens du
pays la Galoche (cette chaussure gauloise, ainsi
que son nom gallica l'indique, est celle de tous
nos paysans), et la Cuiller de Gargantua, comme
la fameuse pierre levée de Poitiers, a le nom de
EN SAINTONGE 187
Pierre de Gargantua, dénomination dont l'ingé-
nieux curé de Meudon a tiré parti. »
(Cbaudnic de Crazanne, Antiquités de la Charente-Inférieure,
dans les Mémoires de la Soc. des Anilq. de France, t. IV, p. 58).
Cette version est un peu différente de celle de M. Maufras.
Chaudruc affirme que le monument est un dolmen ; M. Mau-
fras pense que c'est un menhir.
u Au village d'Ors, commune du Château-
d'Oléron, est le Paht de Gargantua, caillou aplati
sur un côté, de forme obarrondie (sic). »
(P. Lesson, Ère celtique de la Saintonge. Rochefort, Lousteau,
1847, p. 122).
« A Saint-Port-sur-Gironde, arrondissement de
Jonzac, proche de l'ancienne voie romaine, est le
terrier de Beaumont. L'abbé Rainguet croyait que
c'était une éminence naturelle; il ajoutait : « La
« tradition populaire rapporte, il est vrai, le ter-
« rier de Beaumont à la femme de Gargantua, qui
« aurait voulu construire un pont sur la Gironde,
« et dont les cordons du tablier se seraient rom-
« pus en cet endroit. »
(P. Lesson, Ère celtique de la Saintonge, p. 299).
Cet épisode est souvent attribué aux Fées, cf. mes Traditions
ft Superstitions, t. I, p. lo et suiv.
l88 GARGANTUA
GEANT SIMILAIRE
èN dolmen situé à une lieue de Rochefort
et près du pont de Charras, non loin d'un
autre mieux conservé, n'a plus de table de
recouvrement. Elle se retrouve dans la cour de la
métairie de l'Oumée ou de l'Ormée. Les paysans
racontent à ce sujet que le mauvais génie, pour
montrer sa puissance, la prit un jour et la lança
à mille pas du lieu où elle git, et qu'il fit jaillir
une fontaine dans l'endroit même où elle vint
frapper. Mais comme elle gênait dans cet empla-
cement devenu l'abreuvoir du bétail de la métai-
rie, le fermier de l'Oumée, moins puissant que le
génie, ne put, à l'aide de ses boeufs, que lui faire
franchir un court espace et l'introduire dans la
cour de cette maison. Cette légende rappelle celle
du Palet de Gargantua, dénomination donnée
dans plusieurs endroits aux tables de recouvrement
des pierres levées. »
(Chaudruc de Crazanne, Stipplcmeiil au Mémoire , dans les
Mémoires de la Société des Anliquaires de France, t. IV, p. 48 1-48 j).
EN ANGOUMOIS 189
§ IV. — GARGANTUA EN ANGOUMOIS
ARGANTUA cst très connu dans la Cha-
rente, du moins dans la partie que j'ha-
bite, comme dans beaucoup d'autres
endroits. Il signifie grand buveur et surtout grand
mangeur. En patois, Gargantua se dit Gargoiin-
toun.
{Communiqué par M. A. di Maret, de Monlanbeuf).
GARGANTUA FAUCHEUR
ARGANTUA (en patois Gargountoun) étant
en voyage, vint à passer chez une femme
qui voulait foire couper un pré d'une
assez grande étendue ; lui ayant demandé combien
il fallait de faucheurs et combien ils mettraient de
temps, elle répondit que deux hommes le cou-
paient avec peine en deux jours. Gargantua fit
alors la proposition de le couper seul et en un
seul jour, à la condition qu'elle lui donnerait
seulement à déjeuner.
Le marché ainsi conclu, Gargantua se met à
table, mange toute la fournée de pain qui avait
été faite le matin même, puis se couche et s'en-
dort. Plus de la moitié de la journée étant passée
190 GARGANTUA
et Gargantua dormant toujours, la bonne femme
n'ayant jamais pu l'éveiller, inquiète et regrettant
son déjeuner, elle appelle ses voisins, qui
accourent, l'un armé d'une niasse, l'autre d'une
barre de fer, et tous, en choeur, cognent sur
Gargantua sans pouvoir le déranger dans son
sommeil, ces formidables coups ne lui produisant
pas plus d'effet qu'une piqûre de mouche. Enfin,
las et épuisés, ils abandonnent la place et laissent
la femme se livrer à ses lamentations.
Dans la soirée, Gargantua se réveille et se met
au travail. Ici surgit un nouvel incident. Gar-
gantua ne connaissant pas les limites du pré,
coupe toute l'herbe qui se trouve sur son passage ;
les propriétaires cherchent à l'en empêcher, mais,
peine perdue, tout y passe. Ils plantent des pieux,
des barres de fer, rien ne résiste à sa formidable
faux.
La nuit étant venue et le pré fauché, Gargan-
tua demande à dîner ; mais comme il ne reste rien
à la maison, il va chez un meunier, après s'être
toutefois muni d'un sac fait avec plusieurs draps,
et demande la farine dont il peut disposer. Ayant
rempli son sac, il retourne chez la femme, fait
son pain et mange encore toute la fournée. Le
EN ANGOUMOIS I91
meunier, n'ctunt pas payé, arrive et réclame l'ar-
gent ou une quantité égale de farine. Pour le
payer, Gargantua, muni de son fameux sac, se
rend chez un fermier voisin, où la permission lui
est donnée de prendre le blé qu'il voudra. Son *
chargement terminé, il retourne au moulin, fait
moudre le grain et propose au meunier de faire
de la bouillie. Il vide alors toute la f;irine dans
l'écluse, fait lever une de leurs pelles et absorbe
le liquide au fur et à mesure de son passage. A
cette vue, le meunier pousse de grands cris ; les
gens du village s'assemblent et jettent dans l'écluse
des animaux crevés qui se trouvent dans les envi-
rons, boeufs, chiens et ânes. Lorsqu'un de ceux-ci
arrive à la bouche de Gargantua, il l'avale en fai-
sant cette simple réflexion :
— Paisso bourri (passe, poussière. — Bourri
est employé quelquefois pour désigner l'âne, mais
bien plus souvent il signifie une chose infiniment
petite, poussière, atome. Ainsi donc, paisso bourri
n'est qu'un jeu de mots ; il peut bien n'avoir été
employé ici que pour montrer la vaste capacité du
gosier du héros de la légende).
Gargantua ayant grand soif, s'était mis derrière
la pelle d'un moulin. Un âne mort, entraîné par
192 GARGANTUA EN ANGOUMOIS
le courant, vint à passer. Gargantua cria alors au
meunier de baisser un peu la pelle, disant qu'il
avait failli s'étrangler en avalant cet âne.
(^Communiqué par M. A. de Marel).
Tout le début de cette légende se retrouve dans le conte
basque de Cerquand, intitulé Hamalau.
L'appétit de Gargantua figure dans nombre de légendes.
Sa faux, qui est aussi connue en Haute-Bretagne, coupe tout.
Cf. p. 87.
Les objets variés qu'il avale ont pour similaires les navires
(cf. le commenuire du n" II, p. 35) et le bateau chargé de
moines (cf. Gargantua en Berry), que le géant engloutit par
mégarde.
CHAPITRE VI
GARGANTUA DANS LE CENTRE
§ I. — GARGANTUA EN BERRY
ANS une foule de localités du Bas-Berry , on
retrouve vivacele souvenir de Gargantua,
dont la légende, si populaire, est bien an-
térieure au héros de Rabelais.
« C'est Gargantua qui, en secouant la boue at-
tachée à son sabot, produisit la petite éminence
qui se dresse isolée dans la plaine de Montlevic ;
c'est lui qui, venant de la capitale du Berry en
une seule enjambée, laissa tomber le monticule
qui s'élève près de Clion et que l'on appelle le
Pied de Bourges ; dans la commune de Châtillon-
sur-Indre, il a semé les dépatturcs de Gargantua
qui font suite au Pied de Bourges; sur les bords
13
194 GARGANTUA
de la Creuse, il avala un bateau chargé de
moines ; précédemment il avait absorbé, dans les
environs d'Issoudun, sa nourrice en voulant la
téter, et l'on ne retrouva la bonne femme que le
lendemain, en changeant les langes de son nour-
risson. Enfin, la « orde vieille » habile à confec-
tionner les « restrictifs et qui avoit réputation
d'estre grand médecine, estoit venue deBrisepaille,
d'auprès Sainct-Genou, » pour assister Gargamelle
lors de la naissance de Gargantua.
« Ce mythe de Gargantua existe non seulement
dans la région de l'Indre touchant à la Creuse,
mais aussi dans tout l'Ouest de la France et jus-
qu'en Grande-Bretagne.
« Rabelais, selon toute probabilité, l'a emprunté
aux croyances de la Salntonge, du Poitou et du
Bas-Berry, qu'il a habité quelque temps...
« A Mauvières, dans la Brennc, existent un dol-
men et un menhir appelés le Palet de Gargantua
au des Géants. Suivant la légende, la table du dol-
men est le palet et le menhir es î le bouchon sur
lequel les géants exerçaient leur adresse. Au sur-
plus les villages et les chaumières d'une partie du
Bas-Berry admettent toujours l'existence des géants
qui ont habité jadis le pays et que l'on voit appa-
EN BERRY 195
raître et se promener dans «les mauvaises nuits. »
(Martinet, p. 5 et 6).
« Les traditions et les légendes sont plus rares
dans cette région pittoresque (la région ,de l'Indre
qui touche à la Creuse) que dans nos plaines;
mais elle sont généralement tristes, et, sauf ce qui
se rapporte à Gargantua, je n'ai pas trouvé par là
ce fond d'humour berrichonne qui mêle souvent
l'ironie aux terreurs du monde fantastique.
« En Berr)', où aucune tradition historique
n'est restée dans la mémoire des paysans, sinon à
l'état de mythe, on est très-surpris de retrouver
une sorte d'histoire locale très-précise de Gargan-
tua, tout à fait en dehors du pocme de Rabelais,
bien que dans la même couleur. A Montlevic, une
petite éminence isolée dans la plaine a été formée
par le pied de Gargantua. Fourvové dans nos
terres argileuses, le géant secoua son sabot en ce
lieu et y laissa une colline.
o Sur la Creuse, aux limites du Berry, on re-
trouve Gargantua enjambant le vaste et magniti-
que ravin où la rivière s'engouffre, entre le clocher
du Pin et celui de Ceaulmont, planté sur les bords
escarpés de l'abîme. Un bac rempli de moines
196 GARGANTUA
vînt à passer entre les jambes du géant. Il crut voir
filer une truite, se baissa, prit l'embarcation entre
deux doigts, avala le tout, trouva les moines gros
et gras, mais rejeta le bateau en se plaignant de
l'arête du poisson.
« Ceux qui vous racontent ces choses n'ont
certes jamais lu le livre, et pas plus qu'eux leurs
aïeux n'ont su son existence. Le nom de Rabelais
leur est aussi inconnu que celui de Pantagruel et
de Panurge. Le frère Jean des Entomeures, ce type
si populaire par sa nature et son langage, n'est pas
arrivé davantage à la popularité de fait. Ces per-
sonnages sont l'œuvre du poëte ; mais je croirais
que Gargantua est l'œuvre du peuple, et que,
comme tous les grands créateurs, Rabelais a pris
son bien où il l'a trouvé. »
(G. Sand, Légendu rustiques, p. 56-59).
« Il y a tout lieu de penser que Rabelais, qui
fut souvent par voies et par chemins, et qui se
plaisait à visiter ses amis de jeunesse, au nombre
desquels il comptait le savant gentilhomme ber-
ruyer Barthélcmi Salignac et bon beuveur Antoine
Tranchelion, abbé de Saint-Genou (Indre) fit plus
d'un séjour dans l'ouest de l'arrondissement de
EN BERRY 197
Châteauroux. Ce coin du Berry, assez rapproché
du lieu de sa naissance (Cliinon), et dont il
nomme plusieurs châteaux, abbayes et hameaux,
aux chapitres XV et XLV de sa burlesque épopée,
semble lui avoir été très familier. On montre en-
core de nos jours, dans la salle des Archives de la
préfecture de l'Indre, un vieux fauteuil sorti de
l'église de Palluau, et que l'on dit avoir appartenu
au joyeux curé de Meudon. Toutes ces circons-
tances nous porteraient à croire que Rabelais a dû
recueillir dans notre province une partie des
aventures merveilleuses qui compose l'odyssée de.
son héros. Quoi qu'il en soit, on s'entretenait en
Berry des faits et gestes de Gargantua, longtemps
avant que son Homère eût songé à le chanter. Il
est même certains de ces faits dont Rabelais n'a
point parlé ; c'est pourquoi nous allons les con-
signer ici.
« Dans le canton de Châtillon-sur-IndK-e, on
appelle dépatttires de Gargantua des monticules
considérables, dont le plus important est auprès de
Qion et se nomme Pied de Bourges (cf. Dépattures
et Pied dans le Glossaire du Centre^. On assure que
Gargantua ayant un pied à Bourges et l'autre en
cet endroit, secoua l'un de ses souliers, et en en-
I 98 GARGANTUA
^
voya la dépatture (masse de terre argileuse qui
s'attache à la chaussure, aux pieds des piétons,
en temps de pluie), jusqu'auprès de l'église de
Murs, à deux lieues de Clion, tandis que l'autre
de ses souliers laissait dans les vignes du Château,
près de Bourges, une autre dépatture qui porte,
de temps immémorial, le nom de Mottepelous, et
que des savants, qui ne savaient pas cela, ont pris
pour un tumulus gaulois. Remarquons en passant
que ces énormes enjambées de Gargantua rap-
pellent celles du géant Scandinave Floki ou Loki,
dieu du feu, dont on montre facilement les pas en
Islande. Ces deux fables ont probablement la même
origine mythologique que la légende aryenne, où
il est si souvent question des trois pas du dieu
Vichnou. Faut-il voir dans cette parodie berri-
chonne des trois pas de Vichnou, parodie où Gar-
gantua joue le rôle du soleil, l'intention, de la
part des nouveaux cultes, de tourner en dérision
ce qu'enseignaient les théogonies primitives ?
«Aux environs d'Issoudun, on tient pour certain
que Gargantua, étant au maillot, tétait si goulû-
ment, qu'un beau jour il avala sa nourrice, que
l'on retrouva quelques instants après dans ses
langes. C'est sans doute à la suite de cet accident
EN BERRY
199
qu'on jugea à propos de le faire allaiter par des
vaches .
« L'appétit de ce terrible enflmt, croissant avec
l'âge, on le vit plus tard, sur les bords de la
Creuse, avaler comme une huître, et sans en être
incommodé, un bateau chargé de moines, ce qui
rappelle les pèlerins mangés en salade (i).
« Au reste, la gourmandise semble avoir été le
péché capital de Gargantua et de tous les siens.
«Les larges dalles de pierre des dolmens passent
aussi, en certaines contrées du Bas-Berry, pour
avoir servi de petits palets au fils de Gargamelle
dans ses ébats enfantins. »
(Laisnel de la Salle, t. II, p. 195-97).
Les enjambées se retrouvent un peu partout; cf. le commen-
taire du conte n» II, p. 35. II en est de même de la boue
secouée, cf. Gargantua en Poitou, en Ile de France et en Toii-
raine.
La VU du fameux Garganluas le fait aussi avaler une de ses
noarrices ; cf. le commentaire du conte n" I, p. 77 (Haute-Bre-
tagne), et Gargantua en Angoumois, p. 191 (ânes, boeufs, etc.,
avalés).
(i) Péremé, Comptes rendus des travaux de la Société du Berry.
X' année, p. 266.
200
GARGANTUA
GEANT SLMILAIRE
|N peut mentionner également ici le fossé
du Grand-Géant, immense tranchée qui
s'étend d'Ivoy-le-Pré à Henrichemont, sur
un parcours de dix kilomètres. Dans les endroits
où le respect superstitieux l'a protégé, il mesure
plus de trois mètres, tant en largeur qu'en pro-
fondeur. La destination de cet immense travail, et
l'époque à laquelle il a été exécuté, sont également
inconnues. La légende rapporte que le Grand
Géant, le fondateur des villes et le défricheur du
sol, creusa ce fossé avec une charrue attelée à ses
épaules. »
(Martinet, Le Bcrry préhistorique, dans la Revue
d'Anthropologie, 1880, p. 478).
Ce fossé du Géant a pour quasi-similaire le fossé d'Oster,
en Haute-Breugne. Cf. mes Traditions et Superstitions, t. I,
p. 367 et 368.
§ II. — GARGANTUA DANS LA MARCHE
Saint-Priest-la-Plaine est l'empreinte d'un
pied gigantesque, chaussé d'un sabot,
appelé le Pas-de-Gargantua, jadis sur le
bord du ruisseau de Salagnac, aujourd'hui jetée
EN BOURBONNAIS 20Ï
sur ce ruisseau dans la haie d'un pré, au passage
du chemin du Grand-Bourg à Saint-Priest. Très
profonde et d'une vérité frappante, cette empreinte
n'en est pas moins due à la nature seule. »
(De Cessac , Liste des monumtnls nugalithiqius de la Creuse,
P- 4>)-
Sur les empreintes de pieds. Cf. Gargauliia en Haute-Bretagne,
p. 7 et 15.
A. Chambon (Creuse), Pieds de h Mule de Saint Martin; à
Pierre .Mulet, celles de Saint Martin poursuivi (Ccssac, p. 43-
44).
§ III. — GARGANTUA EN BOURBONNAIS
;X Bourbonnais, pour exprimer l'appétit
d'un homme gourmand qui se gorge de
nourriture, on se sert communément de
l'expression : « Il a un appétit de Gargantua. »
Les paysans, dans leur patois, prononcent Gar-
gantla.
On dit aussi « un estomac, un ventre de Gar-
gantua » pour désigner une personne gloutonne
et qui a le ventre gros. Enfin on donne le surnom
de « Gargantua » aux gens qui mangent déme-
surément.
Mais pendant quelques années on cessa, en
Bourbonnais, de se servir du nom de Gargantua
pour désigner un grand mangeur. Voici l'histoire
202 GARGANTUA
authentique du personnage parfaitement réel dont
l'illustration populaire éclipsa momentanément la
renommée d'appétit du héros de Rabelais.
Suchalle était un ancien soldat de la Grande
Armée. Il avait fait la campagne de Russie et
s'était plusieurs fois trouvé dans des villes assié-
gées où la faim façonna merveilleusement ses
organes intestinaux.
Après la paix, Suchalle revint se fixer à Mou-
lins. Il était pauvre, et quand j'eus l'occasion de
le voir dans mon enfance, il gagnait péniblement
sa vie en se montrant dans les foires et en expé-
rimentant coram populo son étonnante capacité
stomacale, qui lui rapportait des gros sous. Les
ouvriers et les gens de la campagne lui appor-
taient à qui mieux mieux toute espèce de choses
à manger, des rats morts, des chats crevés, des
poules mortes de la pépie, enfin les aliments les
plus improbables et les moins comestibles!
Suchalle, atteint d'une boulimie monstrueuse,
dévorait tout et digérait tout comme par enchan-
tement. Il avait pour compagnon un certain
Montarbeau dont il avait fait un nègre, grâce à
quelques couches de cirage à souliers. Un jour ce
pauvre hère, qu'il avait ramassé sur le pavé de
EN NIVERNAIS 203
Moulins, croyant que ce n'était point assez d'être
nègre pour être à la hauteur de sa tâche et le
digne valet de celui qui, dans les foires, s'exhibait
sous le titre flistueux de Gargantua moderne, en
grosses lettres peintes sur toile, s'imagina de
devenir homme sauvage en s'enduisant le corps
de poix-résine et en se roulant ensuite dans de la
plume. Les admirateurs de Suchalle disaient de
lui : Suchalle a détrôné Gargantua, et l'on cessait
de donner aux gens gourmands le nom de Gar-
gantua pour les appeler des Stichalles. Aujourd'hui
cette locution tend à se perdre et la tradition
s'est déjà affaiblie. Mais longtemps encore, dans
les souvenirs et la mémoire du peuple en Bour-
bonnais, le nom de Suchalle brillera à côté de
celui du héros de Rabelais.
(Communiiiué par M. Botineton, prisidenl du Tribunal
chnl de Gannat).
§ IV. — GARGASTUA EN NIVERNAIS
«a^ .\NS la Nièvre, où tout le monde connaît
fWt Gargantua, on dit à un gourmand : « T'es
^"^^ pir' que Gargantua. » Voici une formu-
lette qu'on adresse aux enfants gloutons :
204 GARGANTUA
Garganqui, Gargantua (prononcez : cua),
Qu'a mangé les six pots d'pois,
Anvec son grand ventr' de loup
Q.ui les aval'rait bcn tous.
A gauche et au bord de la route d'Autun à
Luzy (Nièvre), à deux kilomètres environ de
cette dernière ville, on voit encastrés dans le
talus deux gros blocs arrondis ayant l'aspect de
blocs erratiques et qu'on nomme Pets de Gar-
gantua.
Gargantua enfant eut cent nourrices.
Plus tard il lui fallut, à chaque repas, cent
bœufs et cent moutons.
Quand Gargantua déjeûnait, il fallait pour le
rassasier plusieurs hommes armés de grandes
pelles, qui ne cessaient de lui jeter des victuailles
dans la bouche.
Le vendredi, jour maigre, vingt hommes se
relayaient, dix par dix, pour lui jeter du sable
dans la bouche avec des pelles. Quelquefois il se
trouvait dans le sable de gros cailloux. « Passe,
guernaille, » disait Gargantua, qui les prenait
pour de petites graines.
Pour faire son bonnet, on employa plusieurs
EN NIVERNAIS 20S
quintaux de laine ; pour ses souliers, le cuir de
plusieurs paires de bœufs.
Il alla un jour nu bois chercher un f^igot. Il
tordit plusieurs chênes et les attacha au bout l'un de
l'autre pour faire le lien de ce fagot. La charge étant
un peu lourde, il se reposa devant la porte d'une
femme, laquelle se chauffa pendant sept ans des
brindilles qui tombèrent là du faix de bois de
Gargantua.
Gargantua s'était fait une légère écorchure au
petit doigt de pied, et il s'en allait boitant. Il
passa près d'une femme qui venait d'étendre au
soleil une grande pièce de toile, et il y en avait
plus de cent aunes. Il lui en demanda une petite
bande pour envelopper l'orteil blessé.
— Coupez ce que vous voudrez, lui répondit
la femme.
La pièce de toile y passa tout entière, et encore
elle ne fit qu'à grand'peine le tour du petit doigt.
Il partit en guerre, se coucha la bouche ouverte
dans le chemin que devait suivre l'armée ennemie,
et les soldats s'engloutirent ainsi dans son gosier,
ce qui termina la guerre.
Un jour il s'était endormi dans un champ, la
bouche ouverte. Une bergère gardait près de là
206 GARGANTUA
ses cent vingt moutons qui, tout en pâturant,
arrivent près du dormeur. Un des moutons
tombe dans la bouche béante et, naturellement,
tous les autres suivent le premier. Gargantua n'en
fut pas incommodé, seulement la soif le prit;
comme il n'était pas loin de la mer, il alla s'y'
désaltérer et, dans une grande gorgée, avala un
vaisseau qui passait. C'était un énorme bâtiment
qui s'accrocha aux parois du gosier. Gargantua
éprouvant quelque gêne, dut s'adresser à un
médecin qui, pour le traiter, entra dans sa bouche
avec une chandelle allumée. Le feu prit aux
poudres du vaisseau, qui sauta. « Ah! dit Gar-
gantua après l'explosion, voilà qui m'a bien sou-
lagé! »
C'est Gargantua qui a formé les montagnes
avec les dépattures de ses sabots.
Le Bcrry est un pays plat parce que Pousse-
Montagne, qui passait par là un pou après Gar-
gantua, poussait dans les fonds les dépattures de
ce dernier.
Comme son grand appétit mettait la famine
dans le pays, on résolut de le tuer ; on parvint à
le faire tomber dans une carrière ou dans un puits
et on lui jeta sur la tête une grande quantité de
EN NIVERNAIS 207
meules do moulin ; mais lui les écartait du bout
des doigts en disant : — Hé ! là haut ! avez-vous
bientôt fini de me jeter du sable dans les yeux?
{Communiqué far M. Achille Millitn).
Sur les hommes armés de pelles, cf. le commentaire du
conte n° V(Haute-Brcugiie); l'énorme fagot se retrouve dans le
conte n" III, et la bonne femme qui se chauffe avec les brindilles
a son simibire dans le conte n" II ; sur le pied blessé et pansé,
cf. Gargantua en Savoie.
L'épisode des soldats engloutis se retrouve en Picardie (cf. le
conte picard n" I); celui du vaisseau englouti, en Haute-Bre-
tagne et ailleurs (cf. le commentaire du conte u° II).
Ici, comme en plusieurs autres contes, Gargantua (cf. le conte
u" VII, Haute-Bretagne), se trouve en société avec d'autres
géants.
Qjuand à l'épisode final, il rappelle un passage de Rabelais :
■ Ceux qui estoient dedans le chasteau amusés à la pille,
entendant le bruit, coururent aux tours et forteresses, et lui
tirarent plus de neuf mille vingt et cinq coups de faulconncaux
et arquebuses, visants touts à la teste et si menu tiroient contre
lui, qu'il s'escria : « Ponocrates, mon ami, ces mousches ici m'a-
veuglent ; baillez-moi quelque rameau de ces saules pour les
chasser ! » pensant des plombées et pierres d'artillerie que ce
fussent mousches bovines. Ponocrates l'advisa que n'estoient
lultres mousches que les coups d'artillerie que l'on tiroit du
chasteau. » (Livre I, chap. XXXVI).
2o8 GARGANTUA
§ V. — GARGANTUA EN ORLÉANAIS
L existe près du bourg de Toury (Loiret),
sur la grande route de Paris à Orléans,
un dolmen dont l'origine est semblable
à celle du gravier. Le géant s')^ débarrassa, en
passant, d'un petit caillou qu'il retira de son
soulier, et ce caillou est l'énorme pierre qui a
pris le nom de Pierre de Gargantua. »
« Il a laissé un palet et une drue à Saint-Si-
gismond (Loiret).
(Bourquelot, p. 2).
« Il s'est trouvé dans la même position près de
Beaugency (dans l'attitude du colosse de Rhodes,
debout sur deux rochers et se penchant pour boire
d'un trait la rivière qui coule à leur base), et l'on
prétend qu'il posait jadis l'un de ses pieds sur la
Piare Toiirnaute, et l'autre sur la P/crrc t^'Orf/drw,
qui en est distante d'environ trois lieues.
{.ii'id., p. 5).
« Un jour, il voyageait en Beauce, portant sur
le dos un fardeau de bois ; pris par la faim, il
pria une vieille qui menait un troupeau de bœufs
de lui donner à manger. La vieille lui offrit de se
EN ORLÉANAIS 209
rassasier sur le troupeau, et il le dévora tout entier.
En récompense, il laissa à la bergère sa charge de
bois avec laquelle elle se chauffa tout l'hiver. »
(Bourquelot, p. 5).
« A Gallardon, non loin de Chartres, un champ
inondé de petits cailloux, tous de même forme et
•d'égale dimension, rappelle en miniature la fa-
meuse plaine delà Crau, en Provence, où, selon la
mythologie phénicienne, Jupiter envoya à Hercule
une nue chargée de pierres, pour remplacer ses
flèches épuisjes contre les Ligures. Au milieu du
champ de Gallardon, s'élève un menhir de même
forme que les cailloux; aussi la pierre druidique
porte-t-elle le nom de Mère aux cailles (cailloux).
Tout à côté une tour, dont il est difficile d'assigner
la date, porte le nom de Tour de Gallardon ou
d^ Épaule de Gargantua. La base écroulée ne sup-
porte que par un pan l'énorme masse circulaire
du reste de l'édifice. »
(L. Garraud, Origines lillcrairrs de la Fraiiee, Jans l.i Ga^i'lle
lie Hongrie, 17 août 18S2).
La tour do Gallardon est plus habitUL-lIcnient disignoc sous le
nom de VLpaale de Gailardon.
14
210 GARGANTUA
A Ymeray (Eure-et-Loir), à trente mètres d'un
dolmen, sont des roches éparses que les paysans
appellent Palets de Gargantua.
(^Communiqué par M. Minatdy
« On voit ses palets à Changé, près Mainlenon
(Eure-et-Loir). C'est un groupe de peulvans et de
menhirs, dont un seul reste encore debout. Suivant
la tradition, Gargantua s'amusait à lancer vers un
but des pierres en guise de disques ; le but est le
menhir qui a conservé sa position perpendiculaire ;
les palets sont les rochers épars lancés par le géant
contre le but. »
(Bourquelot, p. 3).
« Alluyes, canton de Bonneval, arrondissement
de Châteaudun (Eure-et-Loir).
« A deux cents mètres au sud des premières
maisons du village, rive gauche du Loir, au lieu
dit la Plaine d'Ambré, existe un demi-dolmen. Il
est connu sous le nom de Pierre-Coupe ou Palet de
Gargantua, et se compose d'une grande table
enfoncée dans la terre du côté nord et soutenue,
à o^yo et o'"8o au-dessus du sol, du côté sud,
par un pilier médian : longueur do la table.
EN ORLÉANAIS 2 I I
5 niC'tres ; largeur, 3™45; Opaisseur, o"'8o. Ce
dolmen, dit-on, n'a pas été fouillé. »
(^Topographie des Gaules).
« A Membrolles (Loir-et-Cher), se voit une pierre
de Gargantua. »
(Bourquelot, p. 5).
« D'après M. Launay, qui les a dessinées, il y a
à Membrolles, non pas une, mais deux pierres dites
de Gargantua. Ce sont deux dolmens inclinés, à
trente-cinq mètres l'un de l'autre.
« Le géant a laissé comme monument de ses
jeux un palet et une drue, à Triplcville, canton
d'Ouzouer-le-Marché. »
(Bourquelot, p. $).
M. Launay a dessiné ces monuments qui sont
au nombre de trois ; ce sont : la Drue ou la quille
de Gargantua, menhir important, mesurant 3ni8o
de hauteur sur 2'"30 de largeur;
Le Dolmen dit Palet de Gargantua ;
Le Menhir, dit Pierre de Gargantua, renversée
sur le sol ; hauteur 4^60, largeur 2m70.
Au hameau du Temple, commune de Vendôme,
2 12 GARGANTUA
Pierre levée dite le Gravier de Gargantua, haute
de 2^50, large de 1^70.
La légende dit que Gargantua en passant près
du hameau du Temple, sur la route de Vendôme
à Blois, sentit un gravois ou gravier qui le gênait
dans sa chaussure, et qu'en cherchant à s'en débar-
rasser, il en fit sortir la susdite Pierre levée.
(Communique par M. G. Launay).
« A Verdes (Loir-et-Cher), on voit la Soupière de
Gargantua ; c'est une grande excavation, évi'.
demment faite de main d'homme, et près de
laquelle se trouvent un tumulus et des pierres
posées, qui contribuent à lui donner une physio-
nomie druidique. »
(Bourquclot, p. 2),
« Sur le môme territoire se trouve une pierre
longue d'environ dix pieds et échancrée par le
milieu, que les gens du pays prennent pour les
Lunettes de Gargantua. »
(;Wd., p. 2).
« Les nouvelles pierres druidiques que vient de
décrire votre confrère, M. Pellieux l'aîné (Disser-
tation sur les pierres de Ver et de Feularde, situées
EN ORLÉANAIS 213
dans la commune de Travers, près Beaiigency.
Orléans, 1822), sous les noms de Pierre de Ver,
Pierre de Feularde qui tourne, Pierre de Feularde
Ver\'alant, de Palet et de Drue de Gargantua, de
Lunette de Gargantua. »
{Soc. des Antiquaires , t. V, p. viii-ix).
Dans la commune de Souday, canton de Mont-
doublon, arrondissement de Vendôme, se trouve
le curieux château de Glatigny, que Rabelais a
habité à plusieurs reprises. On voit encore dans
la cuisine une immense cheminée à faire rôtir un
bœuf. Elle continue à porter le nom de cheminée
de Gargantua.
{Communiqué par M. G. Launay).
Cf. pins loin la cheminée de Gargantua en Gascogne. Le
Dictionnaire topographique des Gaules mentionne sept pierres en
Eure-et-Loir qui portent le nom de Gargantua ; l'une d'elles est
aussi l'objet d'un pèlerinage à saint Christoplie, dont la statue
est auprès.
« Palet de Gargantua, près du château de
La Brosse (Eure-et-Loir). »
{Mémoires de la Société des Antiquaires, t. I, p. 2)).
CHAPITRE VII
GARGANTUA EN ILE-DE-FRANCE
ET EN CHAMPAGNE
1RES de Chalautre-la-Grande (Seine-et-
Marne), est une butte naturelle, dans l'in-
térieur de laquelle on a trouvé des armes
et des ossements humains ; on prétend que cette
butte a été formée par la boue des sabots de .Gar-
gantua, qui vint jadis les décrotter en cet endroit.
Le diable hante encore de nuit la butte, qui est
peu éloignée des monuments druidiques de
Liours. »
(Bourquelot, p. 4).
« L'arrondissement de Sonlis renferme deux
autres pierres levées bien connues. L'une se voit
sur la route de Senlis à Nanteuil, au nord de
Borcst, vis-à-vis la porte dite de la ville de cet
GARGANTUA EN ILE-DE-FRANCE 2 I S
ancien bourg; c'est une plaque de grès brut,
fichée en terre à la profondeur de cinq pieds, haute
de dix pieds environ, large de sept à la base et
plus étroite au sommet ; elle incline un peu vers
le sud. Un bloc moindre est enfoncé horizonta-
lement dans le sol devant celui-ci.... La tradition
locale affirme que le grès couché recouvre la
sépulture d'un général; l'autre est appelée dans le
pays Oueusse (c'est-à dire pierre à aiguiser) de
Gargantua. »
(Notice archéologique sur le départemenl de l'Oise, p. 23).
« Dans la commune de Boret, canton de Nan-
teuil-le-Haudouin (Oise), est un menhir dit la
Quesse (pierre à aiguiser) de Garganlua. On ra-
conte dans le pays qu'il recouvre un guerrier. »
(E. Woillez, Répertoire archéologique de l'Oise).
Cette pierre est ainsi décrite dans le Diction-
naire des Gaules :
« Borest, canton de Nanteuil-le-Haudouin, arrondissement de
Scnlis (Oise).
Il Bloc de grès brut fiché en terre à une profondeur de i"62 ;
bautenr, 3" 08 au-dessus du sol; largeur, 2"'33 h la base. Cette
masse incline vers le sud, et deux blocs plus petits sont enfoncés
tout A côté. Ou la nomme Queusse de Gargantua. »
2l6 GARGANTUA EN ILE-DE-FRANCE
« Dans une plaine du Hurepoix, entre Dourdan,
Étarapes et Arpajon, s'élève un grand rocher isolé
que l'on nomme le Gravier de Gargantua. Au dire
des conteurs du pays, Gargantua jeta dans la
prairie ce gravier qui se trouvait dans son soulier
et lui blessait le pied. »
(Bourquelot, p. 4).
« Aux environs de Rambouillet (Seine-et-Oise),
est un cimetière où l'on a découvert des restes de
poteries romaines et des tombes mérovingiennes ;
il s'appelle les Gargants. »
(/?..-,/., p. î).
« A Gency, commune de Cergy, canton de Pon-
toise, est un monument mégalithique appelé Galet
de Gargantua.
« C'est une énorme pierre-levée appelée dans le
pays Pierre du Foiiret ou Palet de Gargantua.
« Gargantua, dit la tradition de Gency, ayant
maille à partir avec un géant dont le quartier
général était établi sur les hauteurs de Cormeilles
en Parisis (d'autres plus hardis, vont jusque à
indiquer la butte Montmartre), entreprit le siège
en règle de la montagne de son adversaire. Se
portant donc à Courdimanchc, il commença à
ET EN CHAMPAGNE 217
bombarder à coups de rochers le fort de son
ennemi. Mais le coup d'œil et la force lui ayant
manque à la fois dès le lancement de la première
pierre, son projectile tomba à Gency et se ficha
en terre dans la position où nous le voyons au-
jourd'hui. »
(jètuâes sur quelques monuments mégalithiques de la vallée
de l'Oise, par Am. de Caix de Saint-Aymour. Paris,
1875)-
« On voit dans la plaine qui sépare La Ville-
tertre de Chavançon, près de Saint-Cyr-sur-Chars,
une autre Pierre-Frite touchant au bois Saint-
Pierre....
« M. l'abbé Barraud rapporteune tradition d'après
laquelle Gargantua, jouant au palet sur la butte
de Montjavoult, essaya de jeter cette pierre sur
les coteaux de Neuville-Bosc (deux myriamètres
de distance rectiligne) ; elle tomba dans le petit
bois où on la voit aujourd'hui. »
(Notice archéologique sur le département de l'Oise, pp. 12-13').
Cet épisode se retrouve dinsl'Histoiredugéanl Rannou, p. 130.
« Dans le pays de Crécy-sur- Serre (Aisne), on
connaît plus spécialement le menhir de Bois-lès-
2l8 GARGANTUA HX ILF.-DE-FRANCE
Pargny sous le nom de la Haute-Borne, le nom
générique employé presque partout dans le dépar-
tement, ou bien sous celui de Pierre de Gargantua,
ou encore sous la dénomination locale et spéciale
de Ver^iau de Gargantua; Verziau, dans l'ancien
patois picard, aujourd'hui tout à fait oublié dans le
Laonnais, signifiait pierre à aiguiser.
« Le nom de Gargantua était jadis populaire
dans la contrée et voulait dire tout simplement
gigantesque, à proportions énormes et insolites.
Ainsi, Molinchart (canton de Laon) a son entas-
sement chaotique et formidable de grès considé-
rables en place et dénudé par les eaux, qu'on
appelle Hottée de Gargantua, et que menacent de
ruine les tailleurs de pierre du pays, au mépris
d'un arrêté préfectoral pris il y a trente-cinq ans
pour la conservation de ce monument naturel et
unique dans la contrée. »
(Ed. Flcury, Antiquités et monuments de l'Aisne,
1877, !'•'= partie, p. 9;)-
« On lui attribue la formation de la montagne
sur laquelle est assise la ville de Laon. II portait
un jour de la terre dans une hotte ; se trouvant
trop chargé, il jeta dans la plaine une partie de
ET EN CHAMPAGNE 219
son fardeau, et la plaine fut changée en mon-
tagne. »
(Bourquelot, p. 4).
« A Vic-sur-Aisne est une pierre à pisser de
Gargantua. »
(IHJ., p. 3).
A Mont-Saint-Père et dans les environs, pour
empêcher les petits enfants d'aller sur le bord de
la rivière, on leur raconte qu'un jour Gargantua
passa par le pays. Il faisait tellement chaud, que
le géant eut besoin de boire dans la Marne ; il
posa un pied sur le clocher de l'église de Mézy et
l'autre sur celui de Chartèves, et il se mit à boire
à la rivière avec tant d'avidité qu'il avalait même
les bateaux qui naviguaient sur la Marne.
(Communiqué par M. Léon Lhtrmitté).
Je n'ai pu me procurer aucun renseignement sur la popula-
rité de Gargantua dans la Champagne proprement dite.
M. Emmanuel Cosquin, M. d'Arbois de Jubainvillc, ne con-
naissent ni légende gargantuesque, ni monument auquel le
peuple attache son nom.
A§*
CHAPITRE VIII
GARGANTUA DANS LE NORD
§ I. — GARGANTUA EN PICARDIE
L y a aussi près de Péronne (Somme) un
menhir, dit la Pierre-Fiche-de-Gargantua. »
(Bourquclot, p. 3).
« M. de Mortillet présente de la part de
M. Georges Lecocq une eau-forte représentant le
menhir de Doingt. Ce mégalithe, de trois mètres
de hauteur, connu sous le nom de Pierre-de-Gar-
gantua, est situé sur le territoire de la commune de
Doingt-Flamicourt, arrondissement de Péronne
(Somme). »
(Bulltliii de la Sociclé d'Anthropologie, aiiiiùc jS.Si).
GARGANTUA EN PICARDIE 221
M. Lecocq, auquel j'avais demande des rensei-
gnements, m'a répondu qu'on raconte dans le pays
qu'un jour que Gargantua parcourait la contrée,
il sentit au pied une gêne légère, ôta son sabot,
et l'ayant secoué, envoya dans la prairie ce petit
caillou. Ce menhir de Doingt est le seul du dépar-
tement de la Somme auquel le nom de Gargantua
soit attribué d'une façon incontestable. Cependant
quelques personnes rattachent le même légende à
un petit menhir situé aux environs de Ham, et qui
est généralement connu sous le nom de la Pierre-
qui-Poussc ; l'un et l'autre menhir se trouvent dans
un marais.
On me signale un conte en vers portant le titre de Pont de
Gargantua, qui figure dans un recueil intitulé : Amusements,
gayttis et frholités poétiques, par un bon Picard (La Place).
Londres, 1783, in-8.
Ce document m'arrivant an cours de l'impression de cette
partie de mon livre, le temps me manque pour rechercher si
c'est une oeuvre de pure imagination, ou si elle s'appuie sur
une légende.
I. — NAISSANCE ET EXPLOnS DE GARGANTUA
NE noble et belle châtelaine fut un joursur-
'^ prise dans une forêt par un ours et conduite
par lui dans une grotte connue de lui
2 22 GARGANTUA
seul. Au bout de dix mois, la châtelaine donna
naissance à un enfant d'une force prodigieuse :
Gargantua. L'ours chassa la châtelaine et éleva
l'enfant. Dès l'âge de trois ans, Gargantua déraci-
nait les plus gros chênes pour s'en faire des jouets
et son appétit se montrait déjà prodigieux. Lors-
que Gargantua fut arrivé à l'âge d'homme, son
père lui donna une énorme masse d'armes et lui
adjoignit quatorze valets nés comme lui d'un
ours et d'une femme.
Gargantua se mit à voyager de ci de là. Cela lui
était d'autant plus facile qu'il faisait des enjambées
de dix ou douze lieues.
Quand Gargantua se trouvait en appétit, sept
valets, armés de pelles en guise de cuillers, lui
servaient alternativement les vivres réunis pour la
circonstance. Puis il lui fallait deux cents agneaux
rôtis et quelques pièces de vin pour finir son repas.
Chaque repas durait six mois et le pays en était
réduit à la famine. Gargantua restait ensuite un an
sans manger. Ses déjections formaient des mon-
tagnes parfois très hautes, qui amenaient la peste
dans le pays.
Quoique fort doux, Gargantua était une source
de malheur pour les pays qu'il visitait : dans ses
EN PICARDIE 225
courses, il écrasait les églises, les villages, les per-
sonnes même sous son pied pesant ; aussi le crai-
gnait-on partout.
Un pauvre bûcheron, surpris par la pluie dans la
campagne, rencontra Gargantua endormi. Prenant
sa bouche pour une caverne, il s'y réfugia avec
son fagot. Gargantua se réveilla peu après et se
mit en voyage. Le bûcheron, étonné de voir sa
retraite en mouvement, en examina les recoins. Il
trouva sept pèlerins avec leurs bourdons réfugiés
comme lui dans une dent creuse. Ils se trouvaient
là depuis sept ans, se nourrissant de réser^^es faites
lors des repas du géant et emmagasinées dans dif-
férents recoins de la bouche. Le bûcheron prit son
fagot et chatouilla le palais du géant. Gargantua
s'arrêta, s'assit sur une colline, déracina un arbre
et, s'en servant comme de cure-dents, fit sortir les
pèlerins et le bûcheron auquel il donna une forte
somme d'argent. Heureusement pour les pèlerins
et le bûcheron, Gargantua avait fait le tour du
monde dans sa promenade, et les pèlerins et le
bûcheron étaient remis, les uns sur leur route, et
l'autre devant sa maison.
»
(JJgevdfS raconiia par difénnies pcnonnts de Warlaf-
Bâillon (Somme), et recueillies par M. H. Camoy).
224 GARGANTUA
Dans la première partie de ce récit, Gargantua a vine origine
semblable à celle des Jean de l'Ours des différents pays (cf. prin-
cipalement les deux contes basque et picard, publiés dans Mélusinc
et plus loin un Jean de l'Ours languedocien). Comme Jean de
l'Ours, il a une canne énorme (cf. sur les cannes de Gargantua
le commentaire du conte n" I, p. 27 (Haute-Bretagne). La niasse
d'armes a son similaire dans le passage suivant des Grandes Chro-
niques :
« Lors le mercia Gargantua et dist que l'on luy fist une massî
de fer de soixante piedz de long, et que p.ir le bout elle fcust
grosse comme le ventre de une tine... La massue feust tantost
faicte par la science de Alerlin telle que il lui falloit, et en brief
fust amenée dedans une grande charrette, comme on faict une
pièce d'artillerie, et présentée à Gargantua, lequel la prit bien
legieremcnt. »
Les quatorze valets se retrouvent, mais avec moins de préci-
sion, quant au nombre, dans Thomas de Saint-Mars.
Les énormes enjambées qui sont un des attributs caractéris-
tiques du géant, figurent dans la plupart des légendes que j'ai
recueillies, et dans celles de la Vendée, du Poitou, etc. (Cf. aussi
le commentaire du conte n» I (Haute-Bretagne).
Il est souvent question des sept valets qui lui donnent imanger
avec des pelles (cf. pp. 79, 204, etc.).
Les montagnes résultant des repas de Gargantua se retrouvent
assez fréquemment (cf. le commentaire du conte n" II, p. 36
(Haute-Breugne) et Gargantua dans le pays de RelO; mais
jusqu'à p-ésent, c'est seulement dans les récits picards qu'elks
sont une cause de peste pour le pays.
L'épisode des pèlerins est-il emprunté à Rabelais, ou Rabelais
'l'a-t-il trouvé dans la légende populaire ? On peut aussi rappro-
cher, pour la grandeur de la dent creuse de Gargantua, le passage
EN PICARDIK 22 S
des Grandis Chroniques où il mot le roi et cinquante seigneurs
en prison dans sa dent creuse.
II. — GARGANTUA SE DÉBARRASSE DE BRISE-CHÊNES
)N puissant gtjant arriva un jour dans la
contrée où résidait Gargantua. C'était un
homme haut de quatre-vingts pieds et
recouvert d'une forte armure à l'épreuve de toutes
les armes connues. Il avait entendu parler du géant
Gargantua et était venu pour se mesurer avec lui.
Il allait par toutes les villes cherchant quelqu'un
qui lui indiquât la demeure de Gargantua. Ce der-
nier l'apprit, et comme il avait envoyé réparer son
armure et ses armes eu Flandre, il ne se jugea pas
assez fort pour résister au géant. Mais que dirait-on
dans tous les pays si l'on apprenait que Gargantua
avait refusé de se battre avec celui qui se faisait
appeler Brise-Chênes ? Il lui fallait faire peur à
Brise-Chênes, pensa-t-il.
Quand il sut que le géant allait arriver, Gargan-
tua donna ses ordres à sa femme, se coucha dans
son lit et ramena les couvertures sur sa tête.
Brise-Chênes arriva.
— C'est bien ici la maison de Gargantua, femme ?
15
2 26 GARGANTUA
Prévenez votre mari que je suis venu de bien loin
pour le combattre et éprouver sa force, et...
— Paix ! paix ! je vous en prie. Gargantua
n'est pas ici, et c'est bien malheureux, car il vous
aurait bientôt réduit en chair à pâté!... Mais,
de grâce, ne réveillez pas notre petit enfant. Il est
malade depuis quelques jours et c'est la première
fois qu'il ferme l'œil depuis ce temps! Pauvre
enfant, à six mois, être déjà malade ! J'ai peur que
cela ne l'empêche de devenir aussi grand que son
père. Vo)''ez, il est tout petit.
— duoi! c'est votre enfant, et il n'a que six
mois ! Dieu ! que doit être le père, alors! s'exclama
Brise-Chênes en examinant la forme du corps du
soi-disant enfant. Et il s'enfuit aussi vite qu'il était
venu. Jamais on ne le revit.
(^Contipar A. Dehard et recueilli par M. H. Cartioy).
Dans ce fragment, Gargantua, qui vient ici sans doute par
substitution, se trouve en rapport avec un autre géant. Cf.
p. 54 et suiv.
5 II. — GARGANTUA EN FLANDRE
N»«^ALGRÉ tous mes efforts, il m'a été impos-
5fey?P ^^^^^ '^^ "^^ procurer le moindre rensei-
ment sur Gargantua en Flandre ; tous
EN ARTOIS 22 7
ceux que j'ai interrogés m'ont affirmé qu'il n'exis-
tait rien sur ce géant ni sur ses similaires.
Il y a cependont lieu de mentionner, au moins
au point de vue du nom, le Gayant de Douai.
§ m. - GARGANTUA EN ARTOIS
^ ANS le canton d'Etaples, pour désigner un
bon marcheur, on dit : « Il a des gambes
ed Gargantua. » Cela s'applique aussi aux
personnes qui ont les jambes longues.
Dans le canton de Samer, on dit d'un gros
mangeur : « Il a ein veintc ed Gargantua; » dans
les environs de Boulogne : « I meinge comme
Gargantua. »
Dans les campagnes du Pas-de-Calais, même
celles qui sont éloignées des viUes, Gargantua a
pénétré avec sa légende de géant extraordinaire.
Le peuple tient de tradition que, primitive-
ment, des géants habitaient la contrée, et il y
avait ici un tumulus qu'on appelait la tombe du
général Fourdène. Les géants Reuss, àDunkerque;
Gayant, à Douai, d'autres encore, sont des sou-
venirs d'êtres vivants, ayant subi la métamorphose
228 GARGANTUA EN ARTOIS
populaire à laquelle la Grèce a soumis ses pre-
miers possesseurs.
Mais bien que dans notre contrée on ait ces
souvenirs locaux ou voisins, ce n'est pas à eux
que le peuple pense pour exprimer l'idée des
jambes et de l'appétit d'un géant, mais à Gar-
gantua. Nos paysans n'ont pas lu le livre de
Rabelais; mais dans les sèrées, ceux qui ont habité
la ville, ou qui savent lire, racontent ses aventures
à leur manière, et elle a frappé vivement leur
imagination.
{Communiqué par M. Ernest Deseille, de Boulogne-sur-Mtr) .
CHAPITRE IX
GARGANTUA EN BOURGOGNE (i)
§ I. — POPULARITÉ DE GARGANTUA
[ANS le patois des environs de Semur on ap-
pelle Gargantua « Gargantia » parfois,
mais plus rarement « Gargantuais. »
On emploie les locutions suivantes, qui sont
dites tantôt en patois, tantôt en français correct.
On dit d'un ivrogne : « A l'ai eune geule au-
tant le grand Gargantia (Il a une gueule de Gar-
gantua) ; » d'un gourmand : « C'o un Gargantia
(C'est un Gargantua) ; » d'une personne qui a un
gros ventre : « A l'ai eune panse queman lai sai du
grand Gargantia (Il a un ventre comme Gargan-
tua); » Si quelqu'un est prodigue, on dit : « A
migerai ben to ce qu'a lai queman Gargantia
(O Sous la rubrique Bourgogne est compris tout l'ancieii
gouvernement Je ce nom.
250 GARGANTUA
(Il mange bien ce qu'il a comme Gargantua) ; »
« C'o un Gargantia fini. »
Presque toujours on place le mot grand avant
Gargantua.
On a donné dans les environs de Semur le
sobriquet de Gargantua à des gens de bon appétit,
et plusieurs ne sont connus que sous ce nom.
On appelle un vieux coq un Gargan.
(Communique pnr M. Hipfolyle Marlol, dt Semur).
§ II. — LIEUX QUI PORTENT SON NOM. — LÉGENDES
*:^^RÈs de l'abbaye de Saint-Seine (Côte-d'Or),
I K^ est une ferme à laquelle on donne le nom
^^^ de Ferme-de-Gargant. »
(Boiirqudot, p. 5).
« A quelques kilomètres nord-est de Chàtillon-
sur-Seine, commune de Prusly-sur-Ouree, se trou-
vent deux monticules appelés Jumeaux-dc-la-
Chassaigne, ou les Bottes-de-Gatgantua. »
(Matériaux, î™» série, t. IV, p. 260).
« Près d'Avallon (Yonne), au lieu dit Gargant,
existe un monolithe de cinq à six mètres de hau-
EN BOURGOGNE 23 I
teur, connu sous le nom de Petit-Doigt-dc-Gargan-
ttia. Certains habitants du pays ne passent auprès
de cette pierre qu'avec une sorte de terreur. C'est
là, disent-ils, que les fées viennent chaque nuit
tenir leur sabbat. »
(Th. Salmon, Dictionnaire topographique de l'Yonne, p. 202).
« A Saintpoints, canton do Saint-Sauveur, arron-
dissement d'Auxerre, climat à noter : les Gargan-
tiias.ï)
(Jbid., p. 2iio).
« Dans la vallée du Furans, au nord du village
de Thoys, commune d'Arbignieu (Ain), à trois
kilomètres sud-est de Belley, se voit un bloc erra-
tique de grès anthracifère alpin , orné d'une
soixantaine d'écuelles simples ou conjuguées. Il
est long de i"i6o environ, large de 90 centimètres,
épais de 60, et de forme à peu près ovale. Les
habitants l'avaient nommé Boule de Gargantua. Ils
prétendaient que le Géant l'avait ramassée de
l'autre côté du Furans, à plus d'un kilomètre de
distance, au hameau du Plâtre, et l'avait lancée
comme une boule auprès de Thoys.
« Au nord de ce bloc, dans le fond de la vallée
du Furans, au milieu d'une verte prairie, et au
!32 GARGANTUA
sud, près des bords de la petite rivière, une butte
ronde, peut-être un vaste tumulus, rappelle aussi,
mais par un nom fort trivial, le souvenir de Gar-
gantua. »
Cf. Gargantua en Poitou, p. 173.
« Quant à cette appellation de Gargantua, elle
provient d'une coutume assez répandue dans notre
pays, de consacrer à l'illustre héros de Rabelais la
plupart des objets qui étonnent par leur grandeur
ou par leur caractère merveilleux.
(' Près du camp de Sathonaj', il y avait aussi
un bloc erratique appelé le Palet de Gargantua,
et dans le pays de Gex, à Arbère, près de Divonne,
on voit deux énormes blocs : l'un de gneiss,
l'autre de conglomérat anthracifère, appelés le Palet
et la Boule de Gargantua. »
(\. Faisan, Les Pierrts d écuelUi dans la région moyenne du
Rliône , dans les Matériaux, t. IX, p. 283-87. I.a Boule do
Gaigantua est reproduite sur une planche i pan).
Du sommet du mont d'Alazc, non loin de
Mercurey (Saône-et-Loire), Gargantua lançait d'é-
normes blocs de rochers contre le cliAteau de
Cruzilles, près de Châlons-sur-Saône. Le premier
EN BOURGOGNE 233
bloc n'ayant pas atteint le but, le Géant en jeta
un second, qui tomba seulement plus près. Il
essaya une troisième fois sans plus de succès.
Alors il se lassa, et, s' avouant vaincu, il ne fit
aucune autre tentative.
Ces trois pierres sont près d'un chemin, à
côté du château, et elles s'appellent Pierres de
Gargantua.
(Communiqué par M. A. Faisan; il lient celle noie
de M. Jules Chevricr, de Chdlon, qui a gravé us
pierres à l'cau-forlc).
Sur le territoire de Grignon et près de Venarey
existe dans la plaine un mamelon conique, ayant
l'apparence d'un tumulus gigantesque, — Mame-
lon bien naturel, et dont la masse ne permet pas
de croire qu'il ait été fait par l'homme. On
raconte que Gargantua étant au château de Thil-
en-Auxois, avait fait une enjambée à la montagne
du télégraphe de Semur (12 à 15 kilomètres),
puis une autre sur le Mont-Auxois, plateau de
l'antique AUsia; mais que dans celle-ci il était
tombé de son soulier un morceau de terre qui est
la colline en question. — D'autres disent simple-
ment : c'est la décrotture du soulier de Gargan-
234 GARGANTUA
tua. On connaît cette motte dans le pays sous le
nom de Teiirid do Jiinid. — Teurid, Tciirais ,
Teureaii, Tenriau, Teurle, veulent dire en patois
élévation dans nos contrées.
Entre Saulieu et Maîson-Baude existe une
énorme roche de granit, dite la pierre Clximp-Cu.
On y voit deux grandes cavités acotées comme en
feraient bien les fesses quand on se serait assis dans
une matière molle. C'est l'empreinte de celles de
Gargantua, dit-on. D'autres disent : le diable s'est
assis là. Cette roche rentre dans la catégorie des
pierres à bassin ouécuelles, qui ne sont pas rares dans
le Morvan.
(^Communiqué par M. H. Marlol, de Semur).
Cf. sur les fesses de Gargantua la p. 8.
Deux montagnes du canton de Précy-sous-
Thil, le Mouron et Ligauh, commune de Fon-
tangy, séparées par plusieurs kilomètres, repré-
sentent une toichce (enjambée) de Gargantua. Ces
deux collines sont les emploies (décrottures de
terre) qui s'étaient attachées à ses sabots.
Cf. sur les empreintes de pieds, les commcnuires du conte
n" II, p. 3.1, et sur les décrottures Gargantua en Tourainr,
r '09-
« Ain. Thoiry. — Un bloc erratique de schiste
EN BOURGOGNE 23^
talqueux de 37 m. c, appelé Pierre à Samson, et
portant deux excavations. L'une est formée de
plusieurs trous réunis, l'autre représente assez bien
l'empreinte que laisserait sur un sol peu ferme le
pied d'un homme gigantesque. Ces deux cavités
naturelles (?) sont considérées comme les em-
preintes du pied et de la main de Samson, qui se
serait servi de ce bloc pour jouer avec Gargantua. »
(Wo/« communiauiu par M. Chanel, ingénieur civil, et repro-
duites dans la Monographie générale du terrain erratique ci des
ancietis glaciers du bassin du Rhône, par MM. A. talsan et Chantre,
t. I, p. 6).
« Divonne Arhère. — Bloc erratique de gneiss de
20 m. c. Anciennement on prétendait que Gar-
gantua jouait avec cette pierre comme avec un
palet , et de là vient sans doute le nom de Galet
de Gargantua, donné à ce bloc. »
(Ibid., t. I, p. 3).
I
GARGANTUA ET SAMSON
Divonne -Arbère (Ain) est un bloc de
conglomérat houiller de quinze mètres
carrés.
« Gargantua, avant de jouer au palet, avait conçu
236 GARGANTUA
le projet d'élever le colombier de Gex à la hau-
teur du Mont-Blanc. Il allait dans les Alpes cher-
cher des matériaux qu'il transportait dans une
hotte dont les dimensions étaient en rapport avec
sa taille et sa force.
« Uu jour, après avoir traversé le hameau d'Ar-
bère, une des bretelles de sa hotte se cassa, et
sa charge se répandit sur le sol. Les matériaux
renversés étaient tellement considérables qu'ils
formèrent la colline de Mussy ou Muren de
Divonnc.
« Après cet accident, le Géant abandonna son
projet et on le vit jouer aux palets et aux boules
avec un deuxième géant, Samson. Gargantua se
plaçait sur la colline do Mussy, et Samson sur
celle de Riaumont (Vesancy). Ils se lançaient
réciproquement des blocs à cette distance, qui
peut être évaluée à deux mille cinq cents mètres.
« D'après cette légende, on donne souvent le
nom de Boule du Géant au plus gros bloc de
Vesancy. »
(Note de M. Chanel, dans Moiiographit des anciens glaciers,
tic, t. I, p. } et 4).
Cf. sur les hottées de Gargantua, les pp. i',4, 218, et sur le:>
jtux des géants Garj^avtua en Pnnvna.
EN BOURGOGNE 237
II
GARGANTUA liT LE MEUNIER
jARGANTUA ne s'arrctait pas dans les petites
maisons, car il savait bien qu'il n'y aurait
pas trouvé de quoi manger à son appétit.
Il visitait de préférence les moulins, car avec la
farine on peut faire bien des choses. Il s'arrêtait
souvent au Moulin Casin, commune de Dom-
pierre-en-Morvan, pour y déjeûner. Il mangeait la
soupe de douze hommes et vingt livres de pain.
Ses souliers ou ses sabots avaient un mètre de
long, et la terre qu'il en ôtait en les décrottant
remplissait un grand tombereau.
Un jour, le meunier Jean Baudry avait attelé
ses quatre bœufs pour aller chercher un chariot
de bois. Gargantua avait fait caca au milieu du
chemin à peu de distance du moulin, et le meu-
nier, qui ne se défiait de rien, y emmerda si bien
son attelage que les boeufs ne pouvaient faire
avancer le chariot. Gargantua, qui surv-int, fit le
meunier dételer les bœufs, et il emporta le chariot
de bois au moulin , en disant à Jean Baudry qu'O
avait fait beaucoup de bruit pour peu de chose.
(^Communiqué par M. H. Marlol, de Semur).
Cf. sur les déjections gargantuines le commentaire Ju conte
n" Il p. 36, et le conte picard, p. 222.
258 GARGANTUA
III
l'appétit de GARGANTUA
[ARGANTIA aito uii homme qucma a n'ian
ai pu ai c'teure. C'cto un grand gorman.
Etant p'tio a mgi sai nourice. A ne pouvi
pas restai dans son pays, à iero mi lai famcigne.
A l'ai passé dans ces pays qui. A fso des grands
toichées de pu d'eune ieue de long ; a l'ai laichée
eune eniprote de terre de sai sabots au desôo de
Grignon. C'o to de maime qu'eune montaigne.
A l'y faillo pou son daignai un beu, quate, cin
boirbis, dix poulats ; a lais aivolo queman si on
aivo fourré eune miche de pain dans un foô, que-
man qua l'aivo le garguillot lairge. Eune fois a
l'aivo tellement soi qu'a Icù aitcrichi l'crvée Idi
Brenne su ben deux ieues de long.
(^Conlé â Ctmois par Jean Bêlant, tige ât 69 ans;
recueilli el traduit ci-dessous par M. H. Mariât).
Gargantua était un Jjomme comme il n'y en a plus à
présent. C'était un grand gourviaud. Étant petit, il
mangea sa nourrice. Il ne put rester dans son pays
natal; il y aurait mis la famine. Il faisait de
grandes toisées (enjambées) déplus d'une lieue de long;
il a laissé une emploi te de terre de ses saliots, au-ihi-
EN BOURGOGNE 259
SOUS de Grignon. C'est tout de ntètne qu'une montagne. Il
lui fallait pour son dîner un bœuf, quatre, cinq
brebis, dix poulets. H les avalait comme si on avait
mis une miche de pain dans la gueule d'un four,
tant il avait le gosier large. Une fois, il avait
tellement soif qu'il tarit la rivière la Brenne sur
bien deux lieues de long.
La Brenne est un affluent de l'Armançon. On met cette
action de Gargantua tout près de la colline de Grignon, for-
mée de la terre de ses sabots. Ce point de la Brenne est aussi
au-dessous de l'antique Âlésia.
Dans l'Yonne, aux environs de Sens, on montre
les ruines d'une maison brûlée, et on prétend que
Gargantua éteignit en pissant dessus l'incendie qui
y avait été allumé.
Une autre fois qu'il passait dans le pays, il tarit
tous les puits.
(Recueilli par M. P. Guyot).
GÉANTS SIMILAIRES
çjj ANS la commune de Pont-d'Aisy existe
une pierre à écuelle aux dimensions assez
vastes, appelée la chaudière de la Fée et du
240 GARGANTUA EX BOURGOGNE
Gohffre. La capacité de la chaudière indique que
c'était un rude gourmand ; il y faisait la cuisine
avec la Icc Bcffnie, qui était bien aussi une
méchante sorcière. Concurremment avec Gar-
gantua, on se sert dans l'Auxois du mot Gohffre
pour désigner un gourmand ; ce mot y est syno-
nyme de glouton.
Pour désigner un hercule, on dit ; « C'est un
Samson, » ou : « Il est fort comme Samson. »
(Communiqué par M. H. Mariât),
Un conte de Luzel met en scène un géant qui se nomme
Goulafre.
« A Vezancy (Ain), un bloc de gneiss de
22 mètres carrés est connu sous le nom de Pierre
de Borné de Goliath (fontaine). »
(Mmograpbit dts terrains erraliquts, cit., t. i, p. 6).
,^^
CHAPITRE X
GARGANTUA EN FRANCHE-COMTÉ
E fauteuil de Gargantua que l'on montre
au voyageur entre la ville de Beaume-les-
Dames et le village d'Hyèvre, figure à
merveille dans une vallée du Doubs, où l'on
raconte que, pressé par la soif, il but tout d'un
trait cette rivière et s'assit parmi les rochers de la
rive droite, entre le menhir naturel et le haut
escarpement du Grand Crucifix ; car, fidèle à son
destin et justifiant partout le sens de son nom de
baptême, le bon Gargantua ne songe guère qu'à
satisfaire les exigences de son gosier....
« A une lieue au-dessus de Qairvaux-les- Vaux-
d'Ain (Jura) s'élève une montagne, du front de
laquelle se détache l'obélisque naturel duPrimpela;
i6
Î42 (lARGANTUA
à gauche, c'est une pente pierreuse surchargée de
la Roche de Gargantua, surchargée elle-même
d'un autre bloc plus petit, percé à jour et courbé
en voûte comme un arc de triomphe.
« Si vous demandez à la naïve pastourelle
ce qu'elle sait de Gargantua, vous apprendrez que
ce Polyphème, voyageant un jour dans le Jura,
eut soif et se pencha sur le ruisseau de la Drou-
venne afin de l'avaler; mais que ses lèvres ne
pouvant atteindre au courant, trop resserré entre
ses bords, il se mit à son aise en écartant le
rocher. L'empreinte des cinq doigts de sa main
demeura dans la pierre. »
(Monnicr et Vingtrinier, p. 544-6).
Les mains de Garg-Titua sont également empreintes sur des
rochers en Haute-Bretagne, cf. p. 47.
La pièce de vers qui suit, et dont je dois commu-
nication à M. Faisan, est fondée sur une légende
populaire.
« Nous apprenions comment s'é-vertua.
Parmi les rocs dont la Loue est bordée,
Ce roi géant dont on n'a pas l'idée,
Ce demi-dieu, Ce fier Gargautna
EN FRANCHE-COMTÉ 243
Qui, sans eftorts des blocs de Haute-Pierre,
En s'exerçant au jouet sans pareil,
Faisait voler du bout de son orteil,
De gros éclats jusque dans la rivière.
Et plus souvent s'amusait à lancer
D'autres débris sur la grande figure
Du Moine-Blanc, son rival en stature.
Si bien qu'un jour, voulant le dépasser,
Tout au sommet du roc qui la domine.
Il fit un trou que le ciel illumine
Et qui parfiais doré d'un feu vermeil
Semble servir de lorgnette au soleil. »
( M. Viancin, de Besançon, Légende publiée dans le Compu-
rendu de la huilième session du Congrès scientifyue de France).
« Les Francs-Comtois racontent qu'en se désalté-
rant dans les rivières du Doubs et de la Drou-
venne, Gargantua les mettait à sec. C'est à lui
qu'on attribue l'origine de la Pierre qui Vire à
Poligny. »
(Bourquelot, p. 5).
« La Roche de Gargantua et l'aiguille de Prim-
pela sont, dans l'opinion de M. Rousset, des monu-
ments celtiques. Ils sont à peu de distance de la
source du Drouvenant. »
(Jeanne, Df Paris d Lyon, éd. 1861, p. 539).
244 GARGANTUA
GÉANTS SIMILAIRES
I E trouvez-vous pas quelque chose d'oriental
à ce géant du ballon de Servance (l'un
des principaux sommets des Vosges franc-
comtoises)... que les enfants de la vallée se repré-
sentent assis devant la haute montagne du Them,
comme devant une table servie pour prendre son
frugal repas? Un étang voisin du hameau de Reu-
laxcr se nomme la Goutte du Gcatit, car il s'est
formé d'une goutte tombée de sa main après
avoir bu. »
{Traditions rtcueilliu par M, Guyomaud,
ap. D. Moiinier et Vingtrinicr, p. SJî)-
« Dans les montagnes du Doubs était autrefois
un géant qui mangeait les hommes; il se nom-
mait Dessoubre. Un jour qu'il était endormi dans
sa caverne, un prêtre exorciseur en grand renom
fit tomber devant sa porte un rocher si pesant et
si hermétiquement joint au rocher de la grotte,
que le cyclope y resta prisonnier, et qu'il y restera
enfermé jusqu'à la fin des siècles. Dessoubre y
fait d'inutiles efforts pour enfoncer cette porte
inexorable, et il ruisselle de tout son corps une
EN FRANCHE-COMTÉ 24$
telle quantité de sueur, qu'elle forme un des
affluents de la rivière qui porte son nom. »
(Traditions recueillies par M. Clovis Guyornaud,
ap. D. Monnier et Vingtrinier, p. 538-539),
Cf. ci-après un géant similaire en Alsace, p. 251.
« Voici, d'après la tradition, l'origine de la
Pierre-qni-Vire, du mont Saint-Savin, près Poli-
gny (Jura). On assure que jadis un géant de la
contrée, assez joli garçon, mais mauvais sujet,
s'avisa un certain soir de poursuivre une bergère
de la contrée. La bergère se mit à fuir à toutes
jambes et, se voyant sur le point d'être atteinte,
elle invoqua la protection divine. Elle fut exaucée,
et, au moment où le colosse allait atteindre sa
proie, il se sentit arrêté debout sur la base du
rocher, et se trouva roc vif lui-même des pieds
jusqu'à la tête. Depuis ce temps, le géant que l'on
désigne aujourd'hui par la Pierre-qui-Vire n'a pas
quitté le poste où l'a fixé le châtiment du ciel, et
il ne lui est donné de se mouvoir que tous les
cent ans, à l'époque anniversaire de sa faute. »
(D. Monnier, p. 540-542).
« Nous avons vu dans la Haute-Saône une
butte artificielle formée, au dire des habitants, de
246 GARGANTUA EN FRANCHE-COMTÉ
la terre extraite d'une grande cavité, aujourd'liui
pleine d'eau. Au sommet de cette butte existait
autrefois une pierre dressée comme un menhir;
elle a été brisée, mais sa base reste toujours appa-
rente. Quant à la butte, elle devrait son origine à
un accident arrivé à la hotte d'un géant, nommé
Samson, au moment où il passait en ce lieu; le
fond de sa hotte, se détachant tout à coup, aurait
laissé échapper son contenu, qui forma le monti-
cule. Une légende semblable se rattache à plu-
sieurs mottes, notamment à celle de Vesoul. »
(Theuveuot, Nota sur quelques iiionumeuls anciens. Tours,
1878, p. II).
L'épisode de la hotte est attribué à Gargantua, cf. pp. i)4,
218, 256.
CHAPITRE XI
GARGANTUA DANS L'EST
5 I. — GARGANTUA EN LORRAINE
L y a en Lorraine une famille qui porte le
nom de Gargan. On y dit en proverbe :
« Quel Gargantua ! » et « il a un ventre
comme Gargantua. »
Mot à noter dans le patois vosgien : Gargolate,
gorge, gosier.
{Société des Antiquaires, t. VI, p. 124)-
PERSONNAGES SLMILAIRES
ANS la région vosgienne, le nom même
de Gargantua est inconnu. Mais il y a
un autre géant légendaire, saint Chris-
tophe, qu'on appelle dans le pays Kertoff.
248 GARGANTUA
Nous avons, près de GérarJmcr, la Glacière de
Kertoff, vaste éboulis de roches granitiques, au
milieu duquel une roche énorme, plus grande que
les autres, paraît posée de main d'homme sur une
cavité communiquant avec une fissure souter-
raine, qui y conserve constamment de la glace
par le courant d'air qui s'y produit.
Près de Remiremont, sur un plateau très élevé,
voisin de la chapelle Sainte-Sabine, un énorme
bloc erratique, dédoublé et transformé de main
d'homme en un mégalithe, porte le nom de Far-
deau de Saint-KertofF.
Dans la région vosgienne. Saint Martin, Saint
Maurice, Saint Gibert, voire même la Pucelle
d'Orléans, se partagent le privilège des énormes
enjambées.
(Communiqué par ^^. Voulol, conservateur
du Musée vosgien).
V D'après l'ancienne légende de saint Chris-
tophe, c'était, avant qu'il fût chrétien, une espèce
de géant qui se nommait OfFeriis. Une nuit il
entendit la voix d'un enfant qui l'appelait par
trois fois; il se leva, prit l'enfant sur son dos et
entra dans le torrent. Les flots s'enflèrent et
EN ALSACE 249
devinrent furieux, et l'enfant pesa sur lui comme
un lourd fardeau. Offerus déracina un grand
arbre et rassembla toutes ses forces. »
Dans la gravure sur bois de 1423, conservée au cabinet des
Estampes et reproduite par le Magasin pittoresque, t. II, p. 404
(1854), saint Christophe est représenté comme un géant, et
quelques personnages prés de lui sont tout petits ; il tient à la
main son arbre.
S II. - GARGANTUA EN ALSACE
'après ce que j'ai pu recueillir en m'adres-
sant aux personnes les plus compétentes,
il n'y aurait pas lieu de rechercher en
Alsace la légende gargantuesque, qui d'ailleurs a
laissé peu de traces dans l'Est, même dans les
pays oi^i la langue française est seule parlée.
Voici ce que m'écrivait M. Reuss, bibliothécaire
à Strasbourg, que j'avais prié de s'occuper de la
question :
« A mon su, et les recueils de Stœber consultés,
on trouve bien trace on certaines localités de notre
Alsace, à Schelestadt, Andolsheim, etc., de l'exis-
tence de géants, d'hommes extraordinaires par
leur taille et leur force, qui auraient habité les
monts et les forêts avant les hommes ou conjoin-
2 50 GARGANTUA
tenient avec eux, mais rien absolument qui puisse
se rapporter particulièrement, soit au type popu-
laire de Gargantua, soit surtout à son nom.
« Vous savez que le célèbre satirique Jean
Fischart a traduit, dans la seconde moitié du
xvi« siècle, à Strasbourg même, ou plutôt arrangé
(car c'est une imitation très libre), l'ouvrage de
Rabelais. Ce livre, très populaire en Alsace pen-
dant longtemps, aurait pu, depuis la date de son
apparition (1575), influencer la littérature vul-
gaire, les dictons locaux, etc. ; mais même cette
influence purement littéraire ne s'est conservée
nulle part. Je crois pouvoir en conclure que la
tradition dont vous trouverez des vestiges dans
tant de provinces de l'ancienne France n'a jamais
franchi les Vosges. »
GÉANTS SIMILAERES
ES géants, cette race formidable que nous
voyons apparaître dans l'histoire primitive
de tous les pays, établirent aussi leur de-
meure dans la vallée du Rhin, et bientôt ils se
mirent à dessécher les marais infects, à déblayer
EN ALSACE 2) I
les vallées couvertes de rochers, à niveler ou à trans-
porter les montagnes.
« Le puissant Schrat, qui paraît avoir présidé à
rensemencement des forêts, eut en récompense de
ce bienfait l'honneur d'être divinisé.
« Le géant qui a formé la vallée de Munster
repose sous la cime majestueuse du Hohenaclt,
appelé par nos montagnards le tombeau du Géant.
Parfois, disent-ils, au milieu du silence de la nuit,
le géant se réveille, et, se retournant dans son
cercueil de pierre, il pousse d'affreux gémis-
sements. »
Cf. sur un géant similaire la page 245.
« Un autre géant, nommé Sletton, ayant ébranlé
les flancs des montagnes, en arracha les rochers
et creusa de sa main puissante la vaUée de la
Liepvre ; puis il construisit un vaste palais sur
l'emplacement duquel s'élève la viUe de Schlcstadt,
c'est-à-dire la ville de Sletton.
« La tradition connaît encore une foule d'autres
géants alsaciens; nous nous bornerons à citer
celui du Kastenwald, près deColmar, qui inquiète
souvent de ses poursuites les voyageurs égarés
dans cette forêt ; le géant du Nollen, dont les
ossements sont enfoncés sous un énorme monceau
252 GARGANTUA EN ALSACE
de pierres qui se trouve au sommet de la mon-
tagne, et enfin celui de Frœnsberg, qui, armé
d'une massue, se montre parfois dans la v;illée
de Katzenthal, aux confins de l'Alsace septen-
trionale. »
{Magasin pittoresque, t. XXIV (1856), p. 188-9, article de
Stœbcr, Lit Fille du Géant Au Nideck est traduite i la suite).
« Près du Tœnnichel s'élève l'imposant massif
des Hochfels ou Riesenfels (roches des géants ou
des fées). La tradition rapporte que les fées
avaient de là jeté un pont gigantesque jusqu'à la
Roche de Châtepont, de l'autre côté du val de la
Licpvre.
« Dans les Vosges, il y a des pierres à ccuelles,
et quelques-unes sont nommées Rocher du Géant
(au Tœnnichel).
(Sociili d'Émulation de MonlMiard, t. II, y série).
« On appelle Martiiites des Géants (Riesen-
kessel) des cavités profondes, coniques ou en spi-
rales, dues à l'action glaciaire. »
(Faudel, Les Pierres et tes Rochers à icuettts, p. 4).
A Monsheim, Alsace, une Pierre des Géants csi
citée dans les Matériaux, t. V, p. 75.
CHAPITRE XII
GARGANTUA EN DAUPHINÉ ET EN SAVOIE
§ I. — GARGANTUA EN DAUPHINÉ
lE souvenir de Garguantua est très vivace en
Dauphiné : il n'est pour ainsi dire pas de
vallée où le campagnard ne raconte ses
exploits herculéens.
Les blocs erratiques sont très nombreux en
Dauphiné, et leur présence n'est expliquée pour ia
plupart du temps par le campagnard qu'en sup-
posant qu'il a été apporté ou jeté par Gargantua.
Dans quelques vallées, des torrents et des ri-
vières ont été produits par l'urine de Garguanta.
Ailleurs, ce sont des profils de montagnes qui de
loin paraissent représenter un géant étendu et
254 fARGANTUA
dormant ; c'est Gargantua qui se repose aprc's avoir
mangé des animaux entiers, bœufs, moutons, etc.
(^Communiqué par A/. F. VaUtntin).
« Dans la chaîne des montagnes de Sassenage
(Isère), s'élève un rocher dont le sommet est
composé de trois éminences en forme de dents
canines ; on les désigne sous le nom de Dents de
Gargantua ou de Roche de Prou-pena (beaucoup
de peine). >■>
(Bourquelot, p. 2).
Dans le massif de la Chartreuse, sur la route de
Grenoble à la Grande-Chartreuse par le Sappey,
se dresse le pic de Chamechauve qui, wl d'un cer-
tain côté, paraît être une gigantesque molaire : et
on l'appelle la Dent de Gargantua. Parcourant
la montagne, Gargantua souffrait d'une molaire ;
il l'extirpa lui-même et la rejeta au loin, et forma
le pic de Chamechauve (improprement appelé Cha-
mechaude par les géographes) .
Non loin de là, en se dirigeant vers l'Isère, se
trouve Y Aiguille de Quaix, connue dans le pays
sous le nom à^Êtron de Gargantua. Le géant,
obligé de s'arrêter pour satisfaire un besoin, mit
un pied sur le Casque du Néron, et l'autre sur le
EN DAUPHINÉ 2$)
mont Rachais. L'aiguille paraît représenter en effet
d'un certain côté cet objet. Gargantua pissa en
même temps, et c'est ce qui a produit le torrent
de Vence.
{Communiqué par M. F. Vallentiv').
Sur les étrons, cf. l.i p. 175; sur les dents de Gargantua, cf.
les pp. 11,91, 106; sur les rivières pissées, cf. les p. 46, 47,
78, 89.
Au milieu de la petite ville de Pîerrélaîte, chef-
lieu de canton de l'arrondissement de Montélimar
(Drôme), est un énorme rocher isolé et très élevé,
jadis couronné par un château.
On raconte que Gargantua, voyageant dans la
vallée du Rhône, sentit un caillou qui l'incom-
modait dans son sabot ; il le rejeta au loin : c'était
le rocher de Pierrelatte.
{Communiqué par M. F. Vallcntin')
« Palets de Gargantua, aux Garrigues de Clan-
sayes, canton de Saint-Paul-Trois-Châteaux,
arrondissement de Montéhmar (Drôme). »
(Florian Vallentin, Les âges de pierre et de Ironie dans
l'arroiulissemenl de Montélimar, p. 20 et 34).
« A peu de distance de Vaux-en-Vélin (Isère),
sur la route de Lyon ;\ Morestel et non loin du
hameau de Coupe-Gorge, on voit à gauche de l.i
2S6 GARGANTUA
route la Pierre Fitte, bloc de granit de 4 mètres
de longueur sur i mètre 30 de largeur et 89 cen-
timètres d'épaisseur. La face principale de cette
pierre est percée de cinq trous peu profonds.
« D'après la légende populaire, la Pierre Fitte
a été lancée par Gargantua, un jour qu'il jouait
au palet du haut du Mont-Ceindre jusque dans la
plaine daupliinoisc. »
(Joaune, Dauphitic, p. 420).
Cf. aussi Faisan, Pietrts à ccuelles dans les MaUriaux, t. IX,
p. 285. La Pierre Fitte y est dessinée.
« Pour se rendre de la Salette à Entraigues
(Isère), on passe par le col de Gargas, altitude
2,000 mètres ; en face est le sommet de la Bonne-
Mère. »
(A. Joanne, Dauphini et Savait, éd. diamant, p. 289).
PERSONNAGES SIMILAIRES
UELQ.UEFOIS Gargantua est remplacé par
un saint ou par la Vierge. Ainsi à Mer-
las, près de Saint-Geoirc (Isère), est un
énorme bloc granitique carré et terminé en pointe
que le hasard a déposé au sommet d'une colline.
EN SAVOIE 257
Son nom ancien et populaire est celui de Pierre
Notre-Dame . Ce bloc aurait d'abord été de l'autre
côté du vallon : en une nuit la sainte Vierge
l'aurait transporté d'un sommet à l'autre, et elle a
laissé sur la face supérieure l'empreinte du pied
dont elle l'a touché à sa descente du ciel.
M
(^Communique par M. F. Vallmtiii).
S II. — GARGANTUA EN SAVOIE
■ N face des Grands-Plans, au-delà du vallon
de Notre-Dame-de-Treicol, on voit un
énorme rocher en forme de tour nommé
Pierra-Metta, dominant une longue cime qui sé-
pare la vallée de Beaufort de la Haute-Tarentaise.
« Suivant la tradition, ce rocher a été porté sur
ce sommet par un géant qui avait autrefois tout
pouvoir sur ces montagnes. Il aurait tiré ce rocher
d'une crête voisine, en laissant à sa place une
brèche qui maintenant sert de passage (cf. la brèche
de Roland). Fatigué de la pesanteur d'un tel far-
deau, il l'avait posé un instant pour reprendre
haleine, mais il lui avait été impossible de soule-
ver de nouveau le rocher qui, depuis lors, est
17
2S8 GARGANTUA
demeuré là comme un témoignage de l'impuis-
sance finale de l'orgjeil humain.
B Ce personnage sj-mbolique est nommé par la
tradition Gargantua. Il s'asseyait sur la coupe des
montagnes comme sur un escabeau fait à sa taille ;
il se jouait des énormes sapins comme d'une paille
légère ; il baignait ses pieds dans la profondeur
des lacs. »
(^Magasin pillorcsqiK, t. XVIII, l8;o, p. 374).
« Le m3'the de Gargantua s'est répandu jusque
dans les environs d'Annecy (Haute-Savoie). Dans
les rochers polis par les glaciers sous la Croix du
Crê du Maure, on voyait le Fauteuil et les Escaliers
de Gargantua, produits par le travail d'érosion.
« En s'appuyant pour s'asseoir, le géant avait
imprimé à droite et à gauche la marque profonde
de SOS mains. M. Seraud avait examiné dans
son enfance cette pierre, détruite par la mine
vers 1845. »
(Rcvon, La Haule-Savoie avant la Romains, p. éo).
A Sallanches (Haute-Savoie), Gargantua, pour
se désaltérer, mettait les pieds sur les rochers qui
bordent la vallée : l'Aiguille Varrens et h Mont
Areu et buvait ainsi dans l'Arve. Un jour il se
EN SAVOIE 259
plaignit de violentes coliques et on alla chercher
plusieurs médecins qui descendirent à cheval
dans son estomac afin de connaître la cause de son
mal ; ils s'aperçurent qu'en buvant il avait avalé
un moulin.
Dans la même localité existe un rocher appelé
le Rocher plat qui avait été jeté là par un coup de
pied de Gargantua. Le rocher est effectivement
collé à la montagne et forme comme une galette.
Il se blessa le gros doigt du pied et on fut obligé
de prendre dans toute la vallée la toile de chaque
ménage pour lui envelopper son orteil.
{Communiijué par M. Ducrey).
I.a blessure au pied et le linge nécessaire au pansement se
retrouvent en Nivernais (cf. p. 205). Les épisodes du moulin
avalé ainsi que des médecins qui descendent « à cheval » dans
son estomac sont, à m.-» connaissance du moins, particuliers à la
Savoie.
GÉANTS SDnLAIRES
N autre géant nommé Morand a pris les
environs de Bonneville pour le théâtre de
ses exploits. L'influence chrétienne a mo-
difié bien des mythes ; la sainte Vierge a détrôné
26o GARGANTL'A EN SAVOIE
plus d'une bonne fée; saint Martin est venu
substituer son nom à celui des Pierres-Mar fines. »
(Rcvon, p. 52).
« A Balkison, bloc de gneiss appelé Pierre-à-
Martin. Parmi les nombreux blocs erratiques de
protogine disséminés sur la Salève, un des plus
gros est la Pierre-de-Saint-Martin, commune de la
Micraz. » .
(Revon, p. 5$).
« Saint-Martin est un personnage légendaire
auquel, dans les montagnes de la Loire, on attri-
bue beaucoup d'actions merveilleuses, analogues
à celles de Gargantua. Il serait intéressant d'étu-
dier s'il y a des rapports entre ces deux grouf)es
de légendes.
« Au Portoué-sur-Ayze, la Pierre-à-Morand est
un débris calcaire que le géant Morand avait
apporté sur ses épaules; il le jeta, puis il donna
un coup de poing dons ce rocher, à l'endroit où
l'on voit une cavité. »
(Rcvon, p. 54).
Sur les empreiotes et erajambûes de taint Martin, cf. le»
pp. 248, 2^^.
^
CHAPITRE XIII
GARGANTUA DANS LE LYONNAIS, L'AUVERGNE
ET LE LIMOUSIN
S I. — GARGANTUA DANS LE LYONNAIS
I ANS son Dictiomiaire du canton de Haon-le
Chdtel (Haute-Loire), M. Noëlas fait men-
tion d'un lieu appelé les Gigasses, où l'on
a trouve des débris de substructions antiques;
dans le pays on conserve la tradition de géants
qui auraient été enfouis dessous. »
{Métnoiru de la Société d'agriculture de la Loire, t. XIV, p. 104).
S n. — GARGANTUA EN AUVERGNE
« Pierre-de-Gargantua, entre Mons et Chambon. »
(Bouillet,D«cr. arch, des monuments du Puy-de-Dôme, p. 212).
202 GARGANTUA
« Pierre-de-Gargantua, près de Chambon (Puy-
de-Dôme). »
(Bouillet, Mémoirts cU l'Académie d<s Sciences de Clermont-Fer-
rand, t. XVI (47« vol. de la coUcctiou des Annales). Cler-
mont, 1874).
« Le dolmen de Saillant, en Saint-Nectaire (Puy-
de-Dôme), est connu des paysans sous le nom
de Palet-de-Samson.
« Un autre dolmen, à Saint-Nectaire-le-Bas,
est appelé par eux Second-Palet-de-Samson. »
(Pommerol, Conslr. mégalilhitjius de Saint-Nectaire, dans les.
Bulletins dt la Sociili d'anthropologie, t. XI, 2' sc-rie, p. ij-i^).
« On a signalé à M. Prunières une grande
dalle, appelée Pierre-du-Géant, dans la commune
de Ruines, sur les frontières du Cantal et de la
Haute-Loire. »
(Prunières, dans la Riinu d'anthropologie, l" série, t. II, p.
292).
D'après M. Raoul Etienne, qui a bien voulu
s'occuper de rechercher en Auvergne les traces
de Gargantua ou des géants similaires, le dolmen
de Saint-Nectaire ne serait actuellement connu
des paysans que sous le nom de Table-du- Diable,
EN LIMOUSIN 263
ce qui s'explique facilement, puisqu'il domine un
endroit appelé la Porte-d'Enfer. Le Magasin pitto-
resque, dans une notice consacrée à Saint-Nectaire
(1846, p. 98), dit qu'il est appelé Pierre-Levade
par les habitants.
§ III. — GARGANTUA EN LIMOUSIN
;N Limousin, le proverbe : « il mange comme
Gargantua, » est usité. Dernièrement, ma
cuisinière, qui n'a jamais quitté la cam-
pagne, l'employait en me parlant d'un chat que
j'ai et qui est très goulu.
(^Communiqué par M . G. Je l'Épinay, Je Btives).
A Limoges, on dit d'un gourmand : « C'est un
Gargantua. — On dit aussi un appétit de Gargan-
tua ; faire un festin de Gargantua. »
(Communique par M. Reitc Fage, Je Limoges').
GÉANT SI.VULAIRE
Au milieu de la plaine d'Argentat (Corrèze),
on voit une pierre debout, peut-être un menhir,
sortant de terre d'un mètre environ.
D'après une légende populaire, un géant, en tra-
7.64
GARGANTUA EN LIMOUSIN
versaut la plaine, sentit dans sa botte un gravier
qui le gênait. Il ôta sa botte, la secoua, et il en
tomba l'énorme pierre que l'on voit encore fichée
dans le sol. La légende n'a pas donné de nom au
géant.
(Cummiitiiijut par M. René l'agi)-
CHAPITRE XIV
GARGANTUA EN LANGUEDOC
SI. — MÈGAUTHES AUXQUELS S'ATTACHE
SON NOM
• N remontant la rivière d'Ardèche, et dans
le canton de Vallon, on aperçoit un
énorme rocher, isolé au milieu du courant,
désigne sous le nom de Cayre-Crey, et que la
tradition populaire appelle la Pierre de Gargantua.
La légende rapporte que Gargantua, passant dans
la rivière, aurait secoué ce caillou de son sabot et
l'aurait laissé là au milieu de l'eau.
A la Blachère, dans le canton de Joyeuse, se
trouvent de nombreuses tometes en calcaire oxfor-
dien, de forme arrondie et de dimensions colos-
sales, soit isolées, soit superposées par une, deux.
266 GARGANTUA
même trois, désignées dans le pays sous le nom
de Palets des Géants et Palets de Gargantua.
Mais li où ces appellations fourmillent, c'est
dans les terrains calcaires, où d'énormes roches
cubiques de 2 à 25 mètres s'élèvent de tous côtés,
et que l'on ne connaît que sous le nom de Pavés-
des-Géants. 11 se trouve aussi, dans ces terrains,
de profonds et insondables avens à l'ouverture
béante, presque à niveau du sol, comme le grand
souterrain de la Goule, auquel on donne le nom
de Gueule de Gargantua.
(^Communique par M. Ollier de Marichnrd).
Au château de Laroche-Lambert, près de Saint-
Paulien (Haute-Loire), propriété de M. le marquis
de Laroche-Lambert (c'est là que Georges Sand a
mis la scène de son roman Jean La Roche), se
trouve une salle ornée de peintures ù la détrempe,
sur des caissons en bois. Ces peintures représen-
tent des vues du pays. L'une d'elles représente un
rocher en forme de tète, vue de profil. C'est le
rocher de Gargantua, que le gardien de la ré-
sidence montre près du château.
(Communication de M. Paul Le Blanc, de Brioudi).
La peinture est ancienne ; mais il est pro'Mblc que l.i disi-
gnatioD est moderne.
EN LANGUEDOC 267
Il existe au château de La Roche-Lambert une
grotte celtique habitée jadis par Gargantua, à ce
que dit la légende du pays. Son bourdon, fiché en
terre lorsqu'il quitta la montagne, a pris racine et
poussé; c'est un hêtre séculaire qui orne encore
l'entrée du château. On le nomme dans le pays
« la canne de Gargantua. »
(^Communication de Mademoiselle de Boxberg).
Cf. Jans Rabelais, le Bourdon de Saint-Martin, passage repro-
duit, p. 27.
Une grotte de Gargan existe dans les Pyré-
nées, près de Saint-Bertrand-de-Comminge (Haute-
Garonne).
{Communiqué par M. Desaivre').
Dans les environs de Colognac (Gard), les per-
sonnes âgées disent encore :
« Quand Gargantuas passavo per nostros Ce-
venos, mettié 'n pé sus la Fago, l'autre sus lou
Cerre de Loumbrié e piéi s'abauzavo per heure la
Vidourle. »
« Quand Gargantua passait par nos Cei'ennes, il
mettait un pied sur la Page, l'autre sur le pic de
268 GARGANTUA
Loumbrier, et puis il se coucJiait à plat-ventre pour
boire au Vidourh. »
(^Communiqué par M. P. Faquet).
Ix>u Cerrc de Loumbrii est une montagne située commune de
Cologuac ; U Fage une montagne qui sépare les communes de
Gros et de Saint-Roman-de-Codières de celle de Cambo et de
Cczas ; la Vidourle un petit fleuve qui sort de la montagne de
la Fage.
A Saint-Roman-de-Codières, canton de Sumène,
on dit qu'avant de se baisser pour boire au Vi-
dourle, Gargantua mettait un pied sur la montagne
de la Fage et l'autre sur la Cayrel, montagne
située entre les communes de Gros et de Saint-
Roman de Godière.
Il n'est pas inutile de rappeler que nos paj'sans
des Gévennes ne sont pas éloignés de croire qu'il
faut voir dans les montagnes des êtres cnonnes,
monstrueux, des géants, des titans informes qui se
meuvent et parlent en certaines occasions. Voici
quelques dictons où ce rôle est assez accusé :
« Quand la Fago met soun mautél,
Coulégno sou capcl,
Et Lirou soun bounct
De pléjo gros coumo lou doi.
EN LANGUEDOC 269
Quand la Page nul son manteau,
Coulègne son chapeau.
Et Lirou son bonntt
D/ la pluie comme le doigt, »
(La Salle Saint-Pierre).
• Quand la Fago met soun capèl,
Ron de Bonas soun mantèl.
Las Crotos
Las matelotos
Lou Cerre del Pouget
Soun bounet.
Toucan la plejo crnbe lou det.
Quand la Page met son chapeau,
Ron de Bonos son manteau.
Les Croies
Ses camisoles Je molleton
La Cerre du Pouget
Son bonnet,
Nous touchons la pluie avec le doigt. »
(Sumène).
« La Lauzero dis à l'Augal :
Quand tus as frcch ieu n'ai pas cal.
La Loière dit d l'Aigoual :
Quand tu as froid je n'ai pas chaud, »
{Communiqué par M. P. Pesquet).
270 GARGANTUA
S II. — LÉGENDES GARGANTUESQUES
lA légende de Gargantua existe — mais
vaguement — dans nos régions. On la ra-
conte aux petits enfants pour les émer-
veiller, comme celles du Juif-Errant ou du Petit
Poucet. Gargantua faisait des enjambées de
plusieurs lieues, passait d'un plateau à l'autre par
dessus les vallées etc.. Cette légende de Gargan-
tua n'est pas d'ailleurs plus répandue dans ce que
j'ai appelé la région des dolmens que dans le reste
du département, où, après plus de vingt ans de
recherche, je n'ai encore pu découvrir aucun mé-
galithe.
Je n'ai encore entendu personne rattacher son
nom à aucun des cent quatre-vingts dolmens que
j'ai déjà étudiés, fouillés ou refouillés, ni à aucun
des tumulus plus récents, et cependant j'ai recueilli
bien des légendes sur ces divers monuments.
(Communiqué par M. le docteur Pruniira , de
Marvejols).
On raconte à Valergues (Hérault), qu'un jour
Gargantua s'arrêta non loin de la Méditerranée,
un pied sur le mont Ventoux et l'autre sur le pic
EN LANGUEDOC 27 I
Saint-Loup, auprès de Montpellier. Comme il
faisait grand chaud et qu'il avait soif, il but dans
la mer et un vaisseau de ligne qui passait par là
fut avait-. Grand émoi parmi l'équipage, qui, ne
sachant d'où provenait l'obscurité subite qui ré-
gnait dans le bâtiment, alluma des torches et visita
tous les recoins. Mais une flammèche mit le feu
aux poudres; le vaisseau éclata et Gargantua en
fut quitte pour lâcher un gros pet, ce qui le
soulagea beaucoup.
(^Communiqué par M. Boucherie).
Cf. pour les vaisseaux avalés, le commentaire du conte u» I
(H.-iute-Bretagne).
« Dans les environs du Puy, la légende montre
Gargantua franchissant à grandes enjambées mon-
tagnes et vallons, avalant des rivières, et parfois
jusqu'à des bateaux. »
(Aymard, p. 327).
« Au Puy, on dit que Gargantua, poursuivant
sa course sur nos montagnes, posa un pied sur la
plaine de Rome et l'autre sur Corneille, et, se
penchant, il ingurgita la rivière de Borne, et, de
même qu'en J'yantant, pour nous servir du mot de
Rabelais, le Géant avait formé le mont Gargan,
2 GARGANTUA
à peu de distance de Nantes, il donna naissance
par le même procédé au pic pyramidal d'Aiguilhe.
Les meuniers, étonnés que l'eau manquât subite-
ment à leurs moulins, constatèrent le fuit qu'ils
ont transmis à la postérité.
« Une ?utre fois, la Loire fut aussi agoulée,
suivant l'expression des habitants de l'Emblavés,
large et belle vallée à peu de distance de la ville
du Puy. Le Géant, après avoir exterminé dans le
vallon des Seuils une horrible bête unicome, et
délivré du diable le village de Lavoûte, avait mis
un pied sur le mont la Borie, un autre sur
Courant, les deux mains : l'une sur Jalauce,
l'autre sur Clairgot, et la « gorge » sur Gourgail-
lat, profonde échancrure entre les rochers, qui
donne passage à la Loire (i).
« Le fleuve, grossi par une inondation, entraî-
nait un chargement de bois épineux. Le Géant
avala tout : char, bois, bœuf et bouvier, disant :
« Ce n'est qu'une borde (brindille). »
(l) C'est aussi i Gourgaitlat que les sorciers, lorsque par un
temps sombre l'orage menace l'Emblavés, se dtballrut sur la
direction à donner aux nuages.... Nous devons à M. Avinain,
instituteur public, il Vais, originaire de l'Emblavas, la curicuM
ligendc concenunt cette localité. (Kote de M. Aymard).
EN LANGUEDOC 273
« Le même fait est raconté au village de Peyre-
*ie)Te, dans les abruptes gorges de la Loire que
dominent, à une grande élévation, les escarpe-
ments granitiques de Saint-Quentin. La légende
du Géant, qu'ici on nomme Samson, s'associe
dans les contes de la veillée, à celle des fées, de
la Trêve et autres apparitions nocturnes, ainsi
qu'à diverses dénominations curieuses ou fantas-
tiques, telles que la Fount des Roumis , fontaine
sainte, lieu d'antique pèlerinage comme son nom
l'indique ; le fer du diable, fer de cheval artiste-
ment sculpté en creux dans une roche, à cinq
mètres au-dessus du niveau du fleuve et en regard
d'un vaste rocher à crête aigùe et comme crénelée
qu'on appelle le château des Sarrasins, au-dessous
duquel nous avons observé des vestiges d'anti-
quités gallo-romaines.
« On a aussi vu le Géant, les pieds posés sur
deux hautes gardes (monts volcaniques isolés), et
buvant le Borne, amouré au vieux pont du village
du même nom, près d'une de ces bornes (cavernes),
très probablement celtiques, dont la haute anti-
quité est attestée par la dénomination qu'elles ont
imposée de temps immémorial à la rivière et au
village.
18
274 GARGANTUA
« Non loin de là apparaît l'ancien et pittoresque
château de La Roche-Lambert, où les siècles ont
laissé des souvenirs de tous les âges, depuis les
grottes ou bornes (celtiques probablement aussi),
dans l'une desquelles un bloc énorme et isolé de
la roche volcanique, jadis peut-être roche bran-
lante, n'est, dit-on, que la trempe (i) de Gar-
gantua.
« ....Enfin le fleuve et ses affluents ne suffisant
plus sans doute à étancher sa soif, le Géant se
piqua le petit doigt avec une épingle, et il en
sortit une ete ( une Loire). »
(Aymard, Le Géant dit Rochrr de Corneille dans les Annales de
la Société d'Agriculture du Puy, p. 327-330, t. XXII; 1859).
(i) « Trempe, mot difficile A traduire: Les uns l'appliquent i
chacune des tranches de pain que nos campagnards mettcot
dans leur soupe, d'autres à la soupe elle-même. Notre hono-
rable ami, M. Vinay, nous a le premier signalé le dernier trait
de la légende de Gargantua, que racontent joyeusement les
h.-<bitants du canton de Satnt-Paulien. » (Aymard).
Les grandes beuveries de fleuves se retrouvent en beaucoup de
pays. Cf. le commentaire de la page 81. Il en est de même des
dtjections de Gargantua. Cf. le commentaire du conte n" 11
(Haute-Bretagne). Ici Gargantua est destructeur de monstres
on verra plus loin ce rôle attribué d'une manière plus explicite
& uu autre héros languedocien, Jean de l'Ours.
1^ ville du Puy est en partie assise sur les pentes du Mont-
Anis, que surmonte le rucher volcanique de Corneille.... Vu i
EN LANGUEDOC 275
§ III. — GÉANTS SIMILAIRES. — ROCHERS QUI
PORTENT LE NOM DE GÉANT
■B3K<c!j 'après m. de Malafosse (Mémoires de la
i p^ F Société Archéologique du Midi), les dolmens
^"^'^^ de la Lozère, presque tous situés sur des
plateaux, sont gcncralemcnt baptisés du nom de
Tombe du Géant ou de Pierre du Géant. »
(Matériaux, t. V, p. 521).
« Parmi les dolmens fouillés par M. Prunières,
sur le territoire de Marvejols, s'en trouve un qui
se nomme la Tombe des Géants; il y a un des
distance et avec certains jeux de lumière, ce rocher dessine une
tète colossale dont le profil semble accuser les traits de quelque
personnage héroïque; on nomme cette figure la tète d'Henri IV.
En Suisse , un énorme rocher se nomme la tète de Calvin.
M. A\-mard s'est demandé si ce monument naturel ne se ratta-
cherait pas, au moins par son ancien nom, à quelque lointaine
tradition, et en interrogeant d'anciens documents, il n'a pas
tardé à se croire autorisé à y voir une image de ces géants très
populaires sur tous les points de la France, et dont la mysté-
rieuse tradition remonterait, dit-on, jusqu'à l'époque celtique.
Il le trouve en effet nommé Jayant, terroir del Géant, terroir
de Ganat (p. 317-52;), tt il lui semble « établi que, bien avant
le règne d'Henri IV, le rocher de Corneille offrait comme au-
jourd'hui, la représentation naturelle d'une tête colossale, image
d'un Géant qui avait donné le nom au territoire. »
276 GARGANTUA
quartiers de la ville qui s'appelle quartier du
Géant. »
(Revue d'Anthropologie, i" série, t. Il, p. 294).
« Les monuments qu'on regarde comme cel-
tiques, et qu'on appelle en général dolmens, sont
iiommés dans la Lozère Pcyres Gigontes (pierres
géantes), parce que les gens du pays rapportent,
d'après les traditions, que ce sont des tombeaux,
et croient, d'après leurs dimensions, qu'on y enter-
rait des géants. »
(Cayx de Man'cjols, Mémoires de la Sociélè des
Antiquaires, t. VIII, p. 2 31).
En général, sur tous les points du département
de l'Ardèche, et principalement dans la partie
méridionale, les appellations usitées rappellent
l'idée générique de géants.
Dans le canton de Bourg-Saint-Andéol, les
grands dolmens mégalithiques sont connus sous
le nom de Jayandes ou demeures des géants.
Sur les bords de l'Ardèche, presque en face du
village de Saint-Martin-d'Ardèche, se dresse un
grand mégalithe qui, vu d'un certain côté, pré-
sente exactement la figure d'une tête humaine.
C'est le Géant.
EN LANGUEDOC 277
Dans la commune de la Gorce se trouve un
roc percé et isolé, formant portique au haut
d'une falaise ; il est connu dans le patois local
sous le nom de Ron de Roule, Roc de Roland.
(Communiqué par M. OU ter de Marichard).
« Les Roches de Saint-Martin sont des pierres
à bassins qui existent au milieu de la crête de
Saint-Quentin et de Malavas... Si l'on interroge
^es paysans, les uns répondent que leurs ancêtres,
au temps où ils étaient sauvages, cuisinaient dans
ces vases. D'autres racontent que saint Martin,
patron de Rosières, vint un jour visiter le sommet
de la montagne. L'enceinte des trois pierres fut
son ermitage ; la longue anfractuosité et les cavités
de la plus grande ne sont autres que sa vaisselle.
Persécuté par le démon, le saint gravit avec son
chien la seconde partie du rocher et, y laissant
les empreintes de ses pieds, franchit d'un saut un
immense espace. Le lieu de Chandette qu'il attei-
gnit, au bas du mont Tchouvin, a gardé sur un
rocher deux marques profondes, l'une de pied de
son cheval, l'autre de la patte de son chien... De
là, le saint, poursuivi encore par son opiniâtre
ennemi, franchit d'un autre saut une deuxième
278 GARGANTUA
partie très vaste de la vallée et parvint à Ro-
sières. »
(Aymard, dans les Antiala de I.t So.\ J' Agriculture du Puy,
1859, p. 341 et 34e).
Par ces enjambées et ces empreintes, saint Martin se rap-
proche des attributs g.>rgantuins. Sur saiiu Martin, siniil.iire de
Gargantua cf. les pages 248, 260.
« La Provence a eu, dans l'antiquité, ses géants
gaulois, ennemis d'Hercule, qui furent écrasés par
Jupiter sous une grêle de grosses pierres, dans les
plaines de la Crau ; mais elle ne s'en souvient
plus. On y a seulement conservé le souvenir d'un
géant fondateur du sublime château de Crussol
(Ardèche), si audacieusement perché sur sa roche
verticale. Lorsqu'il s'ennuie de sa solitude, il se
lève pour aller à la promenade, et, d'une seule
enjambée, franchissant la plaine du Rhône, il se
trouve à Valence.
(.\. Balleydier, cité par D. Monnicr, p. 553).
JEAN DE l'ours
Analyse
NE pauvre veuve, qui s'en revenait un fagot
sur l'épaule, surprise par un orage, se
réfugia dans une taverne où elle trouva
un ours qui, A son approche, fit le signe de la
EN LANGUEDOC
279
croix. Elle resta un an avec lui et revint à son
village, où on l'avait crue morte, tenant par la
main un enlant de trois mois qui paraissait déjà
plus grand que sa mère. Il marchait et parlait
comme un homme et était blanc comme lait ;
mais sur son front se dressait une crinière de
Samson, qui retombait en larges boucles sur son
cou musculeux et jusque sur sa poitrine, où
s'épanouissait un bouquet de poils roux. Il avait
une peau d'ours sur les reins, un chapelet de
baies rouges autour du poignet, un jeune peuplier
au bout des doigts en guise de canne.
« Le logis de la veuve était occupé par des
intrus ; il les chassa, et, comme les gens du village
lui demandaient qui il était, il leur répondit :
— Je m'appelle Jean de l'Ours, ne m'en de-
mandez jamais plus long; je veux faire amitié
avec les bonnes âmes et purger le pays des vilaines
gens.
« Il fit le signe de la croix pour prouver qu'il
était chrétien, et il était bon avec sa mère.
« On lui apportait des quartiers de viande et des
tormeaux d'eau-de-vie ; mais il ne voulait point
manger de ce qui avait vécu, ni boire de ce qui
avait fermenté. Comme sa mère voulait qu'il
28o GARGANTUA
gardât quelque chose de ce qu'on lui offrait, il se
fâcha et quitta le pays sans se retourner. On lui
vit franchir la rivière comme on franchit un
ruisseau.
« Il accomplit de nombreux exploits, tels que :
faire reculer un torrent en soufflant dessus,
éteindre une montagne en feu d'un mouvement
de lèvres, arrêter d'un coup de poing un trem-
blement de terre. Hercule n'a jamais comme lui
tenu la lune dans la main comme une lanterne (i),
ni combattu avec l'archidiable d'enfer.
« Jean de l'Ours s'était embarqué sur sa peau de
bête pour aller délivrer le tombeau du Christ ; en
chemin, il rencontra l'archidiable sur un requin
dont la gueule vomissait des flammes, et qui
voulut l'effrayer en brandissant son trident de fer ;
mais Jean de l'Ours plongea, renversa le requin
et le diable et lui enleva son trident de fer ; mais,
comme sa peau s'emplissait d'eau, il rejeta à la
mer le trident qui la fit bouillonner. Il lutta avec
le diable maintes fois transformé, mais il allait être
vaincu quand il invoqua saint Michel ; le diable
disparut avant que la lance du saint ne fut
(i) On peut rapprocher ce irait de la ligende de Hok-Bras.
EN LANGUEDOC 28 I
descendue du ciel, dans une nuée lumineuse.
Jean de l'Ours s'agenouilla, baisa la lance, la
brandit el dit :
— « Je n'étais qu'un enfant, maintenant je
suis un homme. » Il conquit le saint Sépulcre et
le garda jusqu'au moment où une voix lui or-
donna d'aller dans le monde faire justice.
« Il se mit en marche, suivi d'une foule d'oiseaux
qui tourbillonnaient devant lui. Il allait chercher
les monstres dans les bois, les brigands dans leurs
cavernes, les tyrans dans leurs châteaux. Il était
l'ami des Petits Poucets et l'ennemi des ogres.
Il en tua deux, l'un qui avait mangé tous les
prêtres et buvait dans un calice le sang des
chrétiens, mariait, baptisait , enterrait. L'autre
avait mangé tous les juges, et il mettait fin aux
procès en dévorant les plaideurs. Il était doux
avec les femines et accomplissait leurs désirs
quand ils n'étaient pas déraisonnables. Un jour,
il alla tuer une salam.andre pour lui arracher les
yeux de diamants et les donner à une jeune fille
pauvre qui aimait un riche. Un autre jour, il
rencontra sur un pont le Juif-Errant, et lui de-
manda s'il y avait encore quelque monstre à
punir. — Non, répondit le Juif-Errant. Jean de
282 GARGANTUA
l'Ours s'essuya le front et se lava les mains, puis
il voulut retourner voir sa mère.
« D congédia d'un geste les oiseaux de proie, qui
partirent ; mais les corbeaux restèrent, et, comme
ils s'approchaient en sourdine, Jean de l'Ours
exécuta un moulinet avec son peuplier. Le plus
hardi se mit à lui parler de gens qu'il fallait
punir; mais comme Jean de l'Ours savait qu'ils
étaient honnêtes, il fit tournoyer son peuplier, et
un seul continua à planer en criant : « J'ai
faim. »
« Jean de l'Ours arriva à la caverne où il était
né et où il avait dit en partant qu'il reviendrait
mourir ; on lui dit que sa mère était morte, et il
s'endormit après avoir planté son peuplier dans
le sol. Le corbeau descendit pour lui manger les
yeux, mais la prairie se referma comme un livre
et abrita sous un tapis d'herbes et de fleurs le
sommeil de Jean de l'Ours.
« L'Hercule chrétien dort encore, et, sous les
rameaux immenses de son peuplier, les enfants
viennent encore essayer leurs forces en criant :
« Jean de l'Ours! » mais il n'a pas répondu.»
(H. Babou, Li Païens innocents, pp. l'i-igi).
EN LANGUEDOC 28}
Cette légende que j'ai abrégée, est, dit l'auteur, populaire
dans la vallée de Diane ou de Valdague, et quand il nait dans le
pays un enfant musculeux avec des poils roux sur la poitrine, on
l'appelle amicalement Jean de l'Ours.
Cette légende se rapproche du cycle gargantuin par certains
traits : la taille de Jean de l'Ours, son appétit, ses enjambées,
son rôle de justicier et le peuplier qui lui sert de canne; toute-
fois, il est i remarquer que le Gargantua picard (p. 221) est aussi
le fils d'un ours et d'une femme, de même que le Fils l'Ours de
Cerquand, n" 86, qui, comme Gargantua et Jean de l'Ours, dé-
racine des arbres pour s'en faire des cannes.
Les autres traits de ce conte le rattachent plutôt à la légende
des Hercules, mélangés de souvenirs chrétiens, et de débris
de l'esprit chevaleresque du moyen-âge, qui inspira en fait la
conquête de la Terre-Sainte, et en poésie l.i conquête du Saint-
Graal.
CHAPITRE XV
GARGANTUA EN GUIENNE, EN GASCOGNE
ET DANS LA RÉGION DES PYRÉNÉES
5 I. — GARGANTUA EN GUIENNE
tSS^^ Bordeaux dans le peuple, on dit en par-
l?B.^ lant d'une personne de grand appétit: « Il
^^^^ mange comme un Gargantuan. »
{Communiqué par M. Julien Finson).
A Agen, on dit d'un gourmand : « Il a un
ventre de Gargantua : « A un bentre de Gargan-
tua. »
(Communiqué par M. Etienne Bladc).
On dit aussi : « Minja coumo lou Gargantua.
Manger comme Gargantua. » Certaines personnes
prononcent Gargantuan.
(Communiqué par M. J. F. BlaJt).
GARGANTUA EN GUIENNE 28$
On raconte que le Tertre de Fronsac, commune
de Fronsac, près Libourne (Gironde), fut nettoyé
par les sabots de Gargantua. D'autres prétendent
qu'il fut formé par la boue que Gargantua laissa
tomber de son sabot.
(^Comwuniqiié par M. F. Diilcau).
« Suivant quelques histoires locales, le tombeau
de Gargantua existe auprès de la grotte de Mire-
mont (Dordogne), entre Sarlat et Périgueux. »
(Bourquelot, p. S).
« Dans la commune de Fargues, au lieu dit le
Mas sacré, en pleine lande, on trouve une allée
funéraire couverte, ou sépulture préhistorique,
remontant à l'âge de la pierre polie et à laquelle
la crédulité populaire a donné le nom de Lit de
Gargantua.
« Voici sur ce sujet un extrait d'un rapport à la
Société archéologique de France, publié par le Bulletin
monumental. Ce monument se composait et se
compose encore de deux rangées de pierres plates
poséc3 sur champ, et légèrement inclinées au
sommet. A la base, l'intervalle est de un mètre
soixante ; à la partie supérieure, de un mètre qua-
286 GARGANTUA
rante ; il ue reste plus que trois pierres d'un coté
et quatre de l'autre. Chacune d'elles mesure en-
xiron un mètre trente en hauteur et en largeur.
Elles sont adhérentes l'une à l'autre. Sur le sol,
des pierres de même dimension sont couchées à
plat, bout à bout, avec cales dessous pour main-
tenir le niveau et disposées de façon à servir d'aire
à la sépulture. La longueur actuelle du dolmen,
après force dégradations, est de cinq mètres ; il est
orienté de l'Est à l'Ouest. Tout autour, sur un
rayon d'environ quatre mètres, sont amoncelées
de petites pierres portant pour la plupart des
traces de feu. »
La Guirlande des Marguerites, p. 260. Cette note accompagne
un Sonnet, intitulé : Le lit de Garganltia, où l'on remarque ce
deux vers :
Gargantua, dit-on, a-,ait pour lit ces pierres...
Le soir c'est encore li que dansent les sorcières.
« Dans le Lot-et-Garonne, il y a au Mas sacré,
commune de Forgues, canton de Casteljaloux. un
dolmen dit le Lit de Gargantua ou la Cramho de
las Hadetas (la chambre des petites fées). »
(Bulletin monumental, t. XLI, n° 7, p. 659).
EN GUIENNE 287
« Sur le derrière du bAtimcnt occupé d;'ns le
château de Casteljaloux par le doyen, on voit une
antique bien singulière, et que l'on nomme dans
le pays les Culottes de Garganliui. Cette antique
est composée de deux pièces de vingt-cinq à
trente pieds en tous sens chacune, qui se com-
muniquent par un grand arceau. Ces deux pièces
sont formées par des murs qui s'élèvent en forme
de flèches à la hauteur de plus de deux cents
pieds, et qui ressemblent à des culottes ren-
versées, avec cette différence, cependant, que
chaque bras de culotte est flanqué de quatre
petites tours d'environ huit pieds de circonfé-
rence et de trente pieds de hauteur. La tradition
du pays est que ce bâtiment a été construit dans
un temps très reculé pour servir de cuisine; et
c'est apparement ce qui l'a fait surnommer
Culottes de Gargantua, personnage fabuleux d'une
stature immense et d'une voracité à nulle autre
seconde (Rapport sur le duché d'Albret, cité par
M. Samazeuil, Monographie de la ville de Castel-
jaloux, p. 20). Les culottes de Gargantua s'écrou-
lèrent peu de temps avant la Révolution. »
La Guirlande des Marguerites, p. 36, convient un sonnet qui
porte ce titre.
288 GARGANTUA
Entre Gramat et Saint-Ceré (Lot) se trouve
l'Étron de Gargantua. On désigne ainsi dans le
pays une petite montagne ou mamelon qui se
dresse entre deux autres montagnes plus élevées.
(Communiqué par M. DaymarJy
D'après M. Devic, ce mamelon serait un turaulus ; il était
déjà connu sous le même nom et qualifié tumulus par Delpon
{^Statistique du Lot. Paris, 1831, in-4"', t. I, p. 401).
GÉANTS SIMILAIRES
ANS le Tarn-et-Garonne, on nomme Jayan-
tières ou tombes des Géants, des monu-
ments mégalithiques qui ressemblent à des
dolmens ou à des Kist-vcan. »
(Matériaux, 2' série, t. V, p. ti6).
« Il y a aussi une Combo del Géant à Saint-
Cirq, près de Caussade (Tarn-et-Garonne). Le
dolmen qui porte ce nom paraît avoir eu des
dimensions colossales ; il a été brisé et fouillé,
et l'on a trouvé sous ses fragments des ossements
humains. »
(Bourquelot, p. 8).
Aux environs d'Agen existe un conte dont le
EN GUIENN'E
289
héros est Grand-Gcsicr : Al. Bladé ni'ccrit :\ ce
sujet :
« Je n'ai pu encore recueillir d'une façon satis-
faisante le conte gascon du Grand-Gésier (Lou
Grand Guise), un géant glouton qui avalait les
oiseaux, le bétail, les hommes et, faute mieux, les
pierres et le bois. »
Dans la commune de Roquecor (Tarn-et-Ga-
ronne), on montre sur une pierre l'empreinte du
pied de Rolland ; une autre empreinte, attribuée
à son second pied, se trouve à 3 ou 4 kilbmètres
de là, dans la commune voisine de Saint-Aman.
(Communiqué par M. Daymard).
« Dans la Gironde, on voit à Nérignan une
pierre à légende portant l'empreinte des genoux,
du pied et du gourdin de Rolland. »
(Dalcai!, Carie prchisturiqt.f de la Glrmjf dans le
Couvris de l'Associnlioii française, t. V, p. 6:").
« A Tauriac est l'empreinte du pied du cheval
des quatre fils Aymon. »
ilbid., p. éi7).
Le cheval des quatre fils Aymon part du pla-
teau de Touilh, commune de Villegouge (Gironde),
19
290 GARGANTUA
OÙ l'on montre l'empreinte, tombe à Saint-Ro-
main-k-Virvée, d'où il saute sur le château de
Montauban, commune de Cubzac, pour franchir
l'espace une troisième fois, et tomber à Roche-
mombron, commune de Tauriac.
{Communiqué par M. F. Daleau").
« A Saint-Romain-la-Virvée, au lieu dit le
Tertre, à Asques, des rochers portent l'empreinte
du pied du cheval Bayard ou du cheval des quatre
fils Aymon. »
(Daleau.pp. 610, 6i6).
A Saint-Pierrc-Toirac, on montre une roche
sur laquelle on distingue l'empreinte d'un pied
énorme connu sous le nom de Piado. C'est, dit-
on, la trace d'un pied de saint Pierre (le patron
du village), qui, voyageant dans ces régions arides
et rocailleuses, eut soif, et, posant ses pieds sur
les deux côtes qui bordent la rivière du Lot, resta
la tête baissée vers l'eau assez longtemps pour que
son pied s'imprimât dans le roc. La piado était
encore fort respectée dans mon enfance ; les gens
pieux s'y agenouillaient, priaient et laissaient â
côté quelque menue pièce de monnaie. Qiielques
vieillards g.irdent encore un certain respect pour
EN GUIENNE 29 1
la sacrée empreinte dont une vieille croix de bois
marque la trace.
(^Communiqué par M. Marcel Da>ic).
Dans la commune de Serignac (Lot) se trouve
un dolmen en mauvais état, qu'on appelle en patois
Lou Totimheî del Tsaian, le Tombeau du Géant.
{Communiqué par M. Daymard).
Il porte aussi le nom de Roc del Tsaian,
« Il est profondément implanté dans le sol
très décliné d'une vigne, et se compose de deux
blocs superposés, dont la masse entière mesure
six mètres cubes. N'en formaient-ils qu'un au
début ? n serait imprudent de l'affirmer. Ce qui
est sûr, c'est que le bloc inférieur, plus gros du
double que l'autre, ne paraît pas être une pro-
duction locale, nulle trace d'affleurement rocheux
ne se montrant à ce niveau. S'il est là, c'est qu'on
l'y a mis. Qui? La légende le sait bien :
« Quand on bâtissait l'église de Combayrac, il
y a plusieurs milliers d'années, un géant et sa
femme, bons chrétiens par hasard, résolurent de
contribuer à sa construction. Ils allèrent choisir
deux beaux quartiers de roche, en chargèrent leur
dos, et s'acheminèrent vers le bourg. Comme ils
292 GARGANTUA
arrivaient où nous voici, on leur apprit qu'ils
venaient trop tard, l'église étant faite et parfaite.
Si ces braves gens eurent un regret, ce ne fut pas
d'avoir sué à la tâche, car les blocs ne leui
pesaient guère plus d'un fétu, mais d'être en défaut
pour une bonne œuvre. Que faire cependant ?
Ils laissèrent retomber leur charge l'une sur
l'autre, et les blocs retenus par leurs poids n'ont
pas bougé. »
(Adolphe Magcn, Une course ai Quercy, cnnimiine
de Combayrac. Agcn, 1873).
A Rocamadour, pèlerinage du Quercy, célèbre
dès la plus haute antiquité, devant la porte de
l'église et contre la voûte d'une sorte de grotte
naturelle qui sert de porche, on voit une grosse
épée en fer à moitié enfoncée dans le rocher ; la
tradition dit que c'est Roland qui vint déposer là
son épée comme ex-voto.
{Communiqué par M. J. Daymard).
A Rieupayroux (Avcyron), dans une chapelle
qui domine un vaste horizon, on conserve, fixé à
la voûte par une chaîne de fer, un omoplate gigan-
tesque, probablement quelque reste de ces grands
EN GASCOGNE 295
quadrupèdes fossiles, dont les cavernes quercy-
noises ont fourni ù Cuvier des échantillons assez
remarquables. La tradition en fait un os humain,
reste d'un géant dont je n'ai pu savoir les aven-
tures.
Près de là, un énorme bloc de pierre passe pour
avoir été lancé par le diable, qui voulait écraser la
chapelle nouvellement bâtie et qui dépassa le but
de quelques centaines de mètres.
(Communique par M. Marcel Devic).
S H. - GARGANTUA EN GASCOGNE ET DANS LA
RÉGION DES PYRÉNÉES
R^»^ 'après D. Monnier, qui n'appuie point son
|g| dire, dans les Pyrénées il y a beaucoup de
saintes pierres auxquelles les pâtres im-
posent des noms analogues à celui de Gargantua.
( Trad. pop. de la Fraiicbe-Comlc, p. 374).
« Non loin du cirque d'Estaubé sont des
granges, dites Granges de Gargantua. »
(Joanne, Pyrénées, p. 158).
294 GARGANTUA EN GASCOGNE
Gargantua n'était pas de notre pays; mais il y
est passe. On dit qu'il venait du côté de Bordeaux,
et qu'il s'en allait en Espagne.
C'était un homme sept fois haut comme le
clocher de Saint-Gervais (i). Avec cette taille, il
n'avait qu'à ouvrir la bouche pour avaler les
oiseaux du ciel.
Gargantua mangeait tout ce qui se trouvait à
sa portée, même du buis, même des pierres,
quand il n'avait pas mieux pour contenter son
appétit. Souvent, il avalait jusqu'à sept charretées
d'épines.
En traversant le Ramier, tout le buis qui était
alors coupé passa dans son ventre.
Par bonheur, Gargantua ne demeura pas long-
temps chez nous. Il n'y a pas à souhaiter de le
revoir. Pourtant, je n'ai pas entendu dire qu'il
fût méchant, ni qu'il ait fait tort à personne.
(^Communiqué par \[. J. F. Bladé, qui a recueilli celle
légende du vieux Canaux, de Lecloure).
(i) Clocher de Lectourc.
ET DANS LA RÉGION DES PYRÉNÉES 295
GÉANTS SIMILAIRES
ANS la région des Pyrénées, au lieu de
Gargantua, nous trouvons Roland. Il est
l'objet de proverbes : « Fort comme
Roland ; Brave comme Roland » ; il a attaché son
nom à une certaine quantité de pierres ou de
grandioses beautés naturelles.
( Cf. Cerquand, 4'"= série, pp. 15, 2;).
« La Brèche de Roland (Hautes-Pyrénées) est
une ouverture de loo mètres de large, pratiquée
dans l'enceinte des rochers qui forment le cirque
de Gavarnie ; elle est ainsi nommée parce que,
selon la tradition, Roland la tailla dans le roc vif
d'un coup de sa Durandal. »
(Joannc, Pyrénées, p. 148).
« Au sud de Lourdes sont les petits étangs de
Vivier Lion, creusés, dit-on, par le pied ou le
genou de Roland désarçonné. »
(Jbid., p. 101).
« Une ouverture faite de main d'homme près
d'Itsassou (Basses-Pyrénées), s'appelle le Pas de
Roland; selon la tradition, le célèbre paladin n'a
296 GARGANTUA EN GASCOGNE
eu, pour se frayer un passage, qu'à frapper le
rocher de son pied. »
(Ibid..p. 38).
Sur la \Taie popularité Ju nom Je Pas de Roland donné k
certaines gorges des Pyrénées, cf. Bladé, Dissertation sur Its
Chants héroïques des Basques (chant d'Altabiscar).
D'après M. Webster, il n'y aurait pas cent ans que l'on donne
le nom de Pas de Roland .i la brèche d'Itsassou ; en langue
basque, elle s'appelle simplement « le Mauvais pas. »
« A Lacarry (Basses-Pyrénées), est un grand
bloc appelé Pierre de Roland. »
(Ibid., p. 5 5).
« Une montagne sur les bords du Tech porte
au sommet une grande pierre appelée Palet de
Roland. »
{Ibid., p. 358).
« Prés du col de Neuffons est le pic de la
Tasse du Géant. »
(Ibid., p. 362).
Dans le pays basque et dans la région voisine,
si l'on trouve, ainsi que je l'ai relaté p. 295,
d'après Joanne et Monnier, des endroits qui portent
le nom de Gargantua, il n'est pas certain que ces
apppcllations soient bien en usage parmi les
ET DANS LA RÉGION DES PYRÉNÉES 297
paysans. Pour MM. Webster, Cerquand et Vinson,
les noms de Roche Roland, Val de Roland, etc.,
n'ont pas cent ans d'existence.
Chez les Basques, le géant par excellence est
Tartaro ou Tartare; le Basa Jaun, l'homme sau-
vage, est parfois un géant ; mais c'est surtout un
satyre. Saint Christophe est connu comme grand
mangeur, et il échange ses attributions avec un
héros nommé « Sept, Quatorze ou Vingt-Quatre, »
parcequ'il mange comme sept, quatorze, vingt-
quatre hommes, et travaille à proportion.
{Comiiiufiiqué par ^f. H'ebsUr).
Le type du Tartare, ainsi que celui du Basa-
Jaun, a été très bien étudié par M. Webster dans
ses Basque Legends, et par M. Cerquand.
M. Cerquand a recherché la légende populaire
de Roland dans le pays basque, et dans la qua-
trième série de ses Légendes et Récits populaires,
parue pendant l'impression de ce livre, il n'a pas
recueilli moins de cinq contes dont Roland est le
héros.
Voici les traits épars dans ces récits où Roland
a des attributs semblables à ceux de Gargantua.
Il est aussi grand mangeur (cf. Cerquand, p. 23).
298 GARGANTUA EN GASCOGNE
Il a une canne de fer grosse comme une poutre
(cf. p. 17 ; Gargantua en Haute-Bretagne, p. 22,
37, et surtout le Gargantua Picard, p. 222). Sam-
son, son cousin, déracine un hêtre pour s'en iaire
une massue (Cerquand, p. 20).
Roland lance à douze kilomètres une pierre (cf.
sur cet exploit (i) attribué ailleurs à Gargantua,
les pages 41, 83 du présent livre), et ses mains y
restent empreintes (cf. Gargantua en Haute-Bre-
tagne, pages 7, 12).
Comme le Gargantua gallot (cf. p. 54) qui
saisit un cheval par la queue pour s'en faire une
massue, Roland prend un chien par la queue et
s'en sert comme d'une arme (Cerquand, p. 16).
Olivier, compagnon de Roland, du deuxième
coup de sa massue, fait pencher le phare de Baby-
lone (cf. la mère de Gargantua faisant pencher le
clocher de Mézières, p. 50, et le Gargantua corse
qui arrache la tour de Bastelica).
M. Cerquand fait observer que la légende de
Roland et celle de Hamalau ou du Fils de l'Ours,
se font de fréquents emprunts; c'est une observa-
(i) Cf. sur les pierres que la tradition prétend avoir été placées
par le diable, Roland, etc., une étude de M. Cerquand : T^iraiiis
tilhoMe publiée dans les Mi moires île l' Aiadi-mif de t'andiitr, i S8 1 .
ET DANS LA RÉGION DES PYRÉNÉES 299
tion que j'ai pu faire en Haute-Bretagne (p. $8),
à propos d'un conte où Gargantua emprunte aussi
des traits aux contes des hommes forts, très popu-
laires aussi en Haute-Bretagne.
Dans une note manuscrite que M. Cerquand a
bien voulu me communiquer, et qui est destinée
à une nouvelle édition de son livre, il émet l'opi-
nion « qu'aucun autre personnage figurant dans
« les contes ne se rapporte davantage qu'Hamalau
« d'un dieu soleil, tel qu'Hercule, » et il dit que
certains de ses traits peuvent être rapprochés de
la légende gargantuesque.
CHAPITRE XVI
GARGANTUA DANS LE MIDI
SI. -POPULARITÉ DE GARGANTUA
;N Provence, dans le département du Var,
et dans une partie de celui des Alpes-
Maritimes, on dit en parlant d'une per-
sonne riche et puissante : « A couni Gargantua,
chè a set ouros de reya dé cucou. 5) — « Il est comme
Gargantua, qui a sept heures de raie de eu. »
On dit d'un gourmand qu'il a un appétit de
Gargantua, ou simplement : « Que Gargan-
tuan ! »
(('.ommiinii/iif f<iir M. Andri, île Nice).
GARGANTUA DANS LE MIDI JOI
A Grasse, on dit usuellement : « Appétit de
Gargantua. » « Repas de Gargantua. » On dit
aussi, mais moins communément : « Festin pan-
tagruélique. »
{Communique par M. Sinéquitr, juge de paix à
Grasse; il pense qu'au-delà du Var, Gargantua
doit être à peu près inconnu).
« A Gargas (Vauduse), M. R. Pottier a fouillé
une station néolithique; il y a une colline co-
nique située entre le plateau où était autrefois
juché le village de Gargas et la ville d'Apt. Le
gisement de Gargas était déjà connu parmi les
gisements fossiles. »
{Matériaux, t. IX (1878), p. 183-5).
GARGANTUA AU BORD DE LA MÉDItERRANÉE
jARGANTUA, dans ses voyages, vint visiter
nos pays. En passant à Cannes, il voulut
aller voir les îles de Lérins. D'une enjam-
bée, il franchit le bras de mer, large de cinq kilo-
mètres environ, qui les sépare de la terre ferme.
Il convient d'ajouter toutefois qu'il s'aida de son
bâton. La légende dit qu'il le posa au milieu du
302 GARGANTUA
bras de mer pour faire l'enjambée plus facile-
ment.
Dans les mêmes circonstances, Gargantua,
légèrement indisposé, crut devoir se purger en
avalant un peu d'eau de mer. Il en remplit donc
le creux de sa main et l'avala. A son grand éton-
nement, il se trouva plus malade après qu'avant ;
il se plaignit à ses amis de ressentir de légères
coliques. On finit par en découvrir la cause : sans
s'en douter, Gargantua avait avalé un navire. Le
capitaine, se trouvant tout à coup, sans s'en ex-
pliquer les raisons, dans une obscurité profonde,
avait fait tirer le canon d'alarme.
Cette légende, qui m'est communiquée par M. Sénéquicr, a
été recueillie par lui de la bouche d'une personne âgée; sa
grand'mèrc la lui racontait lorsque, petite fille, elle la tenait sur
ses genoux. Mais la jeune génération l'ignore complètement, et
dans quelques années, nul ne la connaîtra plus.
§ II. — GÉANTS SIMILAIRES
f^'j AXS le Var, se voit un gros rocher de
forme arrondie, et posé en équilibre sur
un autre ; on le nomme la Pomme ou la
Peaume de Roland, et l'on raconte qu'il a été
DAKS LE MJDI 305
jeté Id par Roland, uu jour qu'il jouait i la
peaume avec Olivier.
(^Communiqué par M. André).
Dans l'arrondissement de Draguignan, près
du château d'Esclans, nous trouvons les Pahts
et la Semelle de Saïuson, en provençal la Pètado de
Samsoun. Les palets sont deux énormes pierres
circulaires, semblables à des meules de moulin,
que Samson lançait du haut de la montagne
de Rouet, sur la rive opposée de la rivière
d'Endre, à une distance de i kilomètre environ.
Un certain jour, le Géant voulut changer de
quartier et passer sur la montagne voisine,
dite de Saint-Romain, distante de deux kilomètres.
Il franchit cette distance en deux enjambées ; son
pied laissa son empreinte sur le rocher où il se
posa, et où l'on voit en effet un creux dessinant
exactement le pied droit d'un homme. De là
La Semelle de Samson ou La Pélado de Samsoun.
Non loin de Vence, nous avons La pelote de
Roland. L'illustre paladin et Gargantua se jetaient
cette pelote d'une colline à l'autre, pour s'amuser
et passer le temps. C'est un bloc monstrueux de
forme ronde, que l'on remarque au-dessus d'une
304 GARGANTUA
baire de rochers, tout auprès de l'ancien chemin
de Coursegouly, non loin de Saint-Barnabe.
(Communique par M. Sciiéquier).
La pierre tabulaire que l'on trouve au quar-
tier de la Croix de Cabris en Saint-Vallier (Alpes-
Maritimes), décrite par M. Sénéquier (p. 21-23),
et qui semble rentrer dans la catégorie des pierres
à écuelles, porte le nom de Caïsso hrtmado ; voici
la légende que racontent les habitants :
« Charlemagne et Roland se trouvaient au Cas-
teîlaras de la Touiré, et, probablement pour char-
mer leurs loisirs, ils eurent l'idée de jouer au
bouchon. Faute de bouchon, Roland lança une
boule, qui est Roc-haron ; Charlemagne lança
ensuite un palet qui n'est autre que Caïsso brunado.
Ce palet, qui porte encore l'empreinte des cinq
doigts du grand empereur, manqua la boule,
soit Roc-baron. Il vint tomber sur le pilier, où il
resta en équilibre et où il se trouve encore. Pour
faire juger à la fois de la vigueur et de la mala-
dresse de nos joueurs, je dois ajouter que Roc-
haron est un rocher à peu près rond, de 20 mètres
de circonférence, distant de cinq à six kilomètres
DANS LE MIDI 30S
du Castellaras de la Touini, et que Cuïsso hrunado
est à trois kilomètres environ de ce rocher. »
(Scuéquier, Attelais camps retranches, etc., p. 24).
Cf. sur des exploits similaires, Cerquand, IV, p. 21-22.
Une sorte de colline ou rocher domine le pano-
rama des bords du Rhône, près de Carpentras.
— Qu'est-ce que cela ? demandai-je à un paysan
de l'endroit.
Il me répondit :
— Aco, moussu, yi disèn l'estron de Dzu-
piter,
— Cela, monsieur, nous l'appelons VÉtron de
Jupiter.
{Communiqué par M. Jules Laurens).
George Sand, dans un récit intitulé le Géant Yéous, parle, d'a-
près un récit entendu an pied des Pj-rénées, d'un rocher appelé
par les habitants le Géant Yéous, et qui s'écroula, pour se
venger, sur un berger qui voulait le détruire. Elle pense que
Yéous est une corruption de Zeus. Si cette étymologie était
prouvée, cela formerait un second exemple de Jupiter devenu
géant.
^
20
CHAPITRE XVII
GARGANTUA EN CORSE
ous le nom de Gargantoua, qui n'est
qu'une prononciation corse de Gargantua,
le Géant est aussi connu en Corse. On
raconte sur lui diverses légendes, entre autres
celle-ci :
Au temps jadis, il y avait deux bourgs qui
étaient en rivalité. Les habitants de l'un d'eux
chassèrent leurs rivaux de leur village, et, pour
les humilier à jamais, ils voulurent abattre le
clocher de l'église. Ils y attachèrent de grosses
cordes, et essayèrent de l'abattre ; mais ils avaient
beau tirer, le clocher était solide et ne tombait
point. Gargantoua vint à passer par là, et, voyant
les gens s'essoufler, il leur dit :
— Comment ! vous ne pouvez abattre cette
petite tour ? allez-vous en et laissez-moi faire.
GARGANTUA EN CORSE 507
Les Corses s'écartèrent, et, d'un coup de poing
Gargantoua abattit le clocher, puis il continua
tranquillement sa route.
(^Recucilli à l'Ecole normale à'Aulcuil, par M. Htiiiy
Carnoy, d'un elne origlnai'c de la Corse).
GARGANTUA A BASTELICA
fU temps jadis, les habitants de Bastelica
étaient en guerre avec un village voisin,
et, pour détruire la puissance de leurs
ennemis, ils attachèrent à leur tour une corde de
crins tressés, et se mirent à tirer dessus de leur
mieux pour l'abattre. Tous les gens de Bastelica,
même les femmes et les petits enfants, s'y em-
ployèrent de leur mieux; il leur semblait de temps
en temps que la tour allait tomber ; mais quand
ils se retournaient pour voir si sa chute était
prochaine, ils la voyaient à la même place, droite
et solide. Au bout de trois jours, ils finirent par
s'apercevoir que la tour ne bougeait pas, et que
seule la corde en s'allongeant, produisait ce mou-
vement.
— Ah ! dkent les anciens, il fuit alijr chercher
Gargantua.
308 GARGANTUA
— Oui, répondirent-ils ; mais où le trouver?
Comme ils parlaient ainsi, ils virent une grande
ombre, c'était Gargantua qui arrivait ; il leur de-
manda ce qu'ils avaient à tant suer.
— C'est, répondirent-ils, que depuis trois jours
nous voulons abattre cette tour, sans pouvoir y
parvenir.
— Laissez-moi faire, dit Gargantua.
En un tour de main, il jeta la tour par terre ;
mais, quand les gens de Bastelica voulurent le
remercier, il avait disparu ; en une seule enjambée,
il avait fait plus de trois lieues, et on ne put le
retrouver.
(Communique par ^t. Orioli).
Bastelica est un village de bergers dans la montagne, dont les
habitants passent pour être les Béotiens de la Corse.
Ce Gargantua, dont l'ombre s'ctcnd si loin, est apparenté au
Gargantua gascon. Comme le Juif errant, il marche toujours.
L'épisode de la tour arrachée peut être rapproché de la colonne
démolie par Gargantua (cf. p. 45), du clocher courbé par sa
mère (cf. p. $1), du tour de force analogue attribué à Olivier
(cf. p. 298), et du passage suivant d'un poème ossianique, qui
est ainsi rapporté par M. Henri Martin (Éludes d'archéologie ctl-
''3««. P-95)-'
i< Ossian, marié i une fée de Killarncy, so souvient de son
peuple et de sa patrie, et il désire les revoir. La fée, consentant
à grand'peine, lui donne un cheval magique et lui recommande
EN CORSE 309
sur toutes choses de ne pas mettre pied i terre durant son
voyage. Il se retrouve dans le pays des Finiens, dont les raths
et les duns jonchent les vallies de débris. Comme il s'en allait
le creur triste, il aperçoit une grande foule de peuple qui s'ef-
forçait de dresser une haute pierre, et n'y pouvait parvenir. La
foule implore l'aide du cavalier qui passe. Ossian s'approche,
et son bras puissant met debout le menhir. Il n'a pas quitté la
selle, mais dans son grand effort, son pied a touché la terre. Le
cheval disparait, et Ossian se retrouve seul, abandonné, aveugle,
et courbé sous le poids de trois siècles. »
CHAPITRE XVIII
GARGANTUA A L'ÉTRANGER
'ai essayé de retrouver à l'étranger les
traces du Gargantua populaire, et, sans
pousser l'enquête aussi sérieusement que
pour la France, ce qui m'eût été difficile, j'ai pu,
soit par mes lectures, soit par des communica-
tions qui m'ont été faites, me convaincre qu'il n'y
était pas inconnu ; mais que, vraisemblemcnt ses
traces s'y trouvaient en petit nombre.
§ I. — GARGANTUA EN SUISSE
'après une tradition répandue dans le pays
des Grisons, Gargantua a été vu à Ilanz,
dans l'attitude du colosse de Rhodes,
GARGANTUA EN BELGICLUE 3 1 1
debout sur deux rochers, et se penchant pour
boire d'un trait la rivière qui coule à leur base. »
(Bourquelot, p. 5, d'après Grimm).
Il y a anssi lieu de signaler en Suisse un bloc inorme cité par
D. Monier, p. 577, qui, de môme que certains rochers en
France, ont reçu le nom de Tète de Gargantua ou Tète de
Géant (cf. pages 243, 253, 27;), est appelé par le peuple Tète de
Calvin.')
§ II. — GARGANTUA EN BELGIQUE
I 'après m. Auguste Hock, qui a public de
bons travaux sur les traditions populaires
du pays de Liège, il n'existe dans cette
province aucune tradition relative à Garsjantua.
Gargantua n'est connu du peuple, ni dans la
province de Liège, ni dans celle de Namur. Les
lettrés seuls, dans nos contrées, disent, le cas
échéant : C'est un vrai Gargantua, pour un
homme qui mange énormément. Dans les dia-
lectes wallons des provinces que je viens de
citer, il ij'y a pas un proverbe, par un spot qui
rappelle ce souvenir. On peut s'en convaincre en
consultant notamment le Dictionnaire des spots ou
proverbes wallons de Jos. Dejardin, précédé d'une
312 GARGANTUA
étude sur les proverbes par J. Stecher, publié à
Liège en 1863,
Quant aux géants faisant d'énormes enjambées,
ou des sauts impossibles, nous citerons, pour nos
contrées, les légendes de la <( Roche à Bayard »
tout près de Dinant (sur la Meuse) et des « Quatre
fils Aymoni » au pays de Liège.
{Communiqué par M. Clémenl Lyon, dt Charlerot).
Dans le pays de Charleroi, comme dans beau-
coup d'autres contrées voisines, le peuple se sert
des dictons suivants ;
Avoir un ventre de Gargantua;
Un estomac de Gargantua;
Une bouche de Gargantua;
Manger comme Gargantua.
(Communiqué par M. F. L. Giloi).
LA LÉGENDE DU GRAND GARGANTUEAU
(ETTE légende a encore aujourd'hui cours
^^ parmi la population de Farciennes et des
" villages rapprochés.
Un jour, il y a de cela beaucoup d'années,
car je suis vieux et j'étais alors fort jeune et avide
des récits de grands pères , j'importunais mon
EN BELGIQ.UE 3I3
vieux voisin qui sommeillait au coin du toquoi (i),
réclamant un conte de lui.
« — Je vais t'en dire un beau, me répondit-il,
un ancien haut fait du grand Gargantueau (2),
que j'avais oublié et qui m'est revenu tout à
l'heure en donnant. Quand tu l'auras entendu,
tu me laisseras tranquille et tu t'en iras. »
Cette espèce de mise en scène grava les
paroles dans ma mémoire , car ordinairement le
papa n'attachait pas tant d'importance à ses paroles
et me racontait vingt histoires pour une sans qu'il
y parût.
C'ét^t la première fois que j'entendais sa
vieille histoire ou plutôt sa vieille légende de
Gargantua à Farciennes. Depuis lors, on me l'a
racontée maintes fois, et j'ai vu qu'elle y était
populaire.
Voici ce que me dit le vieillard :
« Il y a longtemps, bien longtemps, Gargan-
tueau, dans une de ses longues pérégrinations,
vint voir le pays de Charleroi, qui' alors ne se
(1) Ancien nom wallon local, employé pour désigner le foyer
primitif en fer battu qui remplaya les chenets quand commença
l'usage du charbon de terre.
(2) Prononciation de Gargantua, en wallon local.
^14 GARGANTUA
nommait pas ainsi, et il passa par Farciennes ; lA
il se reposa, assis sur cette montagne voisine que
tu vois là, à droite, et sentant une grande soif, il
se prépara à la satisfaire ; tu sais que notre belle
rivière de Sambre coule entre deux hautes côtes,
l'une nommée Colline du Pairis (Pierrier), et à
droite de l'eau le hameau de Te^ée (i), l'autre
sur la rive gauche, où se trouve tout le reste du
village, se nomme la Colline du Lwat (2).
« Le grand voyageur, engagé par la limpidité
de la rivière serpentant au milieu des vertes et
humides prairies, mit un genou sur le Pairis et
l'autre sur le Lwat, après avoir eu soin d'y
amasser deux tas d'herbes pour garder chaque
jambe de sa culotte neuve ; puis il plaça ses deux
mains sur les deux bords de notre Sarabrc, et
baissant la tête au nix'tau de. l'eau, il se mit à
boire à même du courant; cela fut court et bon :
les flots attirés par la puissante haleine du géant,
scr précipitèrent dans son gosier comme dans un
(i) C'est sous le chevet de la chapelle de fcrgnéc qu'on
retrouva, en 1857, cinq tombes de vampires fixés dans leur cer-
cueil par des grandissimes clous en fer carris. Voir Documents et
Raf-porls,t. I, p. 153.
(2) Cette orthographe se continuait encore dans les actes
locaux de 1590; aujourd'hui on icrit Louât.
EN BELGiaUE 315
gouffre, avec tous les poissons qui y nageaient ;
les eaux reniflées remontèrent même le courant,
la rivière agitiîe fut réduite subitement d'un tiers.
« Cependant le géant ne reprit qu'une fois ha-
leine et s'arrêta au milieu de sa soif, de crainte de
mettre notre rivière à sec et de faire mourir de
soif les bons paysans voisins, car il n'était pas
méchant, Gargantueau, quoi qu'on en dise, et les
enfants même ne le fuyaient pas toujours; il se
plaisait à causer parfois avec eux; il ne ressem-
blait pas en cela à Croquemitaine.
« Quand il releva la tête, il vit devant lui, sur
le bord de la ri\ière, un malicieux polisson qui
le regardait d'un air narquois et lui souriait la
bouche à demi ouverte et les yeux pleins d'ex-
pression.
« — Que me veux-tu, toi! lui dit le géant,
tu as l'air de te moquer de moi?
« — Oh que nenni. Monseigneur, je ne vou-
drais pas pour tout au monde vous manquer de
politesse, reprit l'enfant, car jamais vous n'avez
fait de mal à mes camarades.
— Non, c'est vrai, mais que me veux-tu , enfin ?
— Eh bien! bon Gargantueau, n'avez-vous rien
senti passer avec l'eau par votre gosier?
3l6 GARGANTUA
— Rien que je sache, l'eau n'est-elle pas pure
et limpide?
— Pure et limpide, oui, mais elle porte des
bateaux, et vous en avez avalé un avec tous ses
agrès, qui descendait l'eau derrière vous.
— Crois-tu, gamin? il me semble en effet qu'il
y avait là un bateau.
— Et vous l'avez avalé sans façon , bon Gar-
gantueau.
— Ah! c'est donc cela que j'ai senti passer une
harhauche (i)? »
(Communiqué par M. F. L. Gilot, de la Société
archéologique de Charleroi).
Sur Gargantua buvant à la rivière, cf. les pages 8i, 127, 20S,
219, etc. Sur les navires avalés, cf. le commentaire du conte
n» II (Haute-Bretagne), et les pp. 199, 219, etc.
De même que les villes de la Flandre fran-
çaise, certaines villes belges ont des processions
traditionnelles où figurent des géants. A Ath, un
géant, nommé Goliath, figure dans la procession
(i) Mot de wallon local, désignant une légère barbe de plume
ou tout autre fragment aussi mince pouvant se trouver dans
J'eau.
EN ITALIE 517
annuelle. A Mons, a lieu tous les ans un cortège
où le Doudou est combattu par les géants.
§ III. — GARGANTUA EN ITALIE
lE même que les Français disent : « Manger
comme un Gargantua » , les Romains
disent : Fà cr Gargante, c'est-à-dire : Fare
le scroccom, manger goulûment.
Cette analogie de signification a la même ra-
cine gar, que nous trouvons dans Garganella, gar-
garisme, gargarozzo (cf. Diez, Etymologisches
Wôrtcrhuch, p. 156), qui pense (verbo gargatta'),
que nous dérivons peut-être les deux mots du
gigantesque appétit de l'Hercule gaulois.
Il est possible que pour les Romains et les Fran-
çais l'origine soit commune et se trouve en
relation avec la racine gar, manger : elle n'a peut
être pas de rapport avec Gargantua; mais le mot
romain a pu être emprunté au français, parce que
les Romains ont eu pendant de nombreuses
années avec les Français, des relations civiles et
politiques, qui ont laissé des traces dans le dia-
lecte.
(CommuxijiM' par M. Franctsco Sabalini, de Rome).
3l8 GARGANTUA AU CANADA
S IV. — GARGANTUA AU CANADA
gt u Canada se trouve le cap Gargantua, non
loin du cap Gros, qui, avec le cap Iro-
quois, son vis-à-vis et son pendant, forme
ce que le célèbre naturaliste Agassiz appelait les
portiques du lac Supérieur. »
(A. de Lamothe, Ciin] mois che\ les Français d'Ame- ■
rique, p. |88).
Il serait curieux de rechercher si Gargantua a
laissé quelques traces dans les traditions populaires
canadiennes, où l'on retrouve tant de ressem-
blances avec celles « de l'ancienne patrie. » Mais
c'est une étude que peuvent seuls faire les savants
canadiens, dont plusieurs sont très zélés pour la
littérature populaire de leur pays, resté eu dépit
de tout si profondément françiis.
C)lCDI<r^CD}GDlCDK^OK;DK:DlCOi^
ADDITIONS ET CORRECTIONS
Page 12. — Le Sahot de Gargantua se trouve
sur la route de Saint-Brieuc à Plaintel, et son palet
à Donges. Ce sont deux mégalithes.
{Communiqué par M. René Ken'iler).
Page io6. — On raconte autrement la manière
dont Gargantua fit la plaine de Mordreuc.
« Gargantua avait un jardin; des ânes venaient
le ravager. Gargantua, en colère, fi-appa du pied
et il en fit un large trou, dont la plaine en s'y
jetant forma la plaine de Mordreuc. Gargantua fiit
débarrassé des ânes pillards ; mais, dans sa colère,
il s'était cassé deux dents, et ces deux dents cra-
chées par lui vinrent tomber sur la grève : ce sont
deux menhirs. On voyait jadis, sur l'autel même
(situé au bas de l'église), les têtes d'ânes rappelant
cette folle histoire. »
(Ogie, a-t. Saint-Suliac).
Dans la légende ordinaire, c'est le jardin de
saint Suliac, abbé d'un monastère voisin, que les
ânes viennent ravager. Cf. M'n« de Cerny, p. 13-15.
320 ADDITIONS ET CORRECTIONS
Les substitutions d'un héros à un autre sont fré-
quentes, et la légende gargantuesque en offre de
nombreux exemples.
Page 157. — Gargantua s'était assis sur lu ca-
thédrale d'Avranches ; il avait un pied sur Tombe-
laine et un sur le mont Saint-Michel. Il avait à
côté de lui un bédou (blaireau) qui lui servait de
chien et était presqu'aussi grand que son maître.
Quand Gargantua se levait, le bédou sautait sur le
Giouin du Sud et de là sur le mont Saint-Michel :
en deux sauts il y était.
Quant Gargantua voulait manger, quarante
hommes de corvée, vingt de chaque côté, lui en-
fournaient les aliments avec des pelles à marc.
Quant les bourgeois d'Avranches étaient fatigués,
on mandait les sauniers de la baie du mont Saint-
Michel qui venaient, par bande de quarante par
paroisses, avec leurs pales (pelles) à sablon sur
l'épaule.
Quant il soulageait son humaine nature dans la
rivière de Sée, la rivière débordait : c'était une
avàlaison (inondation).
Gargantua avait un sabre qui coupait sept lieues
avant le fil.
(_ComniiinijiU par M. Coiirayc du Pan).
ADDITIONS ET CORRECTIONS 521
Ces épisodes se retrouvent ùans les légendes précédentes, sauf
le grind blaireau qui lai servait de chien ; le sabre qui coupe
tept lieues avant le fil est connu daus les contes populaires.
Page 241. — « A Hyèvre-Paroisse , un lieu
dit porte la dénomination de sous le fauteuil de
Gargantua. Avec le tombeau de Gargantua, près de
Vuillafans (Doubs), et la Roche de Gargantua, près
de Clairvaux (Jura), je ne connais pas en Franche-
Comté d'autres traditions de ce genre sur le
héros de Rabelais. »
( Répertoire des travaux historiques 1883, n" 5, p. 416).
Page 246. — M. Ch. de Gargan a publié à
Metz, en 188 1, la Généalogie historique de la maison
de Gargan, in-80 de 570 pages.
Page 517. — A Malines, il y a tous les trois
ans une procession où figure une famille de géants.
Il en est de même à Anvers. A Bruxelles, on pro-
mène aussi parfois des géants. Ces processions
ont lieu encore en beaucoup d'autres localités de
la Belgique.
{Cammuniqui par M. F. L. Cilof).
21
TABLE ALPHABÉTIQUE
DES GESTES DE GARGANTUA ET DE SES SIMILAIRES
1. — Gestes de Gargantua
Aigle (porté par un) 56. — Amoureux 100. — Anneau ma-
gique (son) 59. — Appétit 31, 38, 39, 51, 53, 6), 69, 71, 73,
75, 80, 81, 82, 86, 87, 90, 92, 93, 95, 96, 12;, i2é, 127,
189,204, 209,222,237, 238, 294,32t. — Arbres arrachés 21, 38,
47. 49. S'. 76. 222; cassés 37, 39, 45 ; coupés 78; qui porte le
nom de Gargantua 267. — Argent gagné 23, 60. — Avale tout ;
des animaux 191, 192, 206, 209; une armée 20;; un bûche-
ron 223 ; des charrettes 17;, 272 ; ses enfants 10; ; sa femme 4$ ;
des hommes 44, 72; des moines 195, 199; un moulin 258; des
navires (voyez ce mot) ; ses nourrices 198, 238; des pèlerins 223 ;
des pelles 75, 80, 92, 177; des pierres 24, 107; des rivière»
(voyez ce mot); dn sable 204.
324 TABLE DES GESTES
B
Bain de pieds 121. — Barbe 26. — Barre de fer 54. — Bar-
rique d'or 55. — Bâton (rochers ou mégalithes) 12, 14, 168,
501. — Berceau 8. — Berger (il est) 179. — Bienveillance 39,
76; 82, 128, 2§4, 315. — Blé scié 82. — Bonnet 205. —
Bottes 155, 230. — Bouche ouverte 205, 206. — Bouillie 85,
87, 176, 177. — Boule (mégalithe) 231, 232. — Bûcheron
avalé 223. — Buvant 1* mer, les rivières (voyez ces mots).
Caillou (mégalithe) 151, 182; grossissant dans son esto-
mac 72; ramassé pour se défendre 92, 184. — Canne (sa) en
pierre 37; une colonne 45; en bois 22, 89, 267, 301; plantée
comme monument 2;, 42, 4;. — Canon tiré par les vaisseaux
avalés 4t, 63, 74, 109, 126, 301. — Cap Gargantua 518. —
Chaise 152, 153. — Chapeau 61. — Charrette avalée 175, 272;
portée 237, 294. — Cheminée 2:3. — Chemise 74, 85. —
Cheval 152; pas de son cheval 154; pris par la queue 54.
— Chiens poursuivant Gargantua 6, 92, 184. — Clocher
abattu 154, 307, 308; penché 51; sur lequel il s'assied 16,
178, 320; sur lequel il met le pied 79, 80, 184, 219; pris
pour une plante 122. — Compagnons (ses) 55, 222. — Cons-
tructeur 49, 23e. — Cris 96. — Cuiller 9, 65, 67, i86. —
Culottes 287. — Cuve à lessive (buvant dans une) 77.
Déjections 32, 40, 97, 126, 128, 181, 222, 237, 271. —
Demeure 20, 30, 44, 63, 78, 88, 123. — Dents 11, 78, 91,
DE GARGANTUA 325
106, 254; creuse 223. — Dépatturcs 193, 197, 198. — De-
vin 179. — Diable défié 47, 86; trompé par lui 47, 86; Gar-
gantua assimilé au diable 159. — Doigts 152, 153, 231 ;
(empreintes de ses) 242. — Domestique (se loue comme) 51, 52.
Écartements 41, 46, 127, 173, 208, 219, 258, 267, 271,
273> î"> 3'4> 32°- ~~ Échelles 258. — Écrasant tout 89, 222.
— Écuelle 9, 10. — Empreintes laissées 7, 13, 30, 45, 157,
162, 183, 258. — Enfants (ses) m. — Enfers (descente aux)
52. — Enjambées 38, 74, 82, 90, 98, 122, 157, 158, 175, 184
195, 198, 222, 233, 234, 270, 301. — Enterrement 76. —
Épaule 209.— Escalier 258, 341. — Étron 173, 232, 254, 288.
— Étang bu 81. — Étymologie 76.
Fagots (ses) 39, 47, 51, 76, 80, 86, 87, 205, 208. — Famine
mise dans le pays 222. — Fauchant 74, 85, 156, 159, 190. —
Fauteuil 153, 241, 258, 319. — Faulx (coupe tout) 87, 190. —
Fées (filleul des) 37,59; leur fait peur 70 ; est doué par elles 37,
59. — Femme (sa) 11, 45, 102, 120, 187, 225 ; fuseau de sa
femme 12, 120; sa quenouille ii, 120. — Fesses 8, 234. —
Forêt abattue 45, 49. — Formulette 204. — Frère de Gar-
gantua 6).
Galet 216, 235. — Galoche 6, l8é. — Gargantua général 61.
- Gargantua (nom de lieu) 155; formes patoises : Gargantuais
5.26 TABLE DES GESTES
229; Gargantia 201, 229; Gargantuan 284, 501; Gargantuas
itS, 231; Gargantoua 306; Garganturas 118; Gargountoun 189;
Gargantueau 313; Guergintua 151; Jerguinnia iji. — Gargao
(mont) 7, 8, 154; vieux coq 230; ferme 250'" nom de famille
247; nom du père de Gargantua 75; grotte 267 ; les Gargants
216. — Gargante 317; Gargas 256, 301; Gargolate 247. —
Gargomtual 118. — Géant venant pour combattre Gargantua
225. — Géants voyageant avec lui 55; qu'il va voir 98. —
Grand-Tua 79; Grand-Tuard 80. — Granges (ses) 293. —
Gravelles et graviers 4, j, 6, 10, 14, 31, 40, 65, 68, 74, 107,
158, 169, 212, 216, 221, 255. — Gueule (souterrain) de Gar-
gantua 266. — Gurgantelec 129.
H
Habits 60, 74, 84. — Hiver produit par Gargantua 85. —
Hottée 154, 218, 236.
rconogpraphie 13, 266. — Iles jetées ou posées 13, i;;
vomies 72, 73. — Incendie éteint 97, 239.
J •
Jagaens et Gargantua (les) 25, 31, 71, 89. — Jeux (ses) 242
(voyez palet). — Juif errant (assimilé au) 176. — Jument (sa) 46
clic pisse 46.
L
Lieue de Gargantua 75. — Lit (dolmen) 8, 285, 286. —
l.itbobolcs (personnages) : Gargantua 40, 41, $5, 84, i>6, 161,
DE GARGANTUA 327
179, 184, 199, 217. 2ÎI. 232. 25;, 236, 2)6, 303; autres 130,
131, 167, 188, 235, 293, 303. 304- — Lunettes 212, 21$.
Luttmt 55.
M
Macrine (sainte) poursuivie par Gangantua 174. — Mains
(empreintes) 258. — Marchant toujours 215, 308, 313. — Ma-
riage 44, 102. — Marin 49, 60, 62. — Masse d'armes 222 . —
Maudissant une viUe 69. — Médecin (son) descend dans son
estomac 35, 177, 259. — Mer bue 74, 108, 126, 177, 206, 271,
301; passée 40, 45. 68, 71, 301- — Mère (sa) 221; géante jo,
75 ; naine 19, 20 ; sa grossesse 20, 78 ; elle fait pencher un
clocher 51. — Meules de moulin jetées sur lui 206. — Moines
avalés 195, 199. — Monstres vaincus 272. — Montagnes for-
mées de ses déjections 7, 97, 272 ; de la décrotture de ses
chaussures 207, 233, 239; sur lesquelles il s'assied 258; qui
représentent son image 253, 266. — Montré en spectacle 23. —
Mort (sa) 4;, 48, 67, 73, 76, 91, tio.— Moulins qu'il fait tour-
ner 78; qu'il avale 259.
N
Naissance (sa) 21, 78. — Navires avalés 33> 35> 4i. 4^. 62,
72, 74, 90, 108, 126, 177, 19s, 199. 20é, 219, 271, 301^
31;; vomis 33, 41, 65, 72, 74, 110; pris sous le bras 33; à
bord desquels il s'embarque 49, 60; sautant dans son esto-
mac 63, 177, 20é, 171, 302. — Neige qu'il forme 83. —
Nourrices (ses) 76, 204; il les avale 198, 258.
328 TABLE DES GESTES
o
Ombre (son) s'étendant au loin 308. — Ouro (fils d') 221.
Palets (pierres appelées) 6, 151, 167, léS, 169, 17J, 181,
182, 187, 193, 198, 208, 210, 211, 213; 2ié, 232, 255; jouant
aux palets 55, 179, 184, 199, 235, 256. — Pari 48, 86. —
Paris (voyages à) 23, 46, éi, 125; étymologie de Paris 46. —
Pas (empreintes) 152, 200. — Pèlerins avalés 223. — Pelles
avec lesquelles on le sert 7;, So, 92, 177, 520. — Père (son)
géant 75; nain 19; ours 221. — Pet 92, 177, 271. — Pieds
(empreintes) 7, 13, 30, 4; ; blessé 205, 259; coup de pied 45,
63, 259. — Pierres avalées 24; à aiguiser 6, 74, 75, 83, 86,
ISS, 158, 162, 21S, 218; à pisser 219 ; lancées 41, 84, 156,
161, 217, 231, 232, 241, 256, 303; vomies 25; tombées de
sa poche 151; plantées 183; retirées de son soulier (voyez
gravier); dites de Gargantua 5, 7, 120, 156, 170, 185, 208,
211,218,220,233,235, 261, 262,26), 295. — Piété filiale
26,41, 4) — Pisseries 46, 79, 89, 178, 253, 255, 321 —
Pont 221. — Pouce 162. — Princesse délivrée 56. — Proverbes
I à 3, 118, 119, 149, 162, 165, 166, 167, 170, 185, 201, 203,
227, 229, 230, 247, 263, 2S4, 300, 301, 312. — Puits tari
239 ; où il descend 56.
R
Rade pissée 16. — Rivières qu'il boit 81, 208, 242, 258, 268,
271, 272, 311,314; qu'il tarit 239, 243, 272, 311. — Rivières
DE GARGANTUA 329
ou étangs qu'il forme 16, 78, 89, 253, 255, 274. — Rochers
semés 13, 14, 32, 40, 89, 157, 2^3 ; vomis 31, 32, 40, 72, 73 ;
transportés pour obliger 12; ; laissés par impuissance 2;8, 319;
dits de Gargantua 157, 243, 320; lancés 40; séparés de la terre
6}. — Ruse (sa) 225.
Sabots : leur taille 30, 237; il les laisse 30, 35, 42; les
nettoie 174, 175, 193, 195, 214, 234, 237, 285; menhirs 319.
— Saint Pierre et Gargantua 160. — Samson (il joue avec) 235,
236. — Sang (son) forme des rivières 274 ; meurt au bout 48, 86.
— Siège 152. — Soif 39, 81, 208, 239, 242, 243, 258, 268,
271, 272, 31:, 315. — Sommeil 97, 189. — Souliers (méga-
lithes) 120, 121; leur taille et leur façon 61, 205 ; il les rac-
commode 123; les décrotte 169, 198, 233. — Soupe (52)274.
— Soupière 176, 212. — Stupidité 48, 67. — Sueur 17e.
Taille 44, 60, 78, 88, 95, 98, 122, 127, 294. — Toile qu'il
faut pour panser son pied 205, 259. — Tombeau (dolmen) 10,
110, 121, 152, 285, 321. — Tonneau dans lequel il boit 82, 96,
127, 128; vidé 39, 96; avalé 96. — Tua (nom de sa mère) 76.
Valets (ses) 79, 8;, 90 92, 93, 95, 204, 222, 320. — Ventre
(s'ouvram le) 67. — Verre (son) 10. — Voix 100, 153.
1^
330 TABLE DES GESTES
II. — Personnages similaires
Aymon (les quatre fils) 289; empreintes 512; enjambées de
leur cheval 289, 290.
B
Bavard (empreintes du cheval) 290, Î12. — Brise-Chênes 22^.
c
Calvin (tète de) 311. — Charlemagne jouant avec RoLind 304.
— Christophe (saint) 213, 247, 249, 296; déracinant un
arbre 249.
D
Dessoubre, géant antliropophage, enfermé sous un rocher, sue
une rivière, 245. — Diable (le) : ses palets 167; sa table 262;
sa galoche 167 ; empreintes 234; lançant des pierres 131, 167,
295. — Le diable et Gargantua 47, 86. — Doudou (le) 317.
Frœusberg (le géant du) armé d'une m.issue 252.
DES SIMILAIRES 35 I
Gayant 227. — Giants anonymes 115, 163, 244, 317;
bâtissant église 292; construisant un tumulus 164; laissant des
pierres 292; boule Jugeant 23e; creusant un fossé 200; enfouis
sous des rochers 261; enjambées 164, 278; goutte du géant
(étang) 244; gravier laissé 264; lançant des pierres 188; mar-
mites 252 ; os 293 ; palets 266 ; pavés 26$ ; pierre du géant 262,
275; se réveillant parfois 21;, 2ji; roche du. géant 252;
tasse 296; transformé en pierre 245; tombeau 2jit, 275, 276,
88, 291; transportant des rochers 251, 257; noms éveillant
l'idée de géant : Gigasses 261 ; Pcyres gigontes 276 ; brèche de
Gonrgaillât 272-; Jayandes 276; Jayantiéres 288. — Go-
laffre 240. — Goliath 240, 317. — Grand-Gésier (son ap-
pétit) 289.
H
Hamalau 58, 298, 299. — Henri IV (tite de) 27;. —
Hok-Bras : sa naissance 138; filleul de fée 139; s'allonge e^"
se raccourcit 140; construit des montagnes 141 ; attrape la
luae 143 ; creuse la rade de Brest 144; avale des vaisseaux 14; ;
sa mort 146.
J
Jean de l'Ours : fils d'ours 278; s^chevelure ; sa canne est
un peuplier 279 ; son appétit ; tient la lune dans sa main ;
combat le diable 280; conquiert le Saint-Sépulcre; tue les
monstres 28 1; rencontre le Juif errant; sa mon et son
tombeau 282. — Juif errant assimilé à Gargantua 176; sou
'l
332 TABLE DES GESTES
empreinte; tirant un gravier de sa chaussure 117; rencontre
Gargantua 176; Jcau de l'Ours 282. — Jupiter (son étron) 305.
K
Kastenwald (géant du) 251. — Kertoff (saint) 247; son far-
deau 248'.
M
Martin (saint) 248, 260, 277 ; roches dites de Saint-Martin 277 ;
ses empreintes 200, 277 ; sa vaisselle 277 ; enjambées 278 ;
celles de sa mule 201. — Merlin buvant appuyé sur des col-
lines 114. — Michel Morin : sa chaise 113. — Moine-Blanc
(rocher) 243. — Morand : son empreinte sur un rocher 259, 260.
N
Nollen (géant du) enseveli sous une montagne 252.
o
Olivier fait pencher une tour 298; compagnon de Roland 303;
joue avec loi 303.
Pierre (saint) et Gargantua léo; géant buvant à la rivière;
SCS empreintes 290.
DES SIMILAIRES 333
R
Rabelais (fauteuil de) 197. — Rannou : lance une pierre 130,
131; la laisse par impuissance 130; empreintes 131; sa force et
sa taille 138; son siège 131. — Reuss 227. — Roland : appé-
tit 298; arbre déraciné 298; brèche 295; cheval pris par la
queue 298; empreintes 289, 298; épée 292 ; étang creusé 295 ;
joue avec Gargantua 303 ; avec Charlemagne 304; lance des
pierres 298; palet 296; pas 295; pelote 303; peaume 303;
pierres 277, 296; proverbes 29;; saut de son cheval n6. —
Rusquec (le géant du sire du) transporte des rochers 135; sa
taille 13e; vaincu par saint Herbot 136; son tombeau 136.
Samson avalant une charrette 273; enjambées 273, 303; em-
preintes 303; jouant au palet 303; jouant avec Gargantua 255;
hottée formant une montagne 24e; palets 262, 303; pierre
i Samson 2;;; proverbes 240; semelle 303. — Schrat, semeur
de forêt 251. — Servance (géant de) 244. — Sletton creuse
la vallée de la Liepvrc 251.
Vierge (la) substituée à Gargantua 256, 260; transportant
un bloc 2)7 ; laissant son empreinte 2;7.
Y
Yéous (le géant) 30;.
Vg
B
TABLE DES MATIÈRES
ISTRODUCTIOV 1
Principaux ouvrages consultés xxix
CHAPITRE I
GARGANTUA EN HAUTE-BRETAGNE
5 I. PoPDLARITé DE GaRCANTUA I
5 II. Lieux auxq.«els est attaché le kom de Gar-
gantua ou SON SOUVENIR 3
5 III. Légendes GARGANTUEsauES 19
I. La naissance de Gargannia et ses voyages. 19
II. Gargantua visite Saint-Malo et Saint-Cast;
sou départ pour l'Angleterre 30
III. Gargantua filleul des fées 37
IV. Gargantua à Paris et en Angleterre 43
V. Gargantua à Paris, le diable le trompe ... 47
VI. Gargantua marin 49
VII. Les aventures de Gargantua 50
336 TABLE DES MATIÈRES
VIII. Gargantua filleul Je la reine des fées .... $9
IX. Les deux Gargantua 65
X. Gargantua à Nasado 68
XI. Gargantua et les Jaguens 71
5 IV. Petites légendes et fragments GARGANTUEsauES. 73
I. Gargantua 74
II. Gargantua ; sa mort 7S
III. Gargantua fait tourner les moulins 78
IV. Grand-Tua 79
V. Le Grand-Tuard 80
VI. Enjambées de Gargantua 81
VII. La vaillantise de Gargantua 82
VIII. Gargantua faucheur 84
IX. Gargantua et le diable 85
X. Gargantua et la bonne femme 87
XL Gargantua et les Jaguens 88
XII. Gargantua à Dinard 90
XIII. Gargantua à Gahard 91
XIV. Gargantua à Saint Suliac. 93
S V. LÉGENDES RECUEILLIES PAR DIVERS AUTEURS 94
I. Gargantua dans le pays de Retz 95
II. La Dent de Gargantua 98
5 VI. Géants SIMILAIRES (Michel Morin; le géant Merlin;
Saut de Roland; le Juif errant) JiJ
CHAPITRE II
GARGANTUA EN BASSE-BRETAGNE
5 I. Popularité db Gargantua 118
TABLE DES MATIÈRES 337
5 II. LiEDX AUXQUELS S'aTTACHBNT SOM NOM ET SON SOU-
VENIR 119
5 III. Petites légendes GARGANTUEsauES (Gargantua à
Pontaven, à Lannion, dans le Léonnais, k
Roscotï, etc.) 122
^ IV'. Popularité be géants sihilaires 128
1 Rannou. — Rannou et la Sirène 129
II. Le Géant du seigneur du Rusquec 134
III. Histoire authentique du géant Hok-Bras .. 157
CHAPITRE III
GARGANTUA EN NORMANDIE
ij 1. Popularité di- géant ; Rochers et mégalithes
AUXaUELS ON attache SON NOM ; PETITES LÉ-
GENDES (La pierre à aâUer. — Le mont Saint-
MicheL — La montagne de Besneville, etc 149
5 H. La légende de Craméml 158
5 III. Géaxts similaires 165
CHAPITRE IV
GARGANTUA DANS LE MALNE, l' ANJOU ET LA TOURAINE
5 I. Gargantua dans le Maine i6>
5 II. Géants similaires '66
5 III. Gargantua en Anjou '67
5 IV. Gargantua en Touraihs '63
22
338 TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE V
GARGANTUA DANS l'OUEST
§ I. Garoaktha en Poitou ; Linux qli portent son
NOM ; Traditions et légendes (Gargantua et
sainte Macrine. — La butte de Montcoué. —
Repas de Gargantua) 170
§ IL Gargantua en Vendée. — Mégalithes qui portent
son nom 178
S IIL Gargantua en Saintonge. — Mégalithes qui
portent son nom. — Géant similaire 185
5 rV. Gargantua en Angoumois. — Gargantua faucheur. 189
CHAPITRE VI
GARGANTUA DANS LE CENTRE
5 L Gargantua en Berry ; Lieux aui portent son
NOM; Petites légendes; Géant similaire.... 193
5 IL Gargantua dans la Marche 200
§ III. Gargantua en Bourbonnais îoi
$ IV. Gargantua en Nivernais. — Aventures de Gar-
gantua aoj
§ V. Gargantua en Orléanais et en Sologne — (Méga-
lithes auxquels s'attachent son nom ; ses palets). . 20S
CHAPITRE VII
GARGANTUA EN ILE-DE-FRANCE ET EN CHAMPAGNE
Mégalithes qui portent son nom. — Gargantua
avale une rivière 215
TABLE DES MATIÈRES 339
CHAPITRE VIII
GARGANTUA DANS LE NORD
5 I. Gargantua en Picardie. — Mégalithes 220
L Naissance et exploits de Gargantua 221
n. Comment Gargantua se débarrassa de Brise-
Chênes 225
§ II. Gargantua en Flandre 226
5 III. Gargantua en Artois 227
CHAPITRE IX
GARGANTUA EN BOURGOGNE
§ I. Popularité de Gargantua 229
5 II. Lieux aui portent son nom; Petites légendes. 230
I. Gargantua et Samson 255
II. Gargantua et le meunier 237
III. L'appétit de Garg.intua 238
5 m. Géants similaires 239
CHAPITRE X
GARGANTUA tN FRANCHE-COMTÉ
Lieux aui portent son nom ; Légendes 241
Géants similaires (Dcssoubrc ; le Géant pétrifié ;
la Hottée de Samson) 244
340 TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE XI
GARGANTUA DANS L'eST
^ I. Gargantua en LoRRArNE ; Géants similaires (saint
Kertofl ; saint Martin, etc.) 246
5 II. Gargantua en Alsace ; Similaires 249
CHAPITRE XII
GARGANTUA EN DAUPHINÉ ET EN SAVOIE
5 I. Gargantua en Dauphiné 250
Personnages similaires 256
5 II. Gargantua en Savoie 257
Géants similaires (Morand; saint Martin) 259
CHAPITRE XIII
GARGANTUA DANS LE LYONNAIS, l'aUVERGNE
ET LE LIMOUSIN
5 I. Gargantua dans le lyonnais 261
5 H. Gargantua en Auvergne 261
5 III. Gargantua en Limousin 263
Géant similaire 263
CHAPITRE XIV
GARGANTUA EN LANGUEDOC
5 I. Mégalithes AuxauELS s'attache son nom 264
5 II. Légendes gargantuesoues (Vaisseau avalé. — Le
géant du mont Corneille) 270
TABLE DES MATIÈRES 34 1
5 III. Géants similaires (Rochers qui portent le nom
de géants) 27;
Jean lie l'Ours 2^8
CHAPITRE XV
GARGANTUA EN GUIENNE, EN GASCOGNE ET DANS LA
RÉGION DES PYRÉNÉES
5 I. Gargantija en Cihenne; Ses traces 28}
Géants similaires (Grand-Gésier ; Roland ; les
quatre fils Ayraon, etc.) 288
§ II. Gargantua en Gascogne et dans la région des
Pyrénées 293
Géants similaires (Roland, Hamalau, Olivier, etc.) 29;
CHAPITRE XVI
GARGANTUA DANS LE MIDI
5 l. Popularité de Gargavtwa 300
Gargantua au bord de la Méditerranée 301
S II. Géants similaires (Roland ; Samson , Charlemagne ;
Jupiter) }0i
CHAPITRE XVII
Gargant(;a en Corse
306
Gargantua a Bastelica jo;
342 TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE XVIII
GARGANTUA A L'ÉTRANGER
§ I. Gargantua en Suisse , , -
§ II. Gargantua en Belgique , i j
La légende du grand Gargantueau 312
§ IIL Gargantua en Italie ,1-
S IV. Gargantua au Canada , ,8
Additions et corrections 5,0
Table ALPHABÉTiauE des gestes de Gargantua et de ses
S1.MILA1RES
525
Achevé d'imprimer le 2j janvier iSS}
par U. Cagniard imprimeur à Rouen
pour Maisoiineuve & Ci'
libraires-éditeurs
à Paris
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